XEU

Vald

Capitol Records  |  2018
8 / 10
par Bastien  |  le 7 mars 2018

Il est 1h38 ce samedi soir au pavillon parental de Gabriel. La soirée bat son plein pour la majorité des convives, Cécile vient juste de lancer un Céline Dion qui fait se lever les foules. De votre côté, vous quittez le salon la tête basse, direction le frigo pour vous remettre une Heineken dans la tronche. Les dernières notes de "J’irais où tu iras" retentissent, il est temps de montrer aux yeux du monde votre qualité de DJ YouTube et de fermer l'infernale parenthèse Chérie FM de la soirée. Alors que la délivrance semble proche, sorti de nulle part Martin vous grille la politesse pour passer "une chanson rigolote". Ce petit enfoiré va certainement piocher du côté de Max Boublil, MC Circulaire, ou bien pire. Par chance, Martin passe un des deux seuls morceaux qu’il connaisse de Vald : "Bonjour". Il se tourne vers vous avec un sourire benêt emprunt de fierté et vous lâche qu’il n’a pas osé mettre "Selfie" pour garder une  "bonne ambiance". Il y a de grandes chances que notre Martin corresponde peu ou prou au fan relou et bas du front qui reçoit une balle perdue dans "Jentertain", hymne trap du nouvel album de Vald. Une balle qui n’est pas perdue pour tout le monde car elle permet d’enclencher sur XEU, le corps encore tiède de Martin à nos pieds.

Avant de nous pignoler allègrement sur ce nouvel album, il est important de garder en tête le statut d’icône du rap qu’a acquis Vald au cours des derniers mois. Depuis le succès d’Agartha (disque de platine), Vald est partout: dans l’iPod de la caillera du 93 et celui de ta petite cousine qui chantonne « Ma Meilleure amie » , sans oublier à la télé de ta daronne qui regarde Salut les Terriens. Notre larron jouit désormais d’une place bien solide à coté des poids lourds du rap: Booba le grand méchant, Oxmo l’intello, Lomepal le Eminem du 13e (putain ce titre infect du Monde) et autres simplifications journalistiques merdiques. De son côté, Vald se voit affublé du statut de « troll du rap ». Une image d’éternelle bête de foire qui finit par être au moins aussi importante que celle d’un des meilleurs MCs du moment. Il faut dire qu’entre les nombreuses interviews bizzaroïdes, le délire reptilo-illuminazis, le rappeur d’Aulnay se retrouve pris à son propre piège. Tel l’acteur de comédie cantonné à son rôle d’idiot, Vald va devoir montrer qu’il est capable de jouer sur d’autres registres, donner de la profondeur à son jeu et mettre ses tripes et ses couilles sur la table. Bourvil et Vald, même combat ! Un défi de taille que notre V.A.L.D va relever les doigts dans le uc.

Tout au long de XEU, le rappeur va donc s’évertuer à ajouter une touche de gris à son personnage, pour nous dévoiler un artiste beaucoup moins 1000ème degré qu’il n’y parait. L’album se retrouve donc traversé de part en part d’une noirceur toute nouvelle et quelque peu désarçonnante aux premières écoutes. Que ce soit à travers la rage exprimée dans "Seum"  ("On m'a pris pour un clown, on m'a pris pour un fou" / « J’ai le coeur noir et pourri »), la tristesse dans "Résidus" et "Gris" ("j’empile les affres je suis gentil mais affreux"), le propos général s’écarte largement des pitreries auxquelles nous nous étions habitués depuis l’apparition du blondinet sur nos radars. Le sommet  de cet exercice de style est atteint dans "Réflexions basses" et ses délires éthyliques sur la solitude engendrée par la célébrité. Au passage, il s’agit surement de l’un des meilleurs titres de Vald, à ranger aux côtés d' "Urbanisme" ou "Vitrine". Rien que ça. Si le ton de l’album est plus sombre, l’album ne s’écoute heureusement pas avec une corde au cou les pieds posés sur un tabouret. Vald n’a pas encore muté en Hugo TSR. Les mongoleries et des punchlines distillées restent toujours d’actualité notamment avec "Dragon" en featuring avec l’amateur d’espresso autoroutier Sofiane

Si Agartha avait montré avec brio le flow 4x4 de Vald, capable des douces ballades pop sucrées ("Je t’aime", "Ma meilleure Amie") comme de fulgurances trap 100% turn up ("Megadose", "Eurotrap"), XEU va un cran plus profond dans cette pute de rap jeu. Entre les assonances et des allitérations qui fusent dans tous les sens, des paroles toujours aussi cryptiques entrecoupées de hurlements hystériques, on est bel et bien dans du Vald pur jus, la maîtrise technique totale en plus. Comme sur la pochette de NQNT, on se retrouve souvent la tête à l’envers, à des années-lumières d’appréhender toute la richesse du vocable de Sully. Pour les plus feignants, Genius fera amplement l’affaire… 

Non content d’explorer des territoires plus intimistes et « bresom », Vald n’oublie pas de nous livrer son lot de bangers et de tubes taillés pour cartonner sur les ondes (<3 "Possédé" <3). Dans ce déluge de louanges, on ne peut néanmoins passer sous silence le coté un peu « fourre-tout » de l’album ainsi que le manque de trame générale qui peut parfois agacer tant on passe subitement d'une ambiance à l'autre. Il s’agit d’ailleurs là d’un défaut récurrent aux divers projets de notre petit gars du 93. Mais tel un bon pinard, XEU demande surtout un peu de temps d’ouverture pour nous proposer ses arômes les plus fins et ,nous permettre de jouir de son aspect protéiforme. A cet égard, il faut saluer l’excellent travail de Seezy qui distille à merveille ses productions comme des passes décisives à son attaquant vedette. 

Plus qu’une simple tentative pour s’extraire du carcan de gugusse dans lequel il a été enfermé, XEU montre l’intelligence supérieure de reptilien qui caractérise Valentin Le Du. Tel Cell dans Dragon Ball Z, Vald continue d’évoluer pour devenir toujours plus puissant et mutant: roi de la trap,  rappeur technique, fin lyriciste et même chanteur pop, le voilà désormais capable d’évoluer dans un répertoire plus sombre. Rares sont ceux qui ont autant pigé tous les codes du rap game en 2018, et rien que pour cette performance Vald mérite amplement son « Trophée ».

Le goût des autres :