Sigtryggur Baldursson

cuisiné par Jeff le 26 février 2013 | publié le 28 février 2013

L'Islande, on aime. Géographiquement, visuellement, culturellement, musicalement. Et passionnément. On aime tellement qu'on a consacré le tout récent volume de nos compilations Jeunes Pousses à la scène musicale indé de là-bas. Mais histoire de mieux comprendre ses rouages et son fonctionnement, on a posé quelques questions à Sigtryggur Baldursson, qui nous semblait être la personne la mieux placée pour éclairer nos lanternes.

Avant de se retrouver aux commandes d'Iceland Music Export, l'organisation en charge de la promotion de la musique islandaise à l'étranger, Sigtryggur Baldursson a été l'un des membres fondateurs des Sugarcubes, premier groupe de Björk et premier groupe à avoir vraiment placé l'Islande sur la carte musicale mondiale. Un avis éclairé et un complément idéal à la compilation.

Avant tout, nos lecteurs souhaitent se faire une idée de la place de la musique indépendante en Islande. Quel accueil le public islandais réserve-t-il à la scène musicale locale ?

Sigtryggur Baldursson: Je crois que la musique indie, en particulier islandaise, occupe une place de choix dans le cœur du public islandais. Les ventes sont dominées par des artistes indépendants islandais tels que Retro Stefson et Asgeir Trausti, devant des stars internationales telles que Jay-Z ou Pink.

À côté de la musique indie, quel autre style musical les Islandais affectionnent-ils particulièrement ? Le chant traditionnel (rimur) et la musique folklorique islandaise ont-ils influencé la musique plus actuelle ?

Sigtryggur Baldursson: Je crois que la plupart des Islandais ont des goûts musicaux plutôt éclectiques. Le rimur a une influence. Sigur Rós a notamment collaboré avec Steindór Andersen, spécialiste du genre, en 2002. Depuis le début du vingtième siècle, la musique traditionnelle a perdu en popularité. Jusqu’alors, elle jouait un rôle dans la culture populaire de transmission orale et de divertissement.

Comment décririez-vous la scène musicale islandaise ? Y a-t-il un sentiment d’appartenance à une scène ? Si oui, comment fonctionne-elle ?

Sigtryggur Baldursson: La scène est très active et diversifiée, à la fois fermée et ouverte. Ses acteurs ont tendance à se regrouper en familles et en clans tout en demeurant très ouverts vers l’extérieur. Le sentiment d’appartenance est très fort.

Quels sont les événements majeurs de l’histoire de la scène musicale islandaise ?

Sigtryggur Baldursson: Citons d’abord « Rock in Reykjavik », un documentaire de 1982 où l’on voit Björk et les Sugarcubes dans leurs premiers groupes. Il y a ensuite eu le succès au Royaume-Uni de « Garden Party », du groupe islandais de jazz funk Mezzoforte, en 1983. Sans oublier le premier album américain des Sugarcubes, sorti chez Elektra en 1988, et la tournée qui a suivi. Le monde a découvert l’Islande et la scène indie islandaise a pu commencer à s’exporter. Autre grand jalon : le concert de Sigur Rós à Fríkirkjan en 2002. La presse internationale s’est emparée de l’événement et c’est là que nous avons compris qu’ils étaient devenus des superstars de la scène indépendante. En 2009, un titre d’Emiliana Torrini est resté numéro un en Allemagne durant 6 semaines. Et n’oublions pas le prix musical du Nordic Council attribué à Björk et à Anna Þorvaldsdottir. Et le numéro 4 de Of Monsters and Men aux États-Unis. Les grands moments ne manquent pas, et la liste est longue.

Pour un groupe islandais, est-ce vraiment difficile de percer hors d’Islande ? Cette percée est-elle favorisée ou entravée par l’utilisation de la langue islandaise privilégiée par certains artistes ?

Sigtryggur Baldursson: Bien sûr, il peut être difficile de s’exporter vers d’autres marchés, mais ces dernières années davantage de groupes islandais y sont néanmoins parvenus. Leur nombre a nettement augmenté. En général, si les groupes veulent s’exporter, ils s’efforceront de chanter en anglais. Ceci dit, des groupes comme Sigur Rós optent pour l’islandais, ou l’hopelandais comme ils disent. Mais il s’agit d’une exception.

Comment des artistes comme Björk ou Sigur Rós sont-ils perçus en Islande, leur pays natal ?

Sigtryggur Baldursson: Ils sont très respectés mais ils apparaissent rarement au classement des meilleures ventes ou à la radio. Mais c’est parce que leur musique n’est pas mainstream et est souvent perçue comme peu vendeuse par les programmateurs radio.

Quel est le rôle d’un festival comme Iceland Airwaves ? Je suppose qu’il permet à la fois de promouvoir des artistes internationaux et, comme tout grand festival européen, de proposer une belle affiche. Mais un aspect prend-il le pas sur l’autre ?

Sigtryggur Baldursson: Iceland Airwaves reflète bien la musique islandaise : une certaine attitude ou énergie créative et accessible dans un esprit d’indépendance, sans trop se soucier de l’industrie de la musique au sens large. Iceland Airwaves accueille à la fois la scène locale et des groupes étrangers intéressants. Il s’agit là d’un échantillon représentatif de professionnels de la musique qui évoluent dans des styles divers.

L’effondrement du secteur bancaire islandais a-t-il eu un impact sur la scène musicale du pays et sur sa politique culturelle ?

Sigtryggur Baldursson: En fait, il a donné un coup de fouet à la scène musicale et artistique en général. La musique est une expression humaine, libre de toute influence monétaire ou extérieure. Elle donne du courage à la population et aide la société à se relever. Le gouvernement islandais s’est à présent doté d’un plan d’investissement davantage tourné vers les arts créatifs, notamment les projets musicaux. Ce plan est très large et vise à la fois à stimuler la scène musicale à sa base et à l’aider à s’exporter, tous genres confondus. C’est la musique indépendante qui s’exporte le mieux mais le jazz, la musique électronique, le classique et l’entièreté du spectre musical islandais sont représentés.

Dernière question : Comment envisagez-vous l’évolution de la musique indépendante islandaise ces cinq prochaines années ? Comment voyez-vous l’avenir ?

Sigtryggur Baldursson: Je crois que la musique islandaise a de beaux jours devant elle. Nous nous efforçons de renforcer l’industrie musicale à sa base, au niveau de la gestion, notamment en organisant des stages dans des agences de gestion. Nous finançons également des artistes désireux d’exporter leur musique sur les marchés internationaux. La musique islandaise est une bonne marque qui ne cesse de se développer. Cela nous permet d’attirer l’attention du public, ce dont nous ne pouvons que nous féliciter. L’avenir sera radieux, cela ne fait aucun doute!

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