445e Nuit

Népal

75e Session  |  2017
8 / 10
par Yoofat  |  le 12 octobre 2017

Dans les années 20, les correspondances entre Gertrude Stein et Ernest Hemingway ont introduit une expression qui restera à jamais dans la postérité. Gertrude Stein qualifiait la génération d'auteurs ayant participé à la Première Guerre Mondiale de "génération perdue", pour qui les valeurs défendues paraissaient vides d'émotion, et pour qui bâtir une nouvelle forme artistique semblait vital.

Un siècle plus tard, notre génération "du-per" à nous, celle qui a grandi dans les années 90, elle a le rap: une musique hybride pouvant recouvrir un terrain de jeu incroyablement vaste pour une âme égarée refusant le formatage plébiscité par les élites. Se lever tôt, faire des études (idéalement de droit ou de médecine), bosser de 9 à 18 heures le cul posé devant un bureau, fonder une famille, rembourser son prêt jusqu'à ce que mort s'ensuive... La 445e Nuit d'errance de Népal rejette tout d'un revers de main, sans pour autant offrir une alternative rassurante. Rap, mangas, pornographie, football, ballades nocturnes et étoiles plein les yeux: bienvenue dans le quotidien nébuleux d'une jeunesse née dans les 90's.

Ecouter 445e Nuit à midi, c'est comme regarder un film de Lars Von Trier avec ses parents ; c'est gênant. A la tombée de la nuit, par contre, le projet rayonne, et le brio de son auteur avec lui. Ce n'est pas qu'une question de rimes ou de schémas rythmiques complexes - et pourtant, les rimes multi-syllabiques du MC du 14e arrondissement sont d'une précision mathématique. Ce n'est pas non plus qu'une question de prods, bien que celles-ci soient cohérentes dans leur noirceur et dans le brouillard qu'elles entretiennent. Le brio de Népal, c'est de parvenir à donner vie à son imaginaire, de le substituer au réel. La nuit, Népal fait danser son cerveau, compare son contrôle musical à l'emprise qu'a Sergio Busquets sur le jeu des Blaugranas, son choix de vie chaotique à un braquage de banque - sans que son point de vue n'ait quoi que ce soit à voir avec celui du 113. Népal se permet même de reprendre les placements et le flow chantonné de Kodak Black sur le bien-nommé "Kodak White", en y ajoutant une mélancolie et un flegme lui étant propres. 

445e Nuit est aussi mélancolique que cynique car l'errance nocturne suppose la recherche d'un idéal. Mais la réalité qui s'offre aux yeux de Népal est catastrophique. Le sentiment d'amour ne peut être qu'univoque ("Love64"), les banquiers ont le potentiel meurtrier de Francis Heaulme ("Deadpornstars"), et tous ces porteurs de Stan Smith sont la preuve de notre incapacité à penser par nous-mêmes ("Niveau 1").  Sa mélancolie prend quant à elle plusieurs formes. L'envoutante partie chantée d'"Insomnie" précède un chopped & screwed lancinant, mimant presque la gravité de chaque pas "sous insomnie". 

De ces quêtes naît l'envie d'idéal matérialisé par la couronne que 3010 imagine sur sa tête. L'envie de régner sur sa propre vie, de se la réapproprier, de s'affranchir de la réalité... Dans l'univers de Dragon Ball, la "Kame House" est la petite maison isolée d'un Tortue Géniale ne souffrant pas de l'inconfort des villes, jouissant mais bénéficiant d'une météo parfaite toute l'année et abritant les personnes dont le vieil homme se sent le plus proche. Sur l'EP 445e Nuit, la "Kamehouse" de Népal symbolise l'idéal de cette génération perdue dont le MC se ferait un parfait porte-drapeau. Côtoyer l'ailleurs, de nos jours, c'est tout ce que l'on veut.