Juice B Crypts

Battles

Warp Records  |  2019
7 / 10
par Émile  |  le 8 novembre 2019

Suivre l’odyssée de Battles, c'est un peu comme suivre une exploration maudite : on progresse dans des conditions parfois compliquées, les choses suivant plus ou moins leur cours. Mais on ne peut continuer à croire à sa réussite qu’en oubliant celles et ceux qui ne reviendront pas et qui faisaient l’âme de cette échappée. Et dans le cas qui nous occupe, on ne peut même plus parler de roulement tant l’histoire du groupe américain est celle d’une dépopulation inédite. Un peu comme les Tranxen 200 du sketch des Inconnus, c’était à se demander si en passant de quatre membres à trois, puis à deux, le groupe n’allait pas devoir changer de nom pour s’appeler "Battle".

Après la tournée consécutive à La Di Da Di!, le groupe aurait pu ou dû jeter l'éponge suite au départ du guitariste Dave Konopka. Mais contre toute attente, il en a été autrement. Tant et si bien que persuadé qu’il n’y aurait plus de nouveaux albums, on a attendu celui-là avec une toute autre curiosité. En fait, on le savait avant de l’avoir entre les oreilles : Juice B Crypts jouerait un rôle fondamental dans la carrière du groupe. Ce serait l’album du renouveau, ou l’ultime déception déposant enfin le corps du groupe américain dans son caveau.

Alors, est-ce que Battles a commis l’erreur de vouloir faire la même chose en moins bien ? À l’écoute de ce quatrième album, on aurait envie de répondre par la négative. Pourtant, pas de doute : c’est bien du Battles que le duo nous sert. Et les premières mesures de « Ambulance » sont là pour le rappeler. Tout y est : les ambiances, les breaks, les schémas rythmiques improbables, et ce synthé inimitable qui reste collé comme du chewing-gum à la trajectoire du groupe depuis ses premiers travaux sur Dim Mak, le label de Steve Aoki - car oui, en des temps immémoriaux, il était fréquentable. On aurait envie de voir dans ce premier titre une métaphore humoristique qui en dit long sur un groupe qu’on croyait parti pour les urgences de l’oubli, et dont la musique ressemble aux sirènes qui le transportent.

La musique de Battles a pourtant changé, d’une part parce que leurs influences ont évolué, et que peu importe les péripéties matérielles du groupe, l’étiquette « Battles » est une étiquette de la curiosité et de la transformation ; d’autre part, parce que le duo a souhaité se faire entendre en tant que duo. Ian Williams travaillant avec un ordinateur et un launchpad, il lui aurait été possible de compenser les défauts humains avec de l’électronique, et s’il est bien évident que tout n’est pas joué live, la relative pauvreté spectrale d’un duo en musique électrique s’entend avec un certain plaisir ici.

À l’image des White Stripes plus qu’à celle de Justice, Battles est un duo qui ne souhaite pas paraître plus. Du coup, lorsque Pitchfork écrit que « Juice B Crypts est un acte de surcompensation dans le chef d'un duo qui essaie d'en faire trop avec moins », on ne comprend pas bien de quoi il est question, et cela semble plus que jamais une analyse préconçue sur un groupe qui n’aurait potentiellement pas pu se relever. D’où l’intérêt des nombreux featurings sur le disque : lorsque Xenia Rubinos ou Jon Anderson posent leur voix, la valeur ajoutée est immédiatement perceptible, comme l’addition d’une voix dans une symphonie, et on comprend alors tout le travail du binôme pour proposer une musique dialoguée tout en n’ennuyant pas.

Il faut dire que Juice B Crypts est un disque qui n’est pas si simple d’accès. Bien qu’extrêmement porté sur la mélodie, et d’une belle manière, il est bien moins pop que Gloss Drop. Il n’y a pas de tube dans cet album, et si quelques titres comme « Fort Greene Park » ou « Then Play It Twice » nous rappellent les qualités du passé, le reste fonctionne dans un élan conceptuel. Les pistes se répondent, se coupent en plein milieu, et construisent plus organiquement que mécaniquement le projet global. Le sous-ensemble le plus intéressant de l’album, les deux parties de « Last Supper On Shasta », en sont bien la preuve. Battles a étalé sa joie dans un format insortable, même pour les radios motivées.

Dans cet archipel organique, on aperçoit tout de même les nouveautés de façon assez claire : outre les sonorités, qui varient légèrement d'un disque à l'autre, on sent le groupe particulièrement enclin à s’adapter à l’esthétique de Shabazz Palaces sur « IZM ». On flairait déjà l’envie de hip-hop sur « A Loop So Nice... », mais ici, ça fonctionne beaucoup trop bien pour être une coïncidence. C’est alors dans ce genre de moments que le duo montre une capacité plus grande que prévue à sortir de sa zone de confort, et à vraiment aimer le faire.

Battles est comme feu Stephen Hawking : pas besoin de rajouter des membres pour que ça fonctionne. L’intelligence du duo et sa curiosité en font un foyer autour duquel les featurings se rassemblent dans une cohérence inouïe, et qui reste capable de garder toute sa noblesse en travaillant avec précision le concept de boucle. Alors plutôt que d’y voir l’album de trop pour Ian Williams et John Stanier, on trouve cela plus crédible d’y voir l’album d’une résurrection, certes pas encore tout à fait achevée, mais excitante comme un commencement.