Dossier

Television Rules The Nation #30

par Jeff, le 14 février 2026

Chaque numéro de Television Rules The Nation, ce sont quelques suggestions, qu'il s'agisse de films, de séries ou de documentaires. Et à chaque fois, un lien avec la musique, mais pas forcément avec l'actualité, le dossier se voulant d'abord être alimenté par la seule envie de partager des contenus de qualité.

In Whose Name

Réalisé par Nico Ballesteros, qui a accompagné Kanye West, bénévolement et au quotidien, pendant six ans, ce documentaire — dans sa forme envisagée, du moins — plonge au cœur du chaos mental de l’artiste. Sans médiation ni pudeur, il explore les failles d’une existence marquée par la démesure, le grotesque, et par ces fulgurances qui, parfois encore à l’époque, traversaient un ego en perdition. Six années durant, la caméra a enregistré les convulsions d’un esprit incandescent, captant aussi bien les intuitions d’un créateur hors norme (même si ses fringues sont immondes) que les fissures silencieuses d’un homme livré à ses propres abysses.

Il en émerge un portrait aussi glaçant que misérable. Celui d’un être malade, réfractaire aux traitements, gonflé d’une vanité que nul n’ose contrarier — jamais l’ombre d’un refus. Un individu haineux, dangereux, pour son entourage comme pour lui-même. Donner à voir cela, est-ce tenter de le comprendre ? Est-ce l’excuser, voire le revendiquer ? Nulle rédemption ici. Seulement l’attrait morbide du voyeur. Et une fois de plus, aux yeux des complices et des coupables, la preuve éclatante de la prétendue grandeur d’un homme qui se livre tel qu’il se perçoit. Pathétique, donc. Mais troublant, aussi. Tant une telle proximité est rare.

Cru, violent, In Whose Name s’impose comme un film à la fois vulgaire et voyeuriste — dont se délecteront sans nul doute les trois derniers admirateurs du type qui a écoulé sur sa plateforme des tee-shirts à l’effigie nazie. (Nico P.)

Disponible à la demande

Springsteen : Deliver Me From Nowhere

Bruce broie du noir. Allongé, il fixe le plafond, puis ses pieds. Parfois, il attrape sa guitare, mais le plus souvent, il arpente la pièce, tourne en rond. Il est à la dérive, Bruce. Un homme qui ne se vit plus comme le Boss. Scott Cooper fait le choix de filmer cette absence — angle mort, sans éclat, mais assumé. Jeremy Allen White incarne ce qu’il fait de mieux : l’égaré, l’abîmé. On aurait pu explorer les tournées, la démesure, les stades en fusion. Mais non. Cooper préfère s’attaquer à ce qui résiste à la représentation : le vide, le creux. Pour y parvenir, il emprunte la voie la plus convenue : celle d’un enfant cabossé par un père violent. Les souvenirs défilent en noir et blanc — forcément, puisque c’est le passé, un code si lisible qu’il en devient bavard — comme si toute une vie s’y était figée en quête muette. C’est aussi lourd que Walk Hard, mais sans l’humour. Restent quelques instants sauvés : l’écoute à nue d’esquisses qui deviendront un classique, une respiration en studio. Trop peu. Nebraska, l’album, contenait plus de cinéma que ce film tout entier. (Nico P.)

Disponible sur Disney+

Take That

Avouons-le, l’empreinte phénoménale du groupe, si profondément inscrite dans le paysage culturel britannique, a toujours paru posséder une saveur locale, presque étrange à percevoir depuis l’extérieur de ses frontières. Leur saga semble appartenir à un récit parallèle, passionnant pour leur public originel mais sans résonance particulière ailleurs. Pourtant, contre toute attente, les trois épisodes disponibles sur Netflix opèrent une forme de charme discret et puissant. La série plonge littéralement le spectateur tête la première dans une époque bien précise, non pas à travers le prisme souvent bavard d’experts ou de commentateurs contemporains, mais par un choix narratif audacieux et particulièrement efficace : l’absence totale d’intervenants extérieurs. Ce parti pris est une des grandes forces de l’œuvre. Nous ne sommes pas racontés l’histoire par des tiers ; nous y sommes immergés, projetés au cœur des années 90 et 2000 grâce à une sélection d’archives tout simplement vertigineuses. Des coulisses de concerts aux studios d’enregistrement, des interviews d’alors aux moments de tension pure, le récit se tisse uniquement à travers la voix et l’image des protagonistes de l’époque, nous offrant une intimité et une authenticité rares.

C’est dans ce contexte, porté par cette immersion brute, que le récit du comeback du groupe en 2006 – après une séparation qui semblait définitive – prend une dimension profondément humaine. Et c’est là, dans les dernières minutes de cette épopée, que l’émotion, totalement inattendue, submerge. Voir ces hommes, désormais adultes, marqués par les années et les chemins séparés, se retrouver dans la vulnérabilité de l’atelier créatif pour donner naissance à “The Flood”… L’effet est saisissant. Car au-delà de la stratégie de comeback ou de la mécanique du show-business, la série capture avec justesse l’alchimie fragile d’une amitié recomposée et la peur de ne plus être pertinent. Le moment où la chanson émerge, dans toute sa puissance de ballade pop mélancolique et ambitieuse, agit comme une catharsis à la fois pour eux et pour le spectateur.

Take That, la série documentaire, dépasse largement le simple portrait de groupe pour devenir une réflexion universelle sur le temps qui passe, les rêves de jeunesse, les fractures et la possible rédemption. Elle transforme une histoire fondamentalement british en un récit humain dont les échos sont bien plus larges. Le résultat est une vraie réussite de storytelling. (Nico P.)

Disponible sur Netflix

Happy And You Know It

Connaissez-vous la surprenante et fascinante aventure musicale de Chris Ballew ? Cet artiste, qui captivait les foules à la fin des années 1990 à la tête du groupe culte The Presidents of the United States of America avec ses riffs de guitare énergiques, consacra ces dernières années son talent à un public bien plus jeune. Il est l'auteur, sous le nom de Caspar Babypants, d'une impressionnante collection d'albums destinés aux enfants. Disques, il faut bien le dire, incroyablement mélodiques (jetez une oreille à “9.99” et “Day Is Gone”. Aussi, que savez-vous vraiment du phénomène Baby Shark, de sa double nature, à la fois ingénieuse adaptation d'un air traditionnel et sujet de vives controverses pour ses ressemblances avec une autre version, posant ainsi une question essentielle sur les frontières floues entre l'inspiration et l'emprunt dans la création moderne ?

Happy And You Know It se distingue par sa démarche exceptionnelle. Il propose une exploration approfondie et érudite de la « musique pour enfants », un domaine souvent considéré à tort comme un sous-genre, voire traité avec une certaine condescendance par les milieux artistiques conventionnels. Le film entreprend un décryptage minutieux de ce que constitue véritablement cette musique : sa finalité, ses mécanismes de composition, son langage spécifique, et la manière dont elle se pense et s'écrit. Il interroge son rôle et ses responsabilités : que peut-elle, ou même que doit-elle raconter aux jeunes oreilles ? Quels mondes émotionnels et imaginaires est-elle chargée d'ouvrir ?

Au-delà de cette analyse, le cœur du documentaire bat au rythme de récits humains captivants. Il dresse le portrait d'une poignée de personnages aussi atypiques qu'attachants, qui ont bifurqué vers cet univers singulier. Parmi eux, on retrouve donc l'ancien rockeur Chris Ballew, mais aussi une figure comme Divinity Roxx, l'ancienne bassiste virtuose qui a accompagné Beyoncé sur les plus grandes scènes du monde. Le film explore avec finesse le moteur intime qui les anime : souvent, sans pouvoir tout à fait l'expliquer rationnellement, ils sont habités par un besoin profond, une pulsion créative qui les pousse à expérimenter avec une matière jugée, à tort, peu noble. Ils réinventent avec sérieux et passion les comptines ancestrales, s'emparent avec gourmandise des histoires de dinosaures ou des explorations spatiales, et élèvent ces thèmes apparemment simples au rang d'un art à part entière. Leur quête n'est pas anodine ; il s'agit ni plus ni moins de façonner la bande-son des premières années de vie, de jeter les bases d'une sensibilité musicale et narrative pour les générations futures. (Nico P.)

Disponible sur HBO Max