Black Messiah

D'Angelo & The Vanguard

RCA  |  2014
10 / 10
par Aurélien  |  le 6 janvier 2015

S'il est écrit dans la Bible que Jésus a ressuscité au bout du troisième jour, le Black Messiah doit être à l'heure antillaise. Pour nous revenir de la consécration destructrice qui a accompagné le succès de Voodoo, D'Angelo a en effet laissé filer pas moins de quinze ans de vide discographique. Quinze longues années durant lesquelles il n'a montré son torse que le temps de quelques refrains sucrés. Mais aussi et surtout quinze putain d'années à faire du successeur de son opus magnus une arlésienne à l'origine de tous les fantasmes. Tant et si bien qu'on a pas trop su comment réagir quand tout s'est emballé: alors que le disque était programmé pour sortir en 2015, le copain Dee a décidé de précipiter les choses suite aux tristes événements de Ferguson. Calcul commercial à la Queen Bey ou non, on en est plus là: à l'heure où l'on bouclait les tops de fin d'année, Black Messiah était entre nos mains et on a dû se démerder avec. On l'a donc laissé macérer. En fait, on s'est même offerts un luxe: celui de laisser tomber l'urgence pour savourer une œuvre qui a pris son temps pour s'offrir à nous. Histoire de poser un avis définitif (mais pas trop) sur un disque qui, de toute évidence, risque de vieillir encore mieux qu'un millésime des familles.

D'Angelo n'est en tout cas plus le seul maître à bord. Lui qui n'avait déjà aucun mal à s'offrir les meilleurs musiciens partage sa nouvelle gloire avec The Vanguard, soit quelques uns des plus éminents musiciens du collectif Soulquarians – déjà pas avares en miracles pour Q-Tip ou Erykah BaduBlack Messiah est un disque regorgant de vie et de détails – le plus incandescent de la carrière de D'Angelo. Méticuleux et poncé, il révèle un bordel très bien organisé et un menu extrêmement copieux, tant dans l'agencement de ses grooves que dans l’impressionnante mise en son dont il profite. Et si D'Angelo a beau vouloir se faire plus gros que le bœuf en jouant la carte de l'opus engagé, il ne perd jamais de vue l'ambition première de son disque: pondre un album qui zouke et swingue en toutes circonstances, même lorsqu'il parle de pets de fouffe (véridique).

Chaque écoute renforce le sentiment que la construction de Black Messiah implique plusieurs sas de décompression. Tant et si bien qu'on préfère au terme cohérent celui de disque mosaïque. Quand on sait que le bonhomme est aussi fragmenté mentalement qu'un miroir cassé, on se devait de s'attendre à un disque extrêmement pluriel. Le résultat ne pouvait donc être qu'un disque éparpillé et nuancé, où chaque morceau fait la nique au précédent, s'amuse à conjuguer des sensibilités incompatibles – quelque part entre rough sex, second degré, romantisme et philosophie. Pourtant, tout tient debout dans un relief extrêmement dense qui emprunte à la soul en fusion de Prince ("The Charade"), aux revendications black power de Sly & The Family Stone ("1000 Deaths") et aux chœurs à la cyprine des Isley Brothers ("Another Life"), sans jamais renier l'inimitable savoir-faire de son géniteur. 

Il sera toujours trop tôt pour décréter que Black Messiah est un album historique. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils sont trop rares ces disques taillés aussi durablement dans l'ébène. Et à l'exception de Moodymann et Theo Parrish, on ne voit en fait pas grand monde susceptible de challenger cette véritable leçon de black music qui met fin à un interminable silence. Avec ce disque qui ressemble le mieux à ce que D'Angelo pourrait sortir de définitif, il y a matière à écrire tout un bouquin, ne serait-ce que pour se convaincre que l'on ne vient pas de boucler un papier qui met fin à quinze ans d'attente. Mais quitte à prendre un coup de vieux, autant que ce soit en parlant d'un coup de maître.

Le goût des autres :