G_d's Pee AT STATE'S END!

Godspeed You! Black Emperor

Constellation Records  |  2021
8 / 10
par Antoine G  |  le 15 avril 2021

On le sait : la vie n’est qu’un éternel recommencement. Le monde demain sera comme le monde d’avant, qui n’est lui-même que le crépuscule du monde d’hier.

Debout les campeurs et les campeuses, donc, et haut les cœurs : la bande à Efrim Menuck est de retour. Et puisque le monde a décidé de ne pas changer depuis 25 ans, le groupe a décidé de faire pareil. Ou plutôt : notre monde ne fait que ressembler de plus en plus à celui prophétisé par les Canadien·ne·s depuis les années 1990. Ce qui rend ces derniers encore plus pertinents qu’avant. Les voilà qui opèrent ainsi un retour aux sources (exprimé jusque dans le travail graphique). Et autant le dire de suite : on ne l’espérait plus.

Les mauvaises langues diront que le groupe a toujours joué la même chose. Mais depuis sa reformation en 2010, Godspeed You! Black Emperor nous avait habitués à un son bien plus âpre, où les drones prenaient une place centrale. Ils étaient avant tout des disques de révolte. Celui-là est un disque d’amour, à nouveau. Ce qui le rapproche du projet parallèle Silver Mt. Zion, devenu une sorte de Godspeed chanté, dans lequel les Montréalais·es s’exprimaient avec le plus de ferveur, avec leur mélange de désillusion profonde et d’espoir immense. Il semble que l’émotion soit devenue trop intense pour ne pas déborder sur Godspeed You! Black Emperor. D’ailleurs, ce nouvel album recycle un motif du dernier Silver Mt. Zion en date.

On s’aperçoit alors qu’il y a autre chose qui n’a pas bougé depuis 25 ans : la candeur du groupe. Là encore, l’effondrement progressif du monde semble même la ramener au premier plan. Cela faisait bien vingt ans que la musique du groupe n’avait pas semblé si lumineuse, si élégiaque. Après avoir écouté en boucle « Moya » ou « Sleep », quelle joie d’entendre à nouveau des fins de morceaux aussi intenses, qui donnent envie de tout brûler, de tout aimer, de tout pleurer. Godspeed nous propose là ce qu’il peut faire de plus solaire. C’est à dire une aube éclatante au milieu d’une nuit de ténèbres. Depuis ses débuts, le groupe joue l’Apocalypse, celle de la Bible. La fin des temps, mais qui est surtout le début d’une autre époque. Chaque disque n’est alors qu’une variation de l’équilibre entre noirceur et optimisme. Avec toujours un son massif, gigantesque, comme si le Léviathan, monstre du chaos, tenait tout entier dans un ampli de guitare.

Que cette formule qu’on croyait usée jusqu’à l’os semble toujours aussi fraîche, c’est peut-être là le plus grand miracle du groupe. L’album ne recèle pourtant aucune surprise. Tout y est comme avant : un matériau minimaliste, étiré à l’extrême par un travail de contrepoint simple et élégant entre les différentes cordes (frottées ou pincées), et des textures sonores qui semblent s’étaler à l’infini. Mais tout ceci est soutenu par une émotion tout aussi infinie. Et le tour de magie prend, comme autrefois. Comme les fans du groupe (et particulièrement de Lift Your Skinny Hands…) l’ont toujours rêvé. On pourrait rentrer dans les détails, trouver que le dernier morceau tombe un peu à plat. À quoi bon ? La claque est là. Un tel retour (et même si les précédents albums sont loin d’être honteux), c’était inespéré.

Qu’on n’aille pas croire que tout ne repose que sur la nostalgie. Comme toujours, Godspeed parle de notre monde. De cette Apocalypse, qui n’en finit pas. « Cet album parle de nous tous, qui attendons la fin » comme dit le groupe. Le message politique est lui aussi toujours bien présent. Et il s’ancre toujours autant dans la gauche radicale, avec un programme aussi simple et profond que leur musique. « Vider les prisons. Prendre le pouvoir à la police et le donner aux quartiers qu’ils terrorisent. Achever les guerres perpétuelles et toutes les formes d’impérialisme. Taxer les riches jusqu’à ce qu’ils s’appauvrissent ». Avant de lâcher ce cri du cœur, aussi joyeux que désespéré : « NOTRE CAMP DOIT GAGNER ».

Le groupe a saisi le plus important combat à mener actuellement : préserver ce qui est beau. « Ce que nous avons aimé n’a pas suffi » chantait Silver Mt Zion en 2014. Mais on est sûr qu’il suffira. Oui, le monde a toujours autant besoin de Godspeed You! Black Emperor. Avec une maîtrise incroyable, les voilà qui nous offrent cet immense palais sonore pour les temps futurs. Qui s’annoncent plus beau, oui. Forcément.