Les Soliloques du Pauvre

Vîrus

Rayon du Fond  |  2017
8 / 10
par Antoine  |  le 5 avril 2017

Adapter de la littérature en rap, c’est une démarche contre-nature qui commence à faire pas mal d’émules, qu’on s’y soye cassé les dents ou qu’y ait réussi plus heureusement : quelques poèmes chez Euphonik, le Discours de Césaire chez Arm / Mellano et Nammour / Zone Libre, et un peu de Baudelaire chez Diapsiquir, en plus des incursions de Casey et Arm au théâtre… Et voilà que Vîrus, le mec qui n’ « y viendra peut-être même pas [à vos classiques littéraires] » se met en tête de déterrer un auteur de littérature, Jehan Rictus, et à déclamer avec lui que s'il a « un cerveau », c’est « pour lir’ tous les livres » et pas pour turbiner.

Qu’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit là nullement de faire de la lèche à la « bonne littérature » comme Solaar ou Kery James. Mieux : il s’agit de verbaliser la parole d’un auteur qui a tout du « rappeur manqué », du paria, du loser de la littérature. Jehan-Rictus est un poète entre deux siècles (XIX-XXè), grand oublié des manuels, qui s’acharne à ne s’exprimer que dans les hoquets argotiques du Pauvre de la Belle Epoque, contre toute prétention commerciale ou grand public. Moitié fou, moitié clodo, christique et infamous, le personnage légendaire de ses Soliloques - « le Pauvre » - avait en fait tout pour plaire à Vîrus.

Il faut remarquer que l’exercice est notoirement difficile : adapter un texte figé, écrit d'abord pour être lu, à une instru pour laquelle il n’a pas été taillé, 100 ans plus tard. Et puis, le flow du rappeur s’accommode mal de la pesante régularité de la poésie. Un flow, ça a besoin de souffler, de varier les vitesses, de carapater librement en dehors des carcans métriques, sinon l’auditeur se fait vite chier.

Vîrus heureusement l’a bien compris, et dans un double geste qui fait honneur à l’âme irrévérencieuse de Jehan-Rictus, il s’est lancé dans un petit toilettage de ces vieux textes. D’abord, il a charcuté le gras, en gommant les superfluités et les antiquités de langage qui ne correspondent pas à sa personnalité, le verbiage religieux (certes ironique, Rictus était athée), les références historiques trop appuyées… Mais Vîrus n’a pas fait que supprimer : il a aussi ajouté une petite touche personnelle, de-ci de-là, comme pour signifier que rien n’a vraiment changé depuis lors (« Les v’là les viveurs fastueux d'la III, IV, Vème République » sur « Songe-Mensonge »).

Ces courts poèmes tiennent autant de la bizarre mise en vers que du réquisitoire pamphlétaire, dans une tonalité proche du Céline du Voyage. Le Pauvre y hurle sa misère affective et sa soif d’espoir, et en guise de revanche bastonne copieusement la bonne conscience de ses congénères, la politique avec un grand P et l’idéologie du travail. Ces paroles n’ont rien perdu de leur tranchant pour la « société contemporaine » et consonnent harmonieusement avec le propos habituel de Vîrus, bien qu’on sente un peu en Jehan-Rictus un humaniste ou un romantique déçu que Vîrus n’est pas, ou laisse moins paraître.

La mise en musique de Banane est comme d’habitude un sans faute magistral, le mec ayant clairement un don pour la production infinie de crescendos qui prennent à la gorge. Judicieusement agrémentées de choeurs, tantôt remuantes (« Songe-Mensonge », « Impressions de Promenade »), tantôt plombantes (« Espoir », « Prière »), ses instrus épousent parfaitement les inflexions verbales de Vîrus. Ce dernier nous gratifie d’ailleurs d'un éventail vocal un peu plus large que d’habitude, avec quelques chantonnements, cris (« Donnez-nous la liberté ! ») et graves déclarations, en plus de son habituelle insolence tourmentée. En intro et en outro du disque, les instrus jettent savamment une ambiance crépusculaire, comme pour signifier la descente dans un autre monde — un passage rendu tout à fait saisissant et fluide par les éructations magnifiques du comédien Jean-Claude Dreyfus, qui donne aussi la réplique à Vîrus sur « Déception ». La collaboration, qui constitue quasiment le seul featuring de Vîrus sur ses propres disques, est une réussite, en plus d’être originale.

La palme du meilleur titre revient à « Espoir » et à son intense montée en douleur. Le texte vogue de désillusion en désillusion en exhibant l’absurdité morale du monde (« Comment qu’ça s’fait ? ») à des kilomètres des fantasmes des idéalistes, et s’échoue sur une allégorie de l'espoir (« La-Celle qui dort au fond de mes rêves ») terriblement incertaine (« Qui sait ? J’sais pas »). Il faut enfin mentionner le livret, dont je ne dispose pour l’instant qu’en PDF, mais qui est soigné, illustré, et farci d’un glossaire bien pratique, et last but no least, d’une lettre à Léon Bloy où Jehan-Rictus défend avec beaucoup de verve son discours et sa poétique: « Comment, je ne respecte pas la langue, moi qui ai l’âpre besoin de revenir à sa source, à sa saveur roide et naïve ! ». C'est-y pas le rap qui parle déjà, à 100 ans d’ici ? Mais pour rendre justice à Bloy, écrivain génial dont Jehan-Rictus était le premier admirateur, il faut aller lire son mea culpa, qui montre bien la proximité des deux auteurs : « Il me semble qu’on ne m’a jamais rien envoyé d’aussi beau [la lettre de Jehan-Rictus], et, je le répète, il ne reste pas un atome de mes vieilles objections. J’ai enfin compris ! L’argot de Rictus, je l’épouse amoureusement désormais […] ».