Essential

Soulwax

DEEWEE  |  2018
7 / 10
par Jeff  |  le 20 juin 2018

J’appartiens à une génération qui a grandi avec l'ennui, qui a appris à tirer le meilleur parti d'une denrée devenue aujourd'hui plus rare qu’un festival sans Eddy De Pretto à l'affiche. A l'ère pré-Internet, l’ennui avait ceci de génial qu'il permettait de se retrouver un peu seul avec ses pensées - et non face à une onze millième partie de Candy Crush. Quand celui-ci commençait à s'étirer dangereusement dans le temps, il débouchait souvent sur des solutions intéressantes, voire ingénieuses, que l'on n’aurait probablement pas trouvées autrement. 

Dans mon esprit, les frères Dewaele ont dû trouver le temps long à plusieurs moments clés de leur carrière: je pense à ces SoulwaxMas en fin de vie, à ces remixes que tout le monde a oublié, à ces sets de 2 Many DJ's plus chiants et prévisibles qu'un missionnaire après 20 ans de mariage. J'ai envie de croire que c'est à la faveur d'une de ces périodes d'ennui profond que les deux gantois ont eu leurs plus brillantes idées: Radio Soulwax, Despacio, Die Verboten, et (surtout) DEEWEE. On pourra m'opposer qu'ils pompaient l'argent là où ils se trouvaient (et il en a fallu pour se payer ce studio) et que leur opportunisme malin aura été leur passeport pour un avenir d'electron libre, je rétorquerai que je préfère vivre dans ma fan fiction de musiciens en proie à l'ennui.

DEEWEE, c'est donc la preuve la plus éclatante qu'une renaissance crédible est possible, qu'il y a moyen de faire table rase du passé sans complètement le renier, et de bien vieillir dans une scène où il est difficile d'exister quand on n'est plus un newcomer plein de fougue mais pas encore un ancien juste bon à exister à travers un palmarès. Si les sorties de gens comme Asa Moto ou WWWater (ici présente) avaient déjà démontré toute la pertinence de la démarche, et si les deux Dewaele se font discrètement plaisir sous le pseudo KLANKEN, c'est avec FROM DEEWEE l'année dernière que Soulwax a retrouvé la place qui lui était due dans pas mal de coeurs, avec un album qui avait autant valeur de déclaration programmatique de l'entité DEEWEE que du tour de force venant de mecs se demandant s'ils en avaient encore sous le capot.

Ce qui nous amène Essential qui, sans être l'album le plus important ou le plus mémorable de la carrière du groupe, est peut-être celui qui procurera le plus grand plaisir d'écoute à ses fans tant il résonne comme l'aboutissement d'un processus évolutif, entamé avec les exemples cités plus haut, et qui débouche aujourd'hui sur un projet présenté dans une apparente humilité, mais qui témoigne en filigrane du niveau d'exigence et d'ambition que se fixent David et Stephen Dewaele quand ils y mettent leurs tripes et leur talent. Enregistré en deux semaines histoire de rendre leur Essential Mix plus intéressant que les habituelles livraisons pour l'émission de Pete Tong sur BBC Radio 1, Essential évolue dans le paradoxe: bien que conceptuel dans sa manière d'approcher l'essentialité, le disque s'affranchit du concept même d'album dans sa manière d'être créé - Essential ressemble plutôt à une énorme jam session pas trop dégrossie. Ce faisant, le groupe évacue la pression qui peut entourer un groupe comme Soulwax quand il se prête à cet exercice dans le cadre très strict d'un processus créatif "traditionnel". 

Il ressort alors de cette heure de musique nouvelle une sensation de liberté totale, amplifiée par la manière avec laquelle le groupe a su intégrer ces nouveaux titres dans son live dès le second semestre de l'année dernière, conformément à cette volonté de laisser tomber le plus clairement possible la frontière qui peut exister entre concert et studio - pour rappel, FROM DEEWEE avait été enregistré en une seule prise dans les studios gantois de la fratrie.  

Malgré ses clins d'oeil à la pierre angulaire Nite Versions (cette ligne de basse que l'on reconnaît instantanément quand elle pointe le bout de son nez comme sur "Essential Four") et l'impression d'être en présence d'une version moins aboutie de FROM DEEWEE sur les quelques titres un peu plus brouillons, Essential est un disque qui procure des sensations plus pures et immédiates que son prédécesseur. C’est aussi un nouveau fait d’arme remarquable d'un groupe qui sera parvenu à rester unique malgré son projet un peu mégalo de rendre justice dans sa musique à un nombre incalculable d’influences. Un sacré éloge de l'ennui. 

Le goût des autres :