K.G.

King Gizzard & The Lizard Wizard

Flightless  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 18 décembre 2020

Parler d’un disque de King Gizzard & The Lizard Wizard est un exercice si ordinaire que ça en devient extraordinaire. Depuis quelques années, les Australiens enchaînent les albums comme aucun autre groupe de rock de leur époque et ils ont redéfini les codes du genre, donnant un souffle nouveau à un univers qui semble d'un coup tout à fait apte à survivre. Le plus intriguant, c’est que le groupe maintient autant la qualité que s’il nous revenait tous les quatre ans. Et même quand il nous laisse un peu de marbre, comme sur le récent Fishing For Fishes, il parvient à étonner quelques mois (ou semaines) plus tard.

K.G., sorti en novembre dernier, est un disque enregistré à la maison, une production « télé-travail ». Dans leur propre discographie, K.G. ne doit pas être situé très loin de Flying Microtonal Banana; du rock fun, une inspiration puisée dans les musiques microtonales, beaucoup de mélodies et peu de déchet. L’album est plus pop aussi. Exit donc le thrash ou la folk que l'on croisait sur les derniers albums, King Gizzard a rouvert la porte des influences multiples et ré-enclenché un machine qui fonctionne à merveille.

Lorsqu’à la fin de leur délirante année 2017, qui nous avait valu cinq disques, on vous parlait de Gumboot Soup, on vous disait que le groupe en avait sous la pédale : jazz, musique électronique, musiques traditionnelles asiatiques ou africaines, on sentait bien que leur créativité pouvait aller beaucoup plus loin. D'autant plus que leur sérieux dans le travail des compositions, leur capacité de syncrétisme et leur curiosité sont à l’heure actuelle des atouts que peu de groupes peuvent revendiquer sur la scène internationale. En cela, K.G. est probablement l'une des sorties qui illustre le mieux cette sorte d’accomplissement dont ils sont capables quand les étoiles s’alignent. Certes, il y a bien quelques morceaux, comme « Oddlife », dont on se doute qu’ils ne passeront pas à la postérité, mais l’intégralité du disque fait sens. On retrouve la cohérence des albums de l’an de grâce 2017, associée à l’apport non négligeable de la longévité du groupe et de son expérience commune.

Mais. Oui, il y a un « mais ». Un « mais » qui concerne plus particulièrement K.G. dans leur discographie, et dont il est enfin temps de parler. King Gizzard, what the fuck avec les « musiques du monde » ? Je m’explique : dans les années 1960, les Beatles et autres barbus sous LSD ont ramené de leurs voyages asiatiques quelques sonorités dans leurs bagages. Depuis, les musiques indienne, turque ou maghrébine sont régulièrement invoquées dans notre pop occidentale. Pourquoi est-ce normal ? Parce qu’elles ont une histoire commune, et que ce mélange fait du bien, OK. Mais il faut avoir raté un bon paquet de cours au collège et au lycée pour ne pas se rendre compte que l’histoire de notre relation avec l’Afrique – puisque c’est probablement le continent qui influence le plus K.G. - n’est pas du même type que celle qui unit la France et la Suisse. Du coup, faire plusieurs disques avec des influences clairement originaires d’Afrique de l’Ouest ou d’Inde, ça porte un nom, et ça s’appelle de l’appropriation culturelle. Peut-être qu’on est de très mauvaise foi, et que King Gizzard travaille avec des musiciens africains dont ils visibilisent la carrière, mais ça n’apparaît pas dans leurs réseaux sociaux.

En 1968 déjà, les Beatles s’affichaient avec le Maharishi Mahesh Yogi ; aujourd’hui, avec des groupes comme Nihiloxica ou des projets comme ceux de Red Axes, c’est tout de même dommage de s’inspirer d’une musique qui ne jouit pas d’autant de publicité que la leur sans donner de la visibilité à ses représentants. Pas de raison que le rock échappe à cette critique, surtout qu'on met l'accent sur KGLZ - et sur K.G. particulièrement - parce qu'ils sont au centre de l'attention. Mais cette problématique concerne énormément de groupes un tant soit peu "psyché". Alors certes, le coup de gueule est moral et non esthétique, mais il est impossible qu’un groupe aussi fondamental pour son époque soit incapable de se poser ces questions. Sans en tenir compte dans la note qu’on donne au disque, cela semblait essentiel de lui donner cet éclairage.

Le goût des autres :