Rap Or Go To The League

2 Chainz

Def Jam Records  |  2019
7 / 10
par Ruben  |  le 5 mars 2019

Nous sommes le 17 janvier 1995 dans un lycée de banlieue situé à quelques encablures de l’immense aéroport d’Atlanta. En ce mardi soir, des centaines d’étudiants se sont agglutinés sur les tribunes du gymnase pour encourager leur équipe, les North Clayton Eagles. Pour reproduire l’effervescence d’une arène de NBA, les joueurs sont présentés un à un par le speaker local. Quand c'est au tour du numéro 21, la foule exulte. Du haut de son mètre 95, le jeune Tauheed Epps salue les tribunes, tape dans la main de ses coéquipiers et prend position sur le terrain.

Le cinquième album de Tauheed Epps aka 2 Chainz s’ouvre sur l’extrait de son entrée en jeu pour les North Clayton Eagles, vingt-quatre ans plus tôt. Dès les premières secondes, ce nouveau projet prend ainsi une tournure très personnelle et autobiographique, une approche confirmée par les deux premières pistes - « Forgiven » et « Threat 2 Society » - sur lesquelles 2 Chainz raconte une adolescence tumultueuse : il raconte sa passion dévorante pour le hip hop, son talent sous le panier, son quotidien rythmé par le trafic de stupéfiants – « I done some things I ain't proud of / Like sold my mom drugs ». On comprend alors que le jeune Tauheed Epps s'est retrouvé dos au mur, avec seulement deux portes de sortie : le rap ou le basket.

La carrière de 2 Chainz, des Playaz Circle jusqu’à Rap Or Go To The League, s’étale sur deux décennies et suit une courbe exponentielle : en 2019, le trappeur d’Atlanta jouit d’une notoriété telle qu’il peut se permettre de recruter Lebron James pour assurer la promotion de son disque. Endossant le rôle de directeur artistique, le tôlier des Lakers a accompagné Tity Boi tout au long du processus créatif, et a (surtout) usé de son Instagram aux 47 millions de followers pour faire un peu de promo. Les mauvaises langues diront qu'aux regard de ses récentes prestations avec les Lakers, le King James ferait mieux d'avoir la tête sur les parquets que dans les studios, mais c'est un autre sujet sur lequel on ne s'étendra - ce n'est pourtant pas l'envie qui manque.

Sans surprise, le basketball est au centre des débats sur le titre le plus emblématique de ce nouvel album : avec son refrain qui pousse le curseur du turn-up dans le rouge, « NCAA » rend hommage à ces jeunes talents dévorés par les requins qui tirent les ficelles du basket universitaire américain – « Let me get this straight, if I drop 40 today / You don't care if I eat, you don't care if I ate ». Entre promesses contractuelles et abus de confiance,  2 Chainz cherche délibérément à mettre en lumière les scandaleuses pratiques de la NCAA, une institution qui engrange plus d’un milliard de dollars en revenus annuels mais ne redistribue rien à ses jeunes joueurs qui finissent souvent seuls, les mains vides, sans contrat professionnel – on vous renvoie vers le reportage du magnifique John Oliver pour plus de détails sur ces pratiques abusives. Pourtant, notre véritable coup de cœur du projet est « Money In The Way » qui laisse parler toute la technique du true OG qu’est devenu Tauheed Epps au fil du temps. En enchainant les punchlines saugrenues, 2 Chainz nous tient en haleine sur une instru certes répétitive, mais qu’il décime avec une aisance déconcertante. À titre de comparaison, les prestations de Future sur son récent The WZRD font pale figure à côté de la fougue d’un rappeur de 41 ans qui semble plus en forme que jamais.

Pourtant, 2 Chainz ne rend pas une copie parfaite sur ROGTTL et le disque a même tendance à s’essouffler dans sa deuxième moitié. Pour combler les trous d’air, 2 Chainz s’en remet alors à une enroule classique du rap : rameuter les copains pour épater la galerie, et laisse le pire côtoyer le meilleur. Ce qui nous donne un couplet peu inspiré (et on pèse nos mots) de Kendrick Lamar, un Chance The Rapper qui va au charbon, une prod pour strip clubs de DJ Mustard, un hook tellement prévisible (mais tellement efficace) de Ty Dolla $ign ou un couplet de Lil Wayne qui semble tellement en pilote automatique qu'on en vient à se demander si on a pas affaire à un deep fake.

Très clairement, les années nous ont montré que 2 Chainz n'avait besoin de personne pour briller, et très clairement le projet aurait pu se passer de toutes ces interventions à la plus value frôlant souvent le néant. Mais tel un Benjamin Button sous sizzurp, 2 Chainz nous montre que bien vieillir dans le rap est possible, et c'est probablement la chose la plus importante à retenir de ce Rap Or Go To The League qui n'a probablement pas le potentiel de grower de son aîné Pretty Girls Like Trap Music - mais on se permet quand même d'insister sur le "probablement" pour que vous n'oubliez pas de revenir régulièrement sur un disque qui vous le rendra bien.

Le goût des autres :