Konnichiwa

Skepta

Boy Better Know  |  2016
8 / 10
par Jeff  |  le 12 mai 2016

"Grimix" désigne péjorativement une personne auto-proclamée fan de grime et qui ignore tout ou presque de ce genre musical.  Le terme "grimix" a pris, avec les années, une connotation encore plus péjorative où désormais est désigné grimix, tout individu qui entre dans une discussion sur le grime et qui émet un avis ou des opinions ressenties comme stupides par les autres intervenants. 

Cette définition, adaptée librement de la page Wikipédia consacrée au footix, elle définit à merveille le public-cible de ce nouvel album du vétéran Skepta qui, à la faveur d'une hype démentielle (mais pas trop calculée), est devenu la nouvelle coqueluche d'une certaine frange des médias et de votre liste de potes sur Facebook, qui risquent tous de vous citer du Wiley et du Dizzee Rascal à tour de bras sans trop vraiment savoir de quoi ils parlent.

Cet emballement sera probablement marqué auprès des electronix et des hipopix, pour qui musique électronique et rap se résument en 2016 à Jamie xx et Joey Badass - le rock étant à peu près aussi cool que ce mec en 2016, le rockix a disparu à peu près en même temps que l'inspiration des Strokes, y'a une dizaine d'années. Pas des mauvais bougres donc, bien au contraire. Juste des gens désireux de briller en société, un peu trop occupés pour vraiment approfondir le sujet, ou juste curieux de découvrir ce qui se fait de bien en dehors de leurs zones de confort. 

Dans ce contexte, des disques comme Konnichiwa sont souvent abhorrés par les vieux fans qui, du jour au lendemain, entendent leur lot d'aberrations et se voient contraints de payer deux fois plus cher pour aller voir leur héros dans des salles beaucoup plus grandes et beaucoup moins bien sonorisées. Ceux-là même qui se plaignaient six mois plus tôt du manque de reconnaissance de l’artiste qu’ils vénèrent depuis la première cassette ou le premier maxi. À parfois se demander qui du grimix ou du grimeux est le plus obtus et le moins ouvert.

Mais qu’on ait découvert Skepta via son nouveau BFF Drake ou qu’on soit obsédé par Joseph Adenuga depuis ses premiers riddims, un produit comme Konnichiwa est exceptionnel dans sa volonté de ménager le chèvre et le chou tout en restant incroyablement efficace - le seul enchaînement "Man" / "Shutdown" / "That's Not Me" en fin de disque suffira à mettre beaucoup de monde d'accord.

On est d’autant mieux placés pour vous parler du phénomène qu’on se trouve quelque part entre ces deux univers : le grime, on suit son actualité depuis des années, sans pour autant être des gros Claude Moniquet du game. Ce qui veut dire que le sang des grimix, il coule un peu dans nos veines. Et c’est peut-être cette position privilégiée qui nous permet d’apprécier ce disque à sa juste valeur, de comprendre ce qu’il signifie à la fois pour Skepta et le grime. Et la réponse ? Probablement pas grand chose. 

D’abord parce que l’histoire récente a montré que ces ‘produits d’appel’ permettent rarement à une scène d’exploser au-delà de quelques têtes de gondole prêtes à certains accommodements raisonnables. À ce sujet, on se dit que Pharrell Williams aurait mieux fait de chercher un nouveau chapeau plutôt que de s’inviter sur un "Numbers" qui sonne comme du Neptunes en phase terminale de cancer des couilles. Quant à Skepta, avec une petite quinzaine d'années d'activisme au compteur et le talent qu'on lui connaît, il pourra au mieux considérer ce long quart d'heure de gloire comme une belle récompense et l'occasion de s'incruster un peu plus facilement dans des milieux qui ont parfois considéré le grime comme le petit frère un peu ingérable du dubstep. 

À 33 ans bien tassés, Skepta connaît la scène comme sa poche et a ses entrées chez à peu près tout le monde. À l’image d’un blockbuster hip-hop qui ne peut se faire sans des featurings de 2 Chainz, Lil Wayne ou Big Sean, son Konnichiwa ne pouvait pas se passer des contributions de gens comme le crew BBK au grand complet, le vétéran Wiley, la valeur sûre D Double E, le rookie Novelist ou, évidemment, JME - pour rappel, le frère de Skepta. Mais là où ce genre de casting donne régulièrement des tambouilles indigestes, il a plutôt tendance ici à témoigner de l’unicité d’une scène grime où tout le monde se connaît.

Dans l'ensemble, Konnichiwa se révèle donc plutôt inattaquable, cohérent et blindé de titres dont l'apparente simplicité cache mal l'énorme travail de finetuning. Malgré une production sans grandes surprises, ça envoie suffisamment d’infrabasses vicelardes, ça balance suffisamment de refrains fédérateurs ("it ain't safe from the block, not even from the cops") et ça sent suffisamment le macadam crasseux des cités de Tottenham pour qu’on ne flaire pas l'arnaque. Et puis, quand on y réfléchit un peu, Konnichiwa représente un saut qualitatif par rapport à Greatest Hits, premier LP sorti en 2007.

Bref, là où le grimix y verra un chouette truc à écouter entre Run The Jewels et Moderat, le vieux briscard se félicitera des acclamations à l'adresse de l'une des voix les plus importantes d'un mouvement qui n'aura jamais eu la reconnaissance qu'il mérite. Bref, tout le monde est content et c'est certainement le plus important. 

Le goût des autres :

note : 77/10Bastien note : 55/10Antoine note : 77/10Ruben note : 88/10Yann