Letter To Yu

Bolis Pupul

DEEWEE – 2024
par Aurélien, le 8 mars 2024
7

Soulwax a beau n’avoir sorti aucun "vrai" disque depuis 2017 (enfin, presque), avec leur structure DEEWEE c’est comme s’ils n’étaient jamais réellement partis. Et s’il n’est pas interdit de se demander à quel degré l’entreprise des frères Dewaele phagocyte les identités des différents Gremlins qu’ils signent, on a le sentiment global que c’est un win-win pour tout le monde : cela permet à leurs poulains de profiter de l’exposition des deux frangins et de leur studio rempli de disques inspirants dont la côte Discogs excède ton mois de salaire et de belles machines dont l’achat entraîne l'ablation d'un rein. Dans la clique des petits malins qui les entourent et qui permettent à leur son de prospérer, Bolis Pupul a retenu notre attention dès ses premiers maxis sur DEEWEE en 2016. D'ailleurs, vers cette époque, le Gantois, généreux dans l'âme, nous avait gratifié d’un Goûte Mes Mix qui nous permettait déjà de mieux comprendre comment son identité se formait au croisement entre l’efficacité de l’italo-disco, l’élégance de la scène électronique gantoise, et la maestria de l’incontournable groupe japonais Yellow Magic Orchestra. C’est cette même générosité qui est à l’œuvre ici.

Bolis Pupul sort pourtant de deux années éreintantes. En 2022, il y a eu Topical Dancer avec sa BFF Charlotte Adigéry et dont on avait vu venir le succès de loin : déjà remarquable au format maxi, le tandem s'est offert sur ce premier long format un sans faute amplifié par une déclinaison live encore plus irrésistible. Une tournée qui les a emmenés aux quatre coins du globe, et donc en Chine, pays que Bolis Pupul n’a jamais connu autrement que par les souvenirs de ses parents, et notamment de sa mère chinoise. Des souvenirs qui lui ont inspiré ce Letter To Yu, album en solitaire dont les premiers lignes ont été écrites dans les chambres d’hôtel d'une tournée Topical Dancer toujours pas terminée.

Onze titres, et onze bonnes raisons de se rappeler que Letter To Yu est un pur produit DEEWEE. Pour le meilleur d’abord, car de la pochette jusqu’à la précision du son, rien n’est laissé au hasard : Bolis Pupul n’est pas un peintre et cette nouvelle collection de morceaux s’attelle à rappeler la grande palette de talents dont il dispose pour s’illustrer seul, loin du charisme et de l’électricité de Charlotte Adigéry. Si l’on retrouve tout ce qui fait le sel de son talent, à savoir des synthés qu’il maîtrise de main de maître mais aussi une qualité d’écriture qui nous ferait presque regretter que l’album ne laisse pas davantage la part au chant, Letter To Yu ressemble aussi à un bon prétexte pour retrouver un peu le Bolis des formats courts, celui qui nous faisait danser et qui nous avait marqué au fer rouge avec "Wei?". Mais c’est surtout pour lui une occasion rare de se livrer dans un disque qui, par moments, prend des allures de Lost in Translation coincé entre Bruxelles et Pékin, et dans lequel il rend un hommage aussi touchant que dansant aux fantômes de son enfance.

De ce "Kowloon" qui rappelle les meilleures turbines playlistées par les 2ManyDJs au YMO-esque "Completely Half", en passant par le très beau "Cosmic Rendez-Vous" qui vient clore le disque, le produit fini a beau donner le sentiment de vouloir cocher toutes les cases du cahier des charges DEEWEE, il n’en demeure pas moins un disque très personnel, solide et impeccablement rythmé. Et si l’on peut regretter une petite absence d’audace peut-être due au fait que Bolis Pupul a choisi de battre le fer tant qu’il était bouillant, il faut tout de mettre reconnaitre qu'on est contents de pouvoir déposer cet album sur nos platines en ce début 2024. Et on est encore plus contents quand on réalise qu’il s’agit là d’un disque certes imparfait, mais suffisamment spontané et sincère pour qu'il nous donne envie de le découvrir sur scène. Et si on ne peut pas le jurer pour l'instant, on a quand même l'impression que ce Letter To Yu va nous accompagner pour de longs mois encore.