Evermore: The Art Of Duality

The Underachievers

Brainfeeder  |  2015
7 / 10
par Ruben  |  le 17 octobre 2015

Avec le crew Pro Era, ou des groupes comme Phony Ppl et les Flatbush Zombies, les Underachievers font figure de porte-étendards de la Beast Coast, ce mouvement originaire de Brooklyn qui a ressuscité une certaine scène hip-hop new-yorkaise. Loin du rap en mode bitches'n'money, les Underachievers ont bâti leur notoriété sur deux mixtapes de toute première bourre, Indigoism et The Lords Of Flatbush, et plus particulièrement grâce au single « Herb Shuttles », véritable hymne à la consommation de drogues.

Si on sait la fumette et l'ingestion de psychotropes divers et variés élevées au rang d'art de vivre par 99,9% des acteurs du rap jeu, comme les Hieroglyphs quinze ans plus tôt, Issa Gold et AK sont dans un trip « troisième œil ». Selon la doctrine du dualisme cosmologique, la consommation de cannabis active en effet la glande pinéale qui, une fois stimulée, ouvre ce fameux troisième œil et permet de pénétrer dans une autre dimension, surnaturelle et holographique.

L'artwork magistral de Pencil Fingerz (on y décèle un bel hommage à A$AP Yams et Capital STEEZ) donne immédiatement le ton. Le dualisme cosmologique y est très nettement représenté : une moitié paisible et spirituelle s’oppose à l’autre moitié chaotique et réelle. On sépare le corps et l’âme, la matière mesurable et la pensée. La tracklist, sans le moindre featuring, répartit les 14 sons de l’album en deux phases distinctes respectant, une fois de plus, the art of duality.

Alors c'est sûr que c’est bien fendard d’allumer un gros spliff, de réfléchir à la vie et de définir un concept d’album original, mais ça ne suffit pas à faire un bon LP. Alors qu’en est-il du contenu ? Après plusieurs écoutes, force est de constater que The Underachievers sont revenus à leur meilleur niveau, celui d'Indigoism. Les sept premiers titres d’Evermore: The Art Of Duality s’en rapprochent même fortement. Tout en décrivant leur parcours, les deux rappeurs s’élèvent au-dessus de Brooklyn et, sur des prods planantes, enchaînent les couplets pétés de mysticisme.

La seconde partie s’ouvre sur « Reincarnation (Phase 2 Intro) » et enchaîne sur le banger « Take Your Place ». Ici, AK et Issa Gold redescendent sur terre et on retrouve l’ambiance lourde et plus agressive de The Lords Of Flatbush (on repense à « Cold Crush »). Au bout de 45 minutes d’écoute, on en prend vraiment plein les oreilles. Sans prendre de risques, on peut aisément avancer qu'« Allusions » est l'un des meilleurs morceaux de discographie des deux rappeurs. Brutal et féroce, le titre résume parfaitement l’empreinte laissée par l’environnement hostile dans lequel ils ont grandi : « Beast Coast be my army if I tell 'em shoot they got me, raised in the belly of the beast, born in a war but my heart with the peace».

L’an dernier, l’association avec les Flatbush Zombies (sous le nom de Clockwork Indigo) et la sortie d’un EP collaboratif a permis aux Underachievers de participer à une tournée mondiale et d’agrandir encore considérablement leur fan base. Aujourd’hui, ils présentent un projet qui est de loin leur plus abouti puisqu’il apporte la variété et la fraîcheur qui manquaient cruellement à leur premier LP, Cellar Door: Terminus Ut Exordium. Bref, en attendant que le nouvel album des Flatbush Zombies vienne raviver la flamme, The Underachievers maintiennent allumée la torche qui illumine la Beast Coast.