FAME

Lefa

2L Music  |  2019
7 / 10
par Yoofat  |  le 5 novembre 2019

La fortune, la gloire et le pouvoir. Entre 2008 et 2012, la Sexion D'Assaut possédait absolument tout. L'école des points vitaux et surtout L'Apogée ont inscrit ce blase dans la légende du rap français avant que les différents membres du groupe décident d'embrayer sur des carrières en solo au succès parfois très relatif, sans pour autant que l'ADN de la Sexion d'assaut ne s'évapore. Si le côté pop est encore parfaitement incarné par GIMS, Black M ou Maska (de manière très maladroite chez ces deux derniers d'ailleurs), le côté kickeur technique nourrit toujours la musique de Lefa. Déjà à l'époque où sa casquette cachait ses yeux en mode Sefyu, Karim Fall faisait le plaisir des amateurs de rimes complexes. 

Si Maître Gims l'a chanté, Lefa, lui, s'est vraiment tiré entre 2012 et 2015, pour revenir en 2016 les poches pleines de compromis, comme s'il était impossible de se défaire du côté grand public de la Sexion D'Assaut. On se doute que la direction artistique, notamment chapeautée par son ancien boss de label Dawala, devait y être pour quelque chose, et que le vrai caractère du rappeur n'était pas représenté sur Monsieur Fall. 3H du mat', ressemblait déjà bien plus à l'image que les fans de la première heure se faisaient du personnage, et FAME vient poursuivre l'aventure entamée avec celui qui est désormais son producteur attitré, MKL

Sur FAME, Lefa enfile ses plus belles paires de lunettes pour analyser notre dystopie quotidienne. Cet album use d'une allégorie pour transformer la célébrité et les comportements déviants qu'elle provoque en drogue, et Lefa, dans le rôle du grand frère/ex-junkie, raconte cette histoire vieille comme le rap. On le sent tout à fait au courant des ravages que la célébrité peut entraîner et ce nouveau "star system" du rap francophone le séduit autant que la perspective de renfiler des t-shirts Wati-B. Très souvent, le rappeur tance ses confrères, certes incapable d'éviter le point Godwin des "tricheurs qui achètent des vues", mais envoie aussi quelques piques bien senties. Les stars du net, les instagrammeuses ou les influenceurs en prennent pour leur grade - n'hésitez d'ailleurs pas à partager cette critique et à me suivre sur IG, Facebook et Twitter et puis n'oubliez pas de lâcher un pouce bleu. 

La deuxième moitié du disque est beaucoup plus personnelle, sans tomber dans l'impudeur, et dévoile un Lefa sensible et fragilisé par une relation amoureuse. Comme souvent dans les grands disques de rap, la nuit est le témoin exclusif de ces échanges introspectifs, renforçant l'impression de solitude et l'envie d'idéal. Malgré tout le bien que l'on peut dire sur ses qualités de rappeur, c'est pourtant la voix et les mélodies de Lefa qui portent cette fin d'album. Sobres et élégants, ses refrains sur "Mauvais" ou "Maniaque" réussissent à montrer une autre facette de la personnalité du kickeur du 75.

En attendant qu'il collabore avec d'autres oiseaux de nuit comme Népal, Jeune LC ou Loveni, Lefa a tout de même ouvert ses horizons en travaillant avec des rappeurs dits "de la nouvelle génération". Comme pour se prouver qu'il n'est pas encore has been, Lefa se montre en grande forme sur ses collaborations avec VALD ("Bitch") et Caballero & Jean Jass  ("O&S"). Dosseh, qui lui n'a rien d'un petit nouveau, forme avec le membre de la Sexion D'Assaut le Sous-Côté Gang pour ce qui est peut-être l'une des meilleurs collaborations de l'année. Jouer le rôle de grand frère très à cheval sur les traditions et l'éthique du rap sans pour autant avoir l'air d'un vieux con, c'est possible. Allez le dire au Eminem de Kamikaze.  

Le goût des autres :