L'Étrange Histoire de Mr. Anderson

Laylow

Digitalmundo  |  2021
8 / 10
par Elie  |  le 9 septembre 2021

“Je te parie qu’il sera meilleur que TRINITY“. Le 9 juillet 2021, soit une semaine avant la sortie de L’Étrange Histoire de Mr. Anderson, le pacte était scellé avec un ami : si le nouvel album de Laylow supplantait son prédécesseur, la prochaine tournée serait pour moi. Ce pari découlait d’une question : doit-on attendre toujours plus d’un artiste qui semble avoir déjà atteint son sommet ? Fallait-il être surhypé (au risque d’être déçu) par Call Me If You Get Lost de Tyler, après avoir connu IGOR ? Booba n’est-il pas un peu mort depuis Nero Nemesis, et donc était-il nécessaire de tirer sur l’ambulance ?

Avec TRINITY en 2020, Laylow semblait avoir livré son classique et touché le jackpot. L’album-concept est un des derniers bijoux du rap pré-Covid ; il parvient à s’envoler au-dessus de la mêlée en soudant toutes les émotions et velléités du Toulousain au sein d’un disque unique. Imagerie, mélodies, productions, narration et sound design : plus qu’un classique instantané, TRINITY est la forme finale de son art "digital", l'aboutissement d'un parcours entamé par Mercy (2016), et poursuivi avec Digitalova (2017) et le diptyque .RAW / .RAW-Z (2018). Difficile de passer après tout ça.

Mais L’Étrange Histoire de Mr. Anderson évite le piège Matrix Reloaded. En piochant dans l’esthétique de Tim Burton ou David Fincher, en proposant des couleurs musicales plus organiques voire old school (on pense à "VOIR LE MONDE BRÛLER"), l’album se détache de son prédécesseur. La séparation avec le producteur Dioscures y est probablement pour beaucoup. Désormais, on bosse à l’américaine : chaque production semble avoir nécessité un séminaire d’une demi-douzaine de beatmakers, parmi lesquels Eazy Dew, Ponko, Ikaz Boi, Binks Beatz et surtout Sofiane Pamart. Et même si ce dernier peut parfois agacer avec son statut de "Mozart du bitume", affublant la moitié des albums de rap français oubliables d’un piano-voix larmoyant, force est de constater que sa collaboration avec Laylow est plutôt remarquable.

On peut en dire autant de la liste d’invités, confirmant le nouveau statut d’un artiste qui tutoie les sommets des classements SNEP. De Sneazzy et Aladin 135 en 2016, on est passé à Nekfeu, Damso et slowthai cinq ans plus tard. Et si les prestations sont un peu inégales, ça fait son petit effet sur une tracklist. Surtout pour un rappeur qui s’est longtemps senti comme un vilain petit canard, avec une première partie de carrière compliquée. Et c’est d’ailleurs tout l’objet du disque : raconter les années d’errance du jeune Laylow dans univers bourré de références cinématographiques et de clins d’œil nostalgiques à la pop culture. Quand Lewis Carroll rencontre 50 Cent, cela offre un beau terrain de jeu pour raconter des histoires originales.

Justement, Laylow a pour l’occasion réinventé son écriture et affiné sa plume. Là où le garçon n’avait qu’assez rarement brillé par ses punchlines et ses bons mots, il parvient désormais à mener de nombreux morceaux à thème. Le succès d’abord critique, puis populaire – grâce à TikTok – de "…DE BÂTARD", qui raconte les affres d’une saisie judiciaire à travers différents personnages, a dû mettre le rappeur en confiance pour assumer son storytelling. Quand "VOIR LE MONDE BRÛLER" et "LOST FOREST" constituent des expériences très immersives et portent l’esprit narratif de l’album, d’autres morceaux comme "HELP !!!" traitent de thématiques assez inhabituelles pour le rap français. Et aborder les violences conjugales sur tout un titre sans sonner comme Bigflo & Oli, c’est carrément respectable.

Toutefois, c’est cette même narration qui pose les limites de l’album. Si elle surprenait et parvenait à sublimer TRINITY, le fait d’avoir cette fois pensé l’histoire en amont de la musique alourdit quelque peu son écoute. Sans aller dans le tweet raffiné du type "Eh mais Laylow il a un livre audio, pas un disque", on peut reconnaître qu’une fois la surprise des interludes et de l’épopée passée, L’Étrange histoire de Mr. Anderson manque de morceaux forts capables d’exister indépendamment d’une écoute linéaire. Mais il faut le dire : Laylow est un grand artiste,  capable de réinventer son art et d'en repousser les barrières. A l’image du court-métrage qui l’avait annoncé, ce nouvel effort est un nouveau tour de force esthétique. 

Le goût des autres :