Dossier

Nous aurons toujours Baltimore

par Nico P, le 14 février 2026

Personne n’avait prévu que quatre mecs en baggy et casquette vissée sur le crâne allaient en 2021 avec Glow On foutre le feu aux chaumières planétaires. Il y avait certes des signaux, certains plus fort que d’autres, ici leur deuxième EP, Step 2 Rhythm, là quelques captations live particulièrement sauvages. Mais personne n’avait prévu Turnstile. Pas à ce point, pas ainsi. Et surtout, personne n’avait prévu que le salut du rock viendrait du hardcore — cette vieille cave puante où l’on joue vite, fort et sans chichis depuis quarante ans. Turnstile est le Nirvana des années 2020. Non pas par mimétisme musical — Brendan Yates ne sera jamais Kurt Cobain, Dieu merci — mais par ce qu’ils ont fait, ce qu’ils sont, ce qu’ils ont déclenché.

Quand Nevermind débarque en 1991, le rock patine. D’un côté, le hair metal tire sa révérence, chewing-gourre mâché jusqu’à la corde. De l’autre, le rock alternatif végète dans ses caves, génial mais confidentiel. Nirvana n’a pas simplement sorti un bon album : il a dynamité les cloisons. Il a fait entrer l’underground dans les stades sans le trahir. Du jour au lendemain, ce qui puait le sous-sol devient l’évidence. Turnstile a refait le coup.

Le hardcore, à la fin des années 2010, c’est encore une contre-culture fière de sa marge, avec ses codes, ses salles de 200 places, ses breakdowns qui pètent les cervicales et son dédain tranquille pour le grand public. Personne n’attend du hardcore qu’il ressuscite le rock. Le hardcore n’en a rien à faire, du rock. Lui, il a ses tournées, ses labels, ses fanzines, son éthique, son dialecte.

Et puis Turnstile rapplique, et tout pète.

Leur génie, c’est d’avoir compris que le hardcore n’avait pas à renier sa matrice pour devenir planétaire. Pas besoin d’édulcorer le son, d’empiler des synthés cheap ou de virer le chant écorché. Non, plus finement, il s’agissait d’aller vers la lumière sans renier la violence. Alors oui, on sait. Oui, Glow On, Never Enough, et une partie de Time & Space ont largement poli les angles. Les refrains sont plus aérés, les basses plus rondes, le mix moins crade. Certains crient à l’édulcoration. Mais ce serait manquer l’essentiel : Turnstile n’a pas lissé son son pour faire du hardcore light. Il l’a ouvert. La clarté n’est pas une trahison, c’est une extension. Le chant est toujours écorché, mais il flotte dans un espace où il peut aussi être mélodique sans perdre sa rage. Les synthés ne sont pas là pour masquer la guitare, mais pour l’habiller d’ailleurs. Et si le résultat passe en festival, en voiture ou dans des playlists pop, ce n’est pas parce que le groupe s’est vendu — c’est parce que le hardcore, chez eux, n’a jamais été un uniforme. C’était une matière vivante.

Glow On, plus encore que ses prédécesseurs, est un disque hardcore qui ne ressemble à rien de connu dans le genre. Les guitares cognent, la rythmique vous défonce le torse, Brendan Yates gueule comme un type qui vient de s’enfiler un Lego dans le pied — et pourtant, y a du reggae, de la house, de la dream pop, des chœurs de comédie musicale, des mélodies qui vous colonisent le cerveau sans sommation. Et puis en 2026, le groupe a remporté deux Grammy Awards, ce qui, pour des meaux qui viennent du hardcore, n’est tout de même pas rien.

C’est exactement le tour de passe-passe de Nirvana : se servir des armes de la pop sans en adopter le vide. "Smells Like Teen Spirit", c’était du punk joué en mode arena rock. "Mystery" ou "Never Enough" ou "Birds", c’est du hardcore joué comme des tubes. Même recette : la puissance en cheval de Troie, la mélodie en poison lent. Même contrainte : passer outre un premier album brut qui n’a pas réussi à séduire au-delà du premier cercle.

Le hardcore, à la base, carbure à la colère. Colère sociale, colère intime, colère d’exister. On y serre le poing, on y mord le micro, on y crache sa rage. Turnstile a fait pivoter le curseur. À la colère, ils ont substitué la joie. Pas une joie débile, une joie de soda light. Non : une joie qui en impose, une euphorie de survivant. La joie d’être là, ensemble, en vie, dans un monde qui nous brade du malheur en barres. Brendan Yates sourit, il enlace. Il transforme le pit en dancefloor, le circle pit en transe collective.

Ce renversement émotionnel est politique. Là où Nirvana, dans les années 90, distillait une mélancolie lumineuse, une tristesse devenue catharsis, Turnstile impose la jubilation. À l’effondrement général, ils répondent par la fête, non par le cynisme.

Regardez-les. Shorts larges, chemises déboutonnées, casquettes, tatouages, baskets éculées. Cette esthétique, copiée en masse, a fait plus pour populariser le genre que toutes les thèses universitaires. Regardez autour. Les têtes d’affiche des grands festivals. Turnstile a sorti le hardcore de sa réserve sans le dénaturer. Comme Nirvana avant eux, ils ont bâti un pont entre un monde trop clos et un monde trop vaste.

Leur dernier album, Never Enough, enfonce le clou. Il prolonge la trajectoire sans la trahir, ajoute des nuances sans perdre en intensité. La preuve, s’il en fallait une, que le succès ne les a pas endormis — qu’ils continuent d’avancer, chevillée au corps cette même urgence. Alors oui, l’histoire bégaie. Mais quand elle bégaie bien, elle offre des billets de seconde chance. Elle permet à une génération de revivre ce qu’une autre a vécu en 1991 : cette ivresse grisante que tout est possible, que les genres ne sont pas des prisons, que la musique peut être à la fois radicale et planante.

Turnstile est le Nirvana des années 2020. Parce qu’ils ont fait la même chose, avec les mêmes moyens, le même talent, la même intégrité : réconcilier le garage et le stade, le cri intime et le chœur collectif, la sueur et les étoiles.