ULTRA

Booba

Tallac Records  |  2021
4 / 10
par Elie  |  le 8 mars 2021

"T'as pensé sortir l'album, j'ai pensé arrêter le rap", disait-il déjà en 2009. Cela a pris un peu plus de temps que prévu, mais nous y voilà enfin. Comme on pouvait s’y attendre à l’écoute de singles au mieux potables, au pire tristes à pleurer (et encore, celui-là n'est pas sur l'album), ULTRA sonne comme la fin d’une ère. Celle d’un rappeur dont la longévité semblait tenir jusqu’alors de la pierre philosophale, mais qui a fini par se faire rattraper par le poids des années. Après tout, Elie Yaffa est comme tout le monde, et ce constat rend son échec presque rassurant pour le commun des mortels. Ce dernier album, à défaut d’atteindre la maturité, est celui d’une vieillesse contradictoire. Celui d’un quadragénaire qui aimerait, avant de s’éloigner, afficher un apaisement à toute épreuve, mais dont les posts nauséabonds sur ses réseaux indiquent précisément le contraire. Un vieux fauve qui se débat vainement tout en gardant un sourire de façade.

ULTRA nous présente un Booba esseulé, accompagné des derniers sous-fifres encore incapables de voler de leurs propres ailes - à part Maes, car l’exception confirme la règle. Le couplet de Dala sur "Vue sur la mer" vous rappellera le mec dans votre classe de troisième au collège de Vélizy-Villacoublay lancé depuis 2014 dans une carrière de rappeur street – pas la meilleure idée qui lui soit venue -, Gato reste fidèle à lui-même, tandis que "Bonne journée" avec SDM vous fera regretter Siboy et (même) Benash sur "Zer".

Réécouter Nero Nemesis est d’ailleurs un exercice aussi intéressant que cruel, tant il fait se rendre compte du fossé entre le Booba de 2015 et celui de 2021. Comme lorsqu’on retrouve la photo d’un vieux pote tombé malade : on avait oublié à quel point il pétait la forme il y a seulement cinq ans. L’acceptable "GP" - avec son fameux calcul du "nombre de fils de putes par habitant" - fait pâle figure face à "Walabok" et son "ta mère la Wisigoth", tandis qu'"Ultra" et son joli sample symphonique n’arrivent pas à la cheville de  "Génération Assassin" ou "PGP".  Même Trône, dévalué depuis sa sortie en 2017, profite de la comparaison : mieux interprété et surtout mieux produit, il appartient encore à la discographie d’un Booba innovant et au fait de sonorités pointues. On ne peut pas en dire autant des instrus vaguement drill en carton-pâte et des pianos-voix dignes du générique de Plus belle la vie qui ornent le dernier album du duc déchu. C’est d’ailleurs probablement la chose qui laisse le plus d’amertume dans notre bouche de ratpi : avec ULTRA, Booba semble se renier.

Hanouna, Lara Fabian, Mimi Mathy, peu importe celui qui l’incarne. Mais à en voir certains choix artistiques et les récentes interviews pour défendre son album, la stratégie semble claire : Elie se force à paraître assagi devant des journalistes qui le connaissent à peine, tout ça pour chercher à plaire à la ménagère et à TF1. Des audiences et des espaces qu’il avait jusqu’alors pris soin de snober, voire titiller avec la verve qu’on lui connaissait. Car si ce revirement fera peut-être de bons chiffres en première semaine, il n’en fera en aucun cas un bon album. L’amour vache du rappeur pour la culture française – et même franchouillarde – ne date pas d’hier, à en entendre le « Pitbull » de 2006 et son sample de « Mistral gagnant ». Mais à quoi rime un grand écart entre TPMP, France 5 et Julien Beats ? Car n’en déplaise au jeune critique musical, ULTRA s’octroie un maigre mérite : il referme avec lui le deuxième âge d’or du rap français.

"Que le hip-hop français repose en paix" s'entendait-on déjà dire sur Temps Mort. Plus qu’une carrière de vingt-cinq ans, Booba emporte dans son sillage une génération entière. Lui qui était déjà le dernier survivant de l’écurie Time Bomb et l'un des seuls ex-gangsta rappeurs encore pertinents, le voilà qui s’inhume avec une ancienne relève devenue trentenaire. Car plus que Kaaris, Siboy, Damso ou Maes qu’il a lancés, Kops a longtemps compris la jeunesse, et celle-ci le lui a bien rendu. De Nekfeu à Niska en passant par Vald et Jul, ses textes sans concessions et son incroyable capacité à se renouveler ont été une source d’inspiration colossale pour des rappeurs devenus stars. Des têtes d’affiches qui jouent désormais aux rentiers, avec parfois quelques sympathiques fulgurances. Mais peu importe, l’homogénéisation récente du rap français a poussé ses amateurs à se rabattre sur d’autres visages plus confidentiels : Alpha Wann, Laylow, Freeze Corleone… Maintenant que ces derniers ont à leur tour fait le roro, qui reprendra le flambeau de la nouveauté ? Une troisième génération parviendra-t-elle à conjuguer innovation et succès commerciaux dans les prochaines années ? Difficile d’y répondre pour le moment, mais une chose est sûre : Booba n’aurait pas intérêt à rejoindre les Enfoirés entre-temps.