RTJ3

Run The Jewels

Mass Appeal  |  2017
5 / 10
par Jeff  |  le 9 janvier 2017

Difficile de nier le capital sympathie dont bénéficie Run The Jewels en 2017. En effet, ce qui ressemblait à la rencontre éphémère de deux potes autour d'une vision musicale s'est transformé en quelques années en une juteuse entreprise, gérée avec intelligence et générosité.

Ce succès critique et populaire, il sonne comme une belle revanche pour deux mecs qui ont fait vibrer l'underground au début des noughties sans jamais peser sur le mainstream - El-P avec la clique Def Jux, et Killer Mike avec la Dungeon Family, qui comptait quand même parmi ses rangs des gens comme Cee-Lo Green ou Outkast

Puis le temps d'un album de Killer Mike produit par 'El Producto' (R.A.P. Music), les deux Américains ont trouvé un vrai terrain d'entente, scellant pour de bon leur union : pour faire simple, la rencontre des productions froides d'El-P et du flow pachydermique de Killer Mike. Deux albums de Run The Jewels ont rapidement suivi, happant au passage un public pas spécialement amateur de rap, qui se retrouvait assez facilement dans cet univers où le mot répit n'existe pas. Avec RTJ3, ça fait donc trois albums en trois ans, comme pour montrer que cette machine là n'a pas peur de la panne sèche. 

Pourtant, les écoutes répétées laissent apparaître un tout autre constat : probablement trop sûrs de leurs recettes et peut-être emportés par l'engouement démentiel dont ils font l'objet, El-P et Killer Mike montrent pour la première fois des signes inquiétants de fatigue sur un disque qui peine à convaincre dans sa globalité, fonctionnant péniblement à la fulgurance. 

Et s'il est assez facile de se laisser séduire par une formule qui se veut totale et frontale, cette volonté de tout écraser masque difficilement certaines fautes de goût difficilement pardonnables. Car, si les deux hommes restent assez inattaquables derrière un micro (leur technique comme leur discours force le respect), certaines productions les voient avancer leurs pions sans la moindre classe - "Legend Has It" est à ce titre assez insupportable. Pire encore, par moments, RTJ3 est un disque tout simplement chiant, indigne de leur immense talent.

Les ingrédients de la recette n'ayant peu ou pas changé, on peut penser que c'est cette volonté de travailler en vase un peu trop clos qui attaque aujourd'hui les fondations de la maison Run The Jewels. D'ailleurs, c'est quand le disque se permet des invités qu'il est peut-être le plus intéressant : il faut bien un Danny Brown comme d'habitude irréprochable pour sauver "Hey Kids (Bumaye)" du naufrage, tandis que Tunde Adebimpe de TV on the Radio donne un peu de relief à "Thieves (Screamed The Ghost)". Mais on voit aussi que la paire El-P / KM verrouille un peu trop la chose et ne tire pas profit des apports extérieurs, comme le démontre la sous-utilisation honteuse des capacités d'un Kamasi Washington : il est inodore, incolore et insipide sur "Thursday In The Danger Room".

Entendons-nous bien : tout n'est pas à jeter sur RTJ3, bien au contraire. Car quand le groupe joue sur forces sans en faire des tonnes, c'est évidemment irrésistible. Mais quand les faiblesses d'un disque se font plus entendre que ses forces, on se dit qu'il y a péril en la demeure.  

Le goût des autres :