Seek Shelter

Iceage

Mexican Summer  |  2021
6 / 10
par Pierre  |  le 1 juin 2021

Qui donc n’a jamais été transi·e de stupéfaction à la découverte des comportements ou des engagements encore acnéiques de ses parents ? Comment ne pas être saisi·e d’effroi, en constatant chez son père aujourd’hui fier comme un patron de bar tabac au volant de son Cayenne diarrhéique, des velléités alter-mondialistes de jeunesse, et en percevant derrière les verres progressifs de ses lunettes oranges, seul expédient à la sénilité, une flamme marxiste adolescente ?  

Bref, comment ne pas se terrifier à la vue d’un constat malheureusement si répandu et si régulier qu’il en deviendrait presque une vérité absolue : celui du désenchantement de l’Homme à la première lueur d’URSSAF et de la fuite en avant de l’idéalisme aux premiers rayons de la fiscalité. Ou pour le dire autrement, de la lente desquamation des idéaux de celui qui n’y prête garde par l’implacable érosion du temps et la quête de respectabilité. Alors certes, on peut toujours évoquer la douce et passive acquisition de la sagesse comme cataplasme de l’âme, et enculer la sémantique pour draper la vérité d’une carapace un peu plus appétissante – ne dites plus « chiant », mais « profond ».

Iceage a gagné en profondeur, donc. Tant mieux pour eux, tant pis pour nous. Car si l’excellent Beyondless nous offrait, déjà à l’époque, l’occasion d’évoquer un léger basculement vers la Lumière et de constater la progressive victoire des Danois face à la dépression, ainsi qu’une certaine aspiration à la respectabilité et à l’affranchissement d’une étiquette post-punk manifestement trop réductrice, Seek Shelter trébuche et titube, à défaut de complètement s’effondrer, dans tous les pièges qu’avait brillamment déjoués et évités son lumineux cadet.

Entendons-nous bien cependant, Seek Shelter est bien loin d’être le fruit d’une pénible gastro-entérite. L’atavisme caustique et hargneux dont semble essayer de se déposséder le groupe reparaît ça et là, et la science mélodique de celui-ci empêche fort heureusement nos amis danois de se vautrer. Mais tout ceci est édulcoré par une tiédeur qui se grime en tempérance, par une mollesse qui s’imagine en profondeur. Ainsi, comme s’il suffisait au métronome de se fatiguer pour gagner en relief et à Elias Bender Rønnenfelt de poser façon Alex Turner pour mériter ses lettres de noblesse, Iceage embarque l’auditeur dans un album dont l’écoute se révèle plus fastidieuse qu’à l’accoutumée.

Seek Shelter est en effet un album désenchanté, dont l’idéalisme et l’impératif lentement érodés par le temps témoignent des années qui s’écoulent inexorablement pour nos désormais jeunes trentenaires. Car Iceage a pris de l’âge, et semble s’être lentement conformé au réel et au supermarché le samedi matin, y aliénant une bonne partie de son acidité et de sa granulosité. De fait, et pourtant bien loins d’être pénibles, les neuf titres du présent album manifestent une volonté exacerbée de quitter l’idéalité adolescente d’une fougue jugée trop immature, au profit de la reconnaissance toute adulte d’un "talent de composition". Un procédé qui n’est évidemment pas condamnable en soi, mais qui s’avère l’emporter sur le sentiment de nécessité et de catharsis, et qui pêche par sa visibilité accrue. Ainsi, Iceage envoie autant d’excellents titres qu’il ne nous tente de nous impressionner par un excès d’artifices, parfois malheureusement bien indigestes, et se perd ainsi en certaines gesticulations et simagrées censées forcer un respect pourtant largement acquis auparavant. De là l’erreur fondamentale, le biais d’attribution d’un Seek Shelter qui semble parfois mendier des honneurs et une admiration déjà sincèrement voués au groupe.  

Bref, avec ce cinquième effort, Iceage mime l’âge adulte davantage qu’il ne parvient à en obtenir les attributs, et se perd souvent dans les tribulations de ce que les mauvaises langues appelleront bien volontiers un pastiche. Une méchanceté qui n’irritera cependant pas nos chastes papilles, puisqu’à défaut de compléter un parcours immaculé jusqu’alors par un énième coup d’éclat, Seek Shelter s’impose comme le très digne manifeste de la faillibilité – toute relative – de jeunes gens néanmoins bien établis dans la mythologie nordique.  

Le goût des autres :