Beyondless

Iceage

Matador Records  |  2018
8 / 10
par Pierre  |  le 28 mai 2018

A force de nous vanter les bienfaits du modèle socio-économique nordique, on en viendrait à s’imaginer qu’il existe en ce bas monde de lointaines contrées peuplées d’êtres humains heureux, biens dans leur baskets, et donc horripilants pour le commun des mortels. Heureusement, tout comme il arrive à Emily Ratajkowski de pondre de formidables étrons diarrhéiques, de ces populations insolentes surgissent parfois quelques rejetons davantage portés sur le nihilisme et la noirceur que sur l’allégresse et la propagande idéaliste.

D’où le statut d’antéchrist qu’ont revêtu les Danois d’Iceage dès la parution d’un premier album caustique et dépressif, New Brigade, qui les a érigés en nouveaux messies d’un goth-punk noisy empruntant aussi bien à Joy Division qu’aux Stooges ou aux Bad Seeds. Une sorte de Long Island Iced Tea dilué au Xanax, qui a permis aux Danois d’accoucher de 3 albums dont la constante qualité confère au groupe une linéarité sacrément enviable sur la scène indie. Pourtant, depuis ces premières pérégrinations, Iceage n’a cessé d’agrémenter son post-punk de divers éléments davantage pop, histoire d’augmenter de quelques lumens l’ambiance mortifère de ses compositions. 

Et c’est notamment via ce quatrième album que les scandinaves démontrent toute leur maitrise du clair-obscur. Car à l’image d’une pochette d’album aussi fascinante que dérangeante pour quiconque s’est déjà farci un cours d’histologie, Beyondless repose sur une dichotomie permanente entre une instrumentation plutôt joviale et des mélodies certes foutrement entêtantes, mais toutes bâties autour d'un chant qui oscille sans cesse entre dépression et mépris. Un post-punk paradoxalement assez lumineux donc, dont la base emprunte aussi bien au kraut qu’à Warsaw ou The Cure, sur laquelle n’ont plus qu’à intervenir quelques cuivres et cordes rendus orgasmiques par leur usage parcimonieux et réfléchi.

Parce qu'il est évident qu’à l’urgence des débuts s’est substituée une véritable approche géométrique, un esprit quasi-euclidien qui permet à Iceage de varier les ambiances et d’enculer les métronomes lorsque la nécessité s’en fait ressentir. De quoi aboutir à un Beyondless certes imposant et monophasé, mais incroyablement riche aussi. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer l’atmosphère glauque d’un "Take It All" au festif "The Day The Music Dies" ou à l'enragé "Catch It" pour faire comprendre à qui en douterait encore que les Danois ne peuvent se limiter à un déversement d’électricité entre deux pierres tombales.

Mais il serait absolument débile d’envisager analyser cet album sans évoquer le putain de tube qu’est l’improbable tandem entre les Danois et l’Américaine Sky Ferreira, "Pain Killer". Véritable faire-valoir d’un album déjà sacrément qualitatif, le titre résume parfaitement l’incroyable contraste précédemment évoqué, tout comme l’indéniable science mélodique du groupe. Résolument hi-fi et porté par un saxophone à en salir son slip, "Pain Killer" est un hit aussi aguicheur que la cavité buccale de Lana Del Rey, dont le final en apothéose va hanter notre encéphale toute l'année.

En fin de compte, s’il semble incontestable que Beyondless figurera dans le haut des sempiternels classements de fin d’année, il inscrit surtout un peu plus encore ses géniteurs au panthéon des rares formations dont chaque sortie est synonyme de coup d’éclat, et dont on ne peut qu’apprécier les différentes audaces. Sans se renier et tout en tutoyant un versant plus light de la Force, Iceage s’affirme comme un groupe indispensable de la présente décennie, quitte à nous faire détester un peu plus encore ces foutus pays nordiques à qui tout semble réussir.

Le goût des autres :