Nothing Great About Britain

Slowthai

Method Records  |  2019
8 / 10
par Jeff  |  le 27 mai 2019

Si le marché du rap pèse aussi lourd au Royaume-Uni que partout ailleurs sur la planète, on observe quand même une incapacité chronique de la Perfide Albion à exporter ses meilleurs talents, à les mettre en concurrence avec l’ogre américain qui, de son QG d’Atlanta, règne sans partage, et se fout comme de sa première chemise Gucci de Kano, Devlin ou Octavian. Pourtant, les personnalités hautes en couleur ne manquent pas, le talent non plus. Mais si l’on exclut Skepta, et dans une moindre mesure Stormzy, on est bien en mal de citer cinq MCs qui agitent les foules comme le font Lil Uzi Vert ou Kodak Black quand ils daignent quitter leur quartier. Mais avec Slowthai, les choses sont peut-être en train de changer – en tout cas, quand des publications aussi influentes que Complex, The Fader ou Pitchfork se fendent de profils ou chroniques aux petits oignons, on se dit que le vent tourne.

Tyler Frampton est né le 18 décembre 1994. Un rapide calcul nous fait dire qu’il a donc 24 ans. Et qu’il en avait 8 quand sortait Original Pirate Material de The Streets, et 9 quand le grand public apprenait l'existence du mot grime avec Boy in Da Corner de Dizzee Rascal. S’il jouaient encore avec ses crottes de nez quand ces deux albums sont sortis, son adolescence venue, il a certainement pris le temps de les poncer jusqu’à s’en rendre malade, d’en décortiquer méticuleusement l’ADN jusqu’à comprendre la mécanique et les rouages les plus infimes qui les composent. Mais, et c’est là que l’on arrive à rapidement séparer le bon grain de l’ivraie, son talent, son intelligence, son approche plus punk que street et sa niaque lui permettent de surclasser la concurrence et de ne pas passer pour une petite merde opportuniste. Pourtant, quand on vient d’un coin aussi tristoune que Northampton (l’équivalent britannique de Valenciennes ou La Louvière), on peut être prêt à tout pour se faire la malle. 

En fait, si les raisons de se perdre en dithyrambes sont simples à trouver, deux points faibles assez remarquables sont à souligner : d’abord le fait que Nothing Great About Britain se plie à la dictature du streaming et soit accompagné d’un bonus uniquement réservé à la version numérique. Alors qu’il a été pensé comme un projet hyperactif et nerveux de 33 minutes et que « Northampton’s Child », par le choix du thème et de l’ambiance, a été pensé comme un morceau bouclant la boucle comme le faisait « Stay Positive » sur Original Pirate Material, on a droit à six titres supplémentaires qui sont là parce qu’ils ont cartonné sur YouTube et Spotify en 2018. Par ailleurs, dans une industrie qui vit des attentes démesurées qu’elle crée auprès d’un public-cible, les quatre meilleurs titres ont été balancés en éclaireur, donnant l’impression chez certains que tout le reste allait obligatoirement être du même acabit – alors qu’il faudra bien vous mettre ça dans le crâne : un disque qui n’est qu’un enchaînement de singles n’est pas un bon album, mais juste un best of, et Slowthai est encore loin de pouvoir prétendre à ce format.

Soyons clairs : des tubes, Nothing Great About Britain en regorge. Par contre, si vous êtes autant attachés que nous au format album, les deux défauts évoqués plus haut peuvent influer négativement sur l’image que l’on se fait d’un disque qui, au fil des écoutes, s’impose néanmoins comme l'objet le plus important sorti par un rappeur anglais depuis le Konnichiwa de Skepta – et le fait que ce dernier honore Nothing Great About Britain de sa présence sur « Inglorious » ressemble autant à un adoubement en bonne et due forme qu'à une reconnaissance implicite de la menace que représente un morveux surexcité de Northampton pour le daron de Tottenham.

Le goût des autres :