Facing

Commander Spoon

 |  2019
7 / 10
par Jeff  |  le 22 juillet 2019

Vu le poids que pèsent aujourd’hui des gens comme le Ezra Collective ou Kokoroko, difficile de nier le rôle déterminant joué par la compilation We Out Here montée par Gilles Peterson, et sortie en février 2018 sur son label Brownswood Recordings. Plus que jouer sur un niveau de qualité exceptionnel (honnêtement, hormis l'improbable carton « Abusey Junction », tous les intervenants nous ont habitués à bien mieux sur leurs disques), elle faisait surtout la synthèse d’un mouvement, résumant ce qui se passait à Londres, où toute une bande de jeunes artistes prenait comme point de départ d’une folle aventure le jazz, qu’ils cuisinent à toutes les sauces.

En Belgique, c’est tout l’inverse qui s’est passé : si on ne peut pas vraiment dire que Lefto captait l’essence d’une scène influente ou en ébullition, les 16 titres qu’il réunissait sur la compilation Jazz Cats affichaient une qualité et une efficacité supérieures à We Out Here. Oui oui. Et parmi les groupes qui nous ont tapés dans l’œil il y a Commander Spoon, quartette composé de Pierre Spataro (saxophone), Samy Wallens (batterie), Florent Jeunieaux (guitare) et Fil Caporal (basse), et dont leur amour pour le rock et la soul est au moins égal à leur passion dévorante pour le jazz.

C’est d’ailleurs cette dernière qui est à l’origine d’une trilogie d’EPs entamée en 2018 avec Introducing et Declining, et que le présent Facing vient boucler. « Ces titres font directement référence à l’œuvre de Miles Davis, » révèle Pierre Spataro. En 1955, Miles Davis souhaitait en effet changer de label, mais était tenu par un contrat qui lui imposait quatre albums de plus. C’est pour cette raison qu’il a pondu pas moins de quatre enregistrements en un an, Cookin', Relaxin', Workin' et Steamin' with the Miles Davis Quintet. C’est justement cet esprit de liberté, et cette spontanéité de tous les instants qui animent la création de l’entité Commander Spoon, et cela se ressent dans le côté organique des compositions, qu’on a l’impression d’entendre se créer sous nos yeux, comme si tout avait été enregistré en une seule prise et soumis le lendemain à notre appréciation.

C’est en superposant un amour véritable pour les musiques improvisées et une technique irréprochable (les quatre membres du groupe sont passés par le conservatoire) que Commander Spoon trouve un équilibre très pertinent et ne sombre pas dans la démonstration stérile. Et si le groupe parvient à déployer une énergie qui jamais ne semble hors de contrôle, on aimerait qu’ils apprennent à lâcher encore un peu plus la bride, comme certains de leurs modèles sont capables de le faire avec une aisance qui cache mal un talent hors du commun. En même temps, on aurait bien tort de déjà les comparer à Shabaka Hutchings ou Kamasi Washington : d’abord parce que ces quatre-là sont belges et qu’on compte sur eux pour œuvrer à la création d’une véritable scène nationale qui transcende l'excellent travail de curation de Lefto, et ensuite parce que leur marge de progression est telle qu’il faut penser à ce qu’ils pourront nous offrir encore à l’avenir, plutôt qu’à ce qu’ils ne nous donnent pas dans le présent.