Biiri

Nihiloxica

Nyege Nyege Tapes  |  2019
7 / 10
par Émile  |  le 5 avril 2019

Avec Nihiloxica, la formule est aussi originale que vendeuse : la rencontre, autour de sessions live et d'une atmosphère scénique extraordinaire, de quatre percussionnistes ougandais et d'une bande de hipsters européens férus de musique électronique. De cette association naît ce qu'on appelle alors la techno bougandaise. Une niche de plus ? Détrompez-vous, car le label ougandais Nyege Nyege Tapes tient peut-être ici la musique du futur.

Déjà, pourquoi « bougandaise » et pas « ougandaise » ? Précisément parce qu'il ne s'agit pas simplement d'affirmer un attachement à l'État ougandais tel qu'il existe actuellement, mais bien à la culture traditionnelle du Buganda, ancien royaume de l'ethnie qui, en représentant presque un Ougandais sur cinq, est désormais la plus importante du pays. La musique traditionnelle de cette ethnie correspond principalement à des démonstrations collectives organisées autour de chants, de danse et rythmées par une série de percussions jouant sur un spectre sonore assez large. On laisse donc à la percussion la quasi intégralité des rôles, du fond rythmique à la mélodie. Mais n'appréhender la musique ougandaise que sous cet angle serait comme ne s'intéresser à la musique française qu'à travers Edith Piaf ou Debussy. Aujourd'hui, la musique ougandaise fait infuser avec différents degrés d'intensité cette tradition dans une musique populaire qui s'apparente à un mélange de dancehall, de r'n'b et de chanson plus ou moins électronisé.

Dans ce qui apparaît probablement comme un grand écart entre les générations en Ouganda, les musiciens du Nilotika Cultural Ensemble ont complètement refusé de choisir et se sont orientés vers une perspective électronique qui n'enlève rien au caractère de transe des percussions traditionnelles et permet un extraordinaire dépassement de la tradition et de l'histoire. Dans leur association avec Peter Jones et Jacob Maskell-Key pour former Nihiloxica, les percussions ne sont pas soumises à des basses de synthétiseurs ou à des effets numériques, et les rythmes plus traditionnels ne sont jamais contraints de s'inclure dans une mesure de house. C'est bien autour de la rythmique bougandaise que se tissent, avec discrétion, des synthétiseurs et un drumkit qui vont venir en relever la pertinence pour la musique électronique occidentale. Il y a quelque chose de profondément compatible entre l'univers du clubbing underground et la musique ougandaise, de sorte qu'il suffit aux six musiciens du groupe de jouer en session pour qu'advienne cette musique.

Dans Biiri, il ne s'agit pas d'adapter un chant traditionnel africain à un orchestre symphonique, mais bien simplement de moduler très légèrement ce qui se produit déjà dans la transe percussive africaine pour en faire un objet nouveau, une techno qui apparaît à la fois comme un genre très particulier, mais qui reprend en réalité tous les codes de sa version originelle : elle est claire et efficace, on peut la danser, elle est répétitive, et elle gère son minimalisme de manière à produire un effet de transe sur l'auditeur. Nihiloxica n'est donc pas la rencontre audacieuse entre deux mondes, c'est une réunion qui tire son évidence du caractère essentiel et tribal inhérent à la fois à la musique bougandaise et à la techno américaine ou européenne.