Le Livre des Merveilles

CHROMB!

Dur & Doux  |  2020
9 / 10
par Émile  |  le 20 avril 2020

La séparation des genres, c’était pourtant une riche idée, non ? Un cadeau offert par ce brave Aristote à l’ensemble de l'humanité. La physique n’est ni de la psychologie, ni du théâtre, ni de la métaphysique ; celui ou celle qui osera franchir ces frontières n’aura plus rien de scientifique ou de littéraire, et sera un aventurier ou une aventurière des plus lointaines régions de l’esprit.

C’est peut-être ce qui nous donne autant de mal à aborder la fin du Moyen-Âge et la Renaissance. Parce que tout était moins clair, que le flou qu’on avait essayé de gommer depuis le début de notre histoire de la rationalité était réapparu comme la buée sur la vitre, parce que la supprimer c’est cesser de vivre. Alors le discours scientifique est aussi un discours mythique, et le récit chevaleresque devient de la philosophie. Une époque de « monstres », au sens plein du terme. Des êtres hybrides, des outrepassements de ce qu’on pensait être la nature des choses, des agrandissements, des élargissements, des distorsions.

Pas étonnant donc qu'en se promenant parmi celles et ceux qui, aujourd’hui, scrute de loin les aventuriers d’il y a plus d’un demi-millénaire, on y croise une bande appelée CHROMB! au carrefour du Rhône et de la Saône. Le quatuor y pratique depuis bientôt une dizaine d’années une musique de l’abondance, en découpant soigneusement les pièces d’influences sans parenté et les recomposant en un être supérieur et dérangeant. Il faut dire que jusqu’ici, la musique de CHROMB! n’avait rien d’évident à l’écoute. Faite maison, saccadée, on y entendait à la fois tout ce qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre et tout ce qu’on redoute parfois dans ce qu’on appelle le rock progressif. Difficulté du genre ou étroitesse de nos oreilles ? La question ne se pose plus tant le groupe a décidé de renouveler son travail dans son dernier disque, Le Livre des Merveilles.

De la musique inspirée par les livres, il y en a un paquet. Parfois de simples mises en musique, comme Les Soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Virus, ou des lectures, comme la poétesse Warsan Shire mise en lumière par Beyoncé. Dans la plupart des cas, on a envie d’aller se frotter au bouquin. Avec Le Livre des Merveilles, on osera dire que l’envie ne nous est pas venue. Est-ce que parce que le disque n’avait pas fait son travail ? Au contraire.

L’album de CHROMB! est une douce manipulation de l’esthétique du bizarre, de sa surprise et de son intérêt intellectuel. Les fines descriptions de monstres, l’aventure d’une tradition orale dont le vertige de l’âge apparaît subitement dans le texte de Gervais de Tilbury, tout cela a été infusé sans perte et sans troncature dans la musique des Lyonnais. La saccade du rock progressif, presque inutilisable sans être catalogué de nos jours, a été rhabillée dans la lenteur des choeurs et les longues nappes des claviers. On y entend les récits de temps qu’on ne peut plus mettre en image, on y ressent l’étrangeté d’un esprit qui n’est plus le nôtre. Le bourdon, les peaux des tambours, la hauteur de ces voix masculines, les références à une musique dite ancienne sont présentes, mais jamais ridicules. Le choc – et pas nécessairement un bon - qui doit être celui de la lecture du texte en 2020 n’existe plus. La langue de Gervais de Tilbury est fondue dans ces grands bruits qu’on entend au loin, symbole de notre incompréhension heureuse à l’égard du monde.

Le premier morceau, qui porte le titre du disque, rassemble intégralement cette profondeur et cette légèreté programmatiques qu’on trouve dans le texte original, et qui semble avoir été écrit pour CHROMB! : « Personne ne doit prendre ce que nous écrivons pour des fables, […et pourtant] nous n’avons pas vérifié de nos yeux toutes les choses que nous avons écrites, mais nous en avons prises quelqu’unes dans un certain nombre de livres. » Et si on laissait de côté l’exigence de perfection dans la rigueur, en science ou en musique ? Et si on laissait pour une fois les sons se dépasser eux-mêmes, mêler ce qui nous fait rire et ce qui nous fait pleurer, et faire taire les Anciens une bonne fois pour toutes en écartelant avec amusement toutes les frontières qu’on s’impose sans vraiment savoir pourquoi ?

Comme on n’a peu eu envie de lire le livre de Tilbury en écoutant le disque, on a peur de trop en parler et de vous en faire perdre la substance. On ne pourra donc que vous conseiller de plonger dans ce roman musical qui offre un véritable amour de la perte de raison. Si le rock progressif n’est pas mort, il est là.