Fake Love

Di-Meh

Colors Records  |  2019
6 / 10
par Yoofat  |  le 29 mai 2019

Alors que le Wu-Tang Clan et le Notorious B.I.G. ont récemment eu l'honneur d'avoir des rues à leur nom dans leur quartier respectif, les Genevois doivent, à très juste titre, se demander quand la ville se décidera à rendre hommage à ses héros locaux, et donc, à faire du 10 mai une journée spéciale. En effet, ça fait plus de cinq ans maintenant que Di-Meh, rappeur le plus remuant de la Confédération helvétique, honore sa date homonyme d'un nouveau disque qui le voit sans cesse évoluer. Fake Love sera le "dernier projet avant l'album" et donc la fin d'une première partie de carrière au cours de laquelle le kickeur sale de 13Sarkastik s'est converti en esthète du rap, proposant des bangers aux saveurs inédites et à l'énergie débordante. 

Fake Love aurait tout à fait pu s'appeler Focus, vol. 3 si Di-Meh n'avait pas cherché à conceptualiser son œuvre - comme le titre l'indique, le Suisse analyse à sa façon les relations humaines. Pourtant, malgré une volonté d'étirer le propos et une pochette qui renvoie à quelque chose de plus travaillé, le disque ne revoit que très légèrement les ambitions de Di-Meh à la hausse - mais dans des carrières à l'effrayante linéarité, c'est déjà une bonne nouvelle. On note plus de groove certes, d'introspection aussi, mais globalement Di-Meh expérimente peu, semble synthétiser les deux premiers volumes de la série Focus tout en élargissant le spectre de ses ambitions par à-coups.

Au milieu de ces occasionnelles envies d'autre chose reste la constante : ce personnage qui a fait de l'excès sa principale qualité. Un article de Yard notait l'attirance du Suisse pour le son de Travis Scott. Ce n'est qu'en partie vrai, et ne tient pas compte de son ADN complet. L'inspiration LaFlame est évidente sur les temps de vide, que Di-Meh sait parfaitement occuper jusqu'à donner une seconde vie à la phase qu'il vient de cracher. Mais ces multiples ad-libs et onomatopées qui contribuent à la frénésie du disque ne rendent pas réellement compte du cosmopolitisme musical du rappeur. Sa musique vient d'un peu partout : d'Espagne, des Caraïbes, des States... De Genève, tout simplement.

Les invités du projet n'ont rien de surprenant et contribuent à rendre Fake Love authentique et un peu plus varié que ses prédécesseurs d'un point de vue rythmique. Écouter Di-Meh et son utilisation très chaotique de l'autotune pendant quatorze pistes entières serait un peu épuisant (impossible de ne pas le croire hyperactif suite à l'écoute complète d'un projet), et les quelques temps de pause dans lequel une autre voix intervient sont les bienvenus. Sur “Honey Henny”, Caballero et (surtout) Jeanjass apportent cette fraîcheur qui leur faisait cruellement défaut sur le calamiteux Double Hélice 3 tandis que le comparse Makala semble avoir une utilisation plus réfléchie de l'autotune que son labelmate sur le refrain de “Mortal Kombat”. Quant à Daejmy, il réussit la prouesse de paraître encore plus enragé et vorace que son collègue de la Superwak Clique sur “Big Foot”, un banger qui, on l'espère, fera date.

Globalement très appréciable, Fake Love reste aussi un projet assez convenu, avec son lot inévitable de morceaux interchangeables. Les expérimentations que font Di-Meh et son producteur quasi-attitré Klench Poko sont cependant de franches réussites - on pense au très smooth "Faut les loves". Ici, on espère vraiment que le 10 mai 2020 sera surtout l'occasion de sortir un peu plus encore de sa zone de confort.