The Life of Pablo : un mois après, que reste-t-il ?

par Jeff  |  le 22-03-2016

Soyons clairs : cet article ne sert strictement à rien. Parce qu’au moment où vous lirez ces quelques paragraphes, tout aura déjà été dit sur The Life of Pablo et son géniteur. Tous les avis possibles et imaginables auront été publiés – dans des allégories en 140 caractères, dans des évangiles tartinés sur des doubles pages.

Le problème, c’est qu’à l’ère de l’hyper-information, tout aura été souvent très mal et trop vite dit sur un disque qui est devenu un sujet de société à lui tout seul, sur un artiste qui est devenu bigger than rap. Un petit exploit réalisé à la seule force de son ego surdimensionné – et de son talent fou, ne l’oublions pas.

Et si la discographie de Kanye West mérite bien un bouquin, l’évolution de sa personnalité doit coller des salamis dans le slip à pas mal de psychiatres. Ici, on se bornera à une analogie de footeux : si sa vision de la musique et l’image qu’il se fait de celle-ci évoquent l’arrogance et la condescendance crasses d’un José Mourinho, on a l’impression que dans sa caboche, c’est le Serge Aurier des grands soirs qui est aux commandes.

Chroniquer The Life of Pablo donc. Quel bonheur de mettre l’ordre dans ses idées après de multiples écoutes espacées dans le temps. Quelle satisfaction de se dire qu’ils sont déjà passés à autre chose tous ces spécialistes de l’avis à l’emporte-pièce, tous ces prescripteurs du bon goût dont la cartographie du rap est plus limitée que le QI de Nabila, tous ces bonimenteurs qui connaissent Ye pour ses apparitions dans Closer et non dans The Fader. Quelle joie de se retrouver ici entre connaisseurs patients.

Car avec un disque de cette envergure, il fallait attendre au moins un mois pour y voir clair. En effet, rarement la compréhension d’une œuvre aura été autant parasitée par tout ce qui l’entoure. Avec le temps qui s’est écoulé et le recul qui a pu être pris, tu t’attends peut-être à un papier définitif sur Kanye. Le problème, c’est qu'il ne peut pas l’être, puisque TLOP n'a rien de définitif - contrairement à ce que son géniteur voudrait pourtant nous faire croire.

On attendait énormément de choses de la part de Kanye West. Et on en attendait peut-être un peu trop de TLOP. Il faut dire que quand un artiste rebat les cartes du hip-hop à peu près tous les deux ans, on part automatiquement du principe que la source ne se tarira jamais, que Yeezy va à nouveau nous sortir un beau lapin de son chapeau (probablement développé en collaboration avec APC ou Adidas et vendu au prix imbattable de 450 euros). Sauf que le lapin en question, il ressemble énormément à ceux qu’on a observés avec admiration depuis le début de sa carrière.

Oui, les écoutes répétées ramènent invariablement au même constat : The Life of Pablo est un énorme disque-synthèse. Un truc dans lequel les fans peuvent se plonger et partir à la chasse aux références, aux emprunts stylistiques à sa propre œuvre – en même temps, qui d’autre que Kanye pouvait influencer Kanye ? Et là, à chacun ses trouvailles. Quand on entend « 30 Hours » et son arc narratif, comment ne pas repenser au kilométrique « Last Call » qui clôturait The College Dropout. Quand Kanye laisse vraiment parler son cœur sur le gospel « Ultralight Beam », comment ne pas se dire qu’on retrouve pendant quelques minutes l’homme brisé de 808’s & Heartbreak. Quand tout s’obscurcit sur « Feedback » ou « Freestyle 4 », on pense croiser l’ombre malveillante de Yeezus. Et quand lui et Kendrick Lamar partent dans un formidable freestyle sur « No More Parties in L.A. », on retombe amoureux du Kanye plein d’assurance, celui qui écrasait tout sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

Et puis il y a des tubes aussi, bien dans l’air du temps. C’est sûr que « Pt. 2 » doit tout au talent de Desiigner, mais il nous avait déjà fait le coup en essayant de s’approprier de « Don’t Like » de Chief Keef sur la compilation Cruel Summer. Et la résultat n’en reste pas moins impeccable. Comme quand Rihanna débarque dans la foulée sur « Famous ». Abstraction faite de la polémique bidon sur l’allusion à TayTay, il reste un truc taillé sur mesure pour la heavy rotation en radio.

Après, tout n’est pas réussi, loin de là, et des choix absolument incompréhensibles ont été posés : pourquoi sous-utiliser André 3000 sur « 30 Hours » d’abord, lui qui est capable de magnifier un titre en quelques vers ; pourquoi avoir inclus « Facts » alors que le titre semble perdu dans la globalité du projet ;  et pourquoi « Wolves » (avec ou sans Sia d’ailleurs) ? 

 

Et non, on ne dira pas de mal du freestyle « I Love Kanye » parce que si on devait résumer la carrière de Kanye West en moins d’une minute, ce titre vaudrait tous les arguments du monde. Et on ne s'en prendra pas non plus à cette petite merde de Chris Brown (c'est pas l'envie qui manque pourtant), lui qui parvient à se rendre absolument indispensable sur « Waves ».

Dans l’absolu, TLOP pourrait être considéré comme un grand disque de rap si il était l’affaire d’un newcomer ou d’un de ces seconds couteaux qui sont de toutes les mixtapes, de tous les albums. Mais à l’aune de sa discographie, TLOP ne sera rien de plus qu’un bon disque, incroyablement brouillon mais très attachant et dégageant une énergie très particulière. Un truc bien pété, le cul en permanence entre 4 chaises et qui semble être sorti alors qu’il n’était pas vraiment fini – la nouvelle version du disque uploadée tout récemment sur Tidal confirme cette théorie. Et pour le coup, on se dit qu’il aura peut-être manqué à Kanye West l’apport d’un gourou type Rick Rubin, dont on sait qu’il a été l’un des grands artisans de la réussite d’un Yeezus qu’il a complètement refaçonné à quelques semaines à peine de sa sortie.

Mais voilà, le Kanye de 2016 est devenu cet électron libre arrogant, ce connard insupportable dont une culture 2.0 épuisante d’inanité a tant besoin. C’est surtout un énergumène qui a tellement perdu prise avec la réalité que la perspective de le voir sortir un nouveau disque nous effraie autant que le boule de sa femme nous excite.