Shkyd

cuisiné par Aurélien le 25 mai 2016 | publié le 15 septembre 2016

On vous l'accorde : on fait trop peu d'interviews. Mais c'est surtout parce qu'on prend un temps monstre à tout dérusher et que le temps libre devient une véritable denrée rare par les temps qui courent. Alors, quand on choisit de partir à la rencontre des artistes qu'on aime, on apprécie que la météo accompagne ce salutaire retroussement de manches. Bonne pioche : lorsqu'on s'est enfin décidé à proposer à l'excellent Shkyd de nous parler de sa carrière de producteur, il faisait un soleil radieux comme on en a peu eu en mai dernier. Postés devant le Petit Bain qui allait un peu plus tard accueillir une carte blanche magistrale à DFHDGB, il y avait un bar en plein air qui jouait de la salsa à pleine balle. Et il ne fallut pas chercher trop loin pour croiser ici la tronche de Joe Lucazz et là-bas celle de Benash du 40000 Gang, accompagné de quelques gros fessiers. Les étoiles étaient alignées : on n'aurait pas de meilleure occasion de faire le point sur la carrière du bonhomme. Alors on a approché le magnéto, on a pressé sur Record et on l'a laissé parler de ses premiers balbutiements, de son formidable run de productions de cette année, sans oublier de faire un petit détour par ses échanges artistiques avec le Based God. Retour sur une entrevue avec un vrai amoureux de la musique, au sens large du terme.

Goûte Mes Disques : Tu as récemment abandonné ton pseudonyme Frensh Kyd sous lequel on te connaissait depuis trois ans. C'est pour te désolidariser de ta participation à l'album d'Orties quand on tape ton nom sur Discogs ?

Shkyd : (rires) Non, c'est plus bête que ça en fait. Je me suis levé un matin en me disant que ce pseudonyme me saoulait et j'ai changé. Du coup, je n'ai gardé que Shkyd, d'abord parce qu'il y a un Y dedans (on s'est compris, ndlr) et aussi parce que ma meuf a trouvé ça mignon. J'aime bien l'idée que ce soit un nom qui ne réponde à rien de particulier, sauf si tu connais mes premiers faits d'armes. Mais pour répondre à ta question de départ, ce n'est pas du tout pour me cacher, sache que j'assume à 100% ma participation à l'album d'Orties.

GMD : C'était ta première apparition officielle sur un disque de rap, tu peux nous expliquer comment ça s'est passé ?

Shkyd : De manière assez banale en fait : je connaissais leur manager et il cherchait à ce moment-là des prods pour elles. Du coup, je leur ai soumis deux ou trois trucs et, comme l'univers leur plaisait bien, elles ont choisi une de mes prods pour écrire "J'ai le fun". C'est ma seule contribution à l'album, vu que tout le reste de l'album est soit produit par Butter Bullets, soit par un autre gars qui s'appelle Mofo. C'est lui qui a produit "Paris Pourri", le titre que je préfère sur le projet. Cette prod est tellement stylée !

GMD : Et tu avais d'autres projets à ton actif à ce moment-là ?

Shkyd : Oui, mais à cette époque je produisais surtout pour des mecs de chez moi, notamment pour un de mes amis, qui s'appelle Greese. Il avait fait quelques dates avec Rufyo. C'est mon sauss depuis que je suis tout petit. J'avais aussi produit pour un type qui s'appelle Fonzie Winkler et qui n'a sorti que ce seul projet avec moi. En fait, ça restait très amateur, on enregistrait tout un peu à l'arrache puis on le foutait sur Bandcamp. Mais travailler avec Orties, c'était une première pour moi : c'est la première fois où j'ai travaillé avec des gens que je ne connaissais pas personnellement. Et pour être honnête, ce n'est pas la manière de travailler que j'affectionne le plus.

GMD : Pourtant tu avais soumis des prods à Lil B, qui en avait même retenues.

Shkyd : Alors Lil B, j'avais trouvé son mail sur Twitter. Et, à cette époque, je savais qu'il cherchait des instrus - c'était vers 2012, l'époque où il sortait projet sur projet. Ça avait une symbolique très singulière pour moi, puisqu'en marge de tous les rappeurs d'Atlanta "à la Gucci Mane" que j'écoutais, c'était lui ma première vraie porte d'entrée vers l'univers de ces rappeurs stakhanovistes. J'ai bien dû lui envoyer une trentaine de prods avant de finir par avoir une vraie réponse de sa part.

GMD : Tu as donc eu l'immense privilège d'échanger par mail avec le Based God !

Shkyd : Oui et le Based God en plus, c'est le meilleur niveau communication. Les trois seuls mails qu'il m'ait jamais envoyé, c'est "I Love You", "Love", et "Send more beats ". (rires) Il est incroyable. Et donc ouais, il a retenu deux prods à moi, pour le titre "Who Got My Back" sur Crime Fetish en 2012, et "Just A Lil Bit" sur Basedworld Paradise en 2014. En plus, le mec ne te prévient même pas quand il utilise tes prods ! Donc même toi en ta qualité de producteur t'en es réduit à écouter tout le projet avec le risque d'avoir la haine si tu n'apparais pas au final.

Le plus mortel dans tout ça c'est que les morceaux sont horribles ! Je sais pas ce qu'il a fait avec mes prods, mais il y a placé des effets bizarres tout le long. Du coup, elles ressortent complètement saturées, crades. (rires) Mais sur le principe, je suis ému d'avoir pu exister par deux fois dans sa sphère.

GMD : Et tu rappelles comment tu as réagi lorsque tu t'es rendu compte que Lil B avait posé sur un de tes morceaux ?

Shkyd : Mieux que ça, je peux même te dire précisément le jour où j'ai écouté Crime Fetish : c'était le 22 novembre 2012. Et si je m'en souviens aussi bien, c'est parce que c'était une vraie, vraie bonne grosse journée de merde. Et du coup la première chose que j'avais fait en rentrant chez moi, c'était d'écouter la tape de Lil B pour me remonter le moral. Et là, c'est la révélation : sur le morceau 8, je tombe sur ma prod. J'ai même appelé ma mère pour le lui dire, mais tu t'imagines bien qu'elle s'en battait les couilles. (il sourit)

GMD : J'imagine que c'est pas tout à fait le genre du projet qui permet de faire péter le champagne ensuite.

Shkyd : Pas vraiment non, mais c'était touchant comme premier fait d'armes ! En fait, être reconnu pour ses qualités de beatmaker, c'est quelque chose d'extrêmement éprouvant et difficile. Du coup, ce n'est pas bien grave si la rémunération ne suit pas, ce n'est pas de toute façon la première raison qui m'a poussé à faire de la musique. Tant pis pour la reconnaissance et l'argent : il y avait une prod à moi avec la voix de Lil B qui existait ! Faire partie de ce projet, quitte à y être noyé au milieu d'un milliers d'autres producteurs dont tout le monde se fout. Après tout, quitte à être noyé dans quelque chose, autant que ce soit dans l'Atlantique plutôt que dans la Seine, non ?

GMD : C'est sûr que c'est toujours mieux que d'apparaître sur un projet de Morsay.

Shkyd : Là je finis carrément noyé dans le canal de l'Ourcq. (rires) Aïe aïe aïe. Quelques unes de mes prods avaient aussi été retenues par XXL aussi, pour le teaser des Freshmen 2015 !

GMD : Il est donc là le projet qui te permet de faire péter le champagne ! 

Shkyd : Même pas, j'ai pas touché un copec ! (rires) En fait, je pense même que c'est à cause de ces deux expériences que je ne fais plus trop confiance aux Cainris. Après, si je voulais vraiment faire de l'argent sur mon art et travailler avec les gens qui pèsent, il faudrait que je m'y dédie avec plus d'acharnement encore. Et comme je te le disais, je n'aime pas trop échanger avec des gens que je connais pas personnellement. Donc voir les mecs de Rae Sremmurd danser sur ma prod, c'était déjà très cool. Travailler avec eux après, c'est encore autre chose, mais j'admets que ça ne m'intéresse pas particulièrement.

GMD : Comme beaucoup de monde, on t'a vraiment découvert grâce au travail que tu as fourni sur l'EP de Rufyo, 00h92, dont tu as assuré l'intégralité des productions. Est-ce que le bouche-à-oreille qui a entouré le projet t'a surpris ?

Shkyd : Honnêtement, vu le cachet pop du projet, on pensait que ça fonctionnerait encore plus. Et j'ai un vrai regret, c'est qu'on ait pas pu sortir le projet aussi vite qu'on l'aurait aimé. Je pense qu'on aurait eu une vraie carte à jouer en sortant notre projet en décembre 2014, date à laquelle on l'avait bouclé, plutôt qu'en mai 2015, à l'heure où tout le monde n'avait d'yeux que pour PNL.

Ce que je retiens surtout, c'est la manière dont tout s'est goupillé, c'était une super expérience. C'est le premier projet sur lequel je fais tout bien et où j'arrive à sortir quelque chose de véritablement précis et fluide. J'ai passé beaucoup de temps dessus pour que ça ait cette identité-là. D'ailleurs pour tout te dire, on a enregistré l'EP dans un garage à l'ancienne où je bossais. Je travaillais à fond toute la nuit dessus, en utilisant mes codes et mes références, pendant que Rufyo me donnait les couleurs pour ça sonne comme il le voulait. C'était un vrai travail à quatre mains et c'était le climat idéal pour travailler sur ce projet.

Il y a même des petits détails dans l'EP que personne n'entend parce qu'on a bien mixé ça, mais par exemple sur "Hilton & De Brignac" on peut entendre mes potes rigoler pendant qu'ils débattent pour savoir qui est la meilleure pornstar ou le meilleur rappeur. (rires) À l'occasion, je te filerais les timecodes.

GMD : J'imagine que pour toi, c'est le vrai point de départ de ta carrière ?

Shkyd : Oui, c'est grâce à Rufyo que j'ai pu me placer sur la carte des producteurs français. J'étais vraiment heureux d'être finalement reconnu par la presse spécialisée et, si on m'avait dit un jour que Mehdi Maizi (de l'Abcdr du Son, également interviewé dans nos pages, ndlr) viendrait m'interviewer, j'y aurais pas cru ! C'est un mec dont je suis le travail depuis très longtemps. Et savoir qu'un mec comme lui a apprécié ma musique, ça m'a vraiment touché au plus haut point. J'ai quitté l'aventure Rufyo depuis, mais j'ai eu l'occasion de travailler avec plein d'autres gens bien, comme Espiiem par exemple - même si le mérite revient davantage à l'incroyable Astronote, qui a assuré les arrangements de l'album et donc sur ma prod.

Après, même si j'assure des arrangements ici et là pour plein de gens, je reste quelqu'un de très QLF dans ma façon de bosser : les projets auxquels je contribue sont avant tout ceux de mon entourage proche. Par exemple, pour l'EP d'Automne, je lui avais envoyé des prods à partir d'ébauches qu'il m'avait envoyées et il a ensuite enregistré sur celles qui lui paraissaient les plus pertinentes. C'est quelqu'un qui bosse de manière spontanée, très dans la réalité de ce qu'il ressent. Et comme il me fait confiance sur ma façon de structurer mes prods, il m'envoie souvent ça pour en faire un morceau ensuite. Du coup on travaille de façon très virtuelle, même si on se connait en vrai. J'ai souvent droit à quelques snaps de sa part quand il bosse sur ses morceaux d'ailleurs. (rires)

GMD : Pour rester dans les potes, on a l'impression qu'il s'est développé une vraie bromance entre toi et la clique DFHDGB depuis votre date ensemble à l'International. Je me trompe ?

Shkyd : (il sourit) Trop mignon. Pas du tout, en fait c'est Krampf qui avait initié le contact en m'envoyant un DM sur Twitter. Il voulait savoir si on était chauds pour partager la scène avec eux ce soir-là, après que Jorrdee a annulé. Je me suis tout de suite très bien entendu avec les trois, on dirait pas comme ça mais c'est rare de tomber sur des gens aussi agréables dans ce milieu. D'ailleurs, on a fait quelques morceaux ensemble, deux avec Hyacinthe je crois et un autre avec L.O.A.S, même si pour l'heure je ne sais pas tout à fait ce qu'il en adviendra.

Ils ont beaucoup contribué à notre exposition à la sortie de 00h92. Et c'est dur de se retrouver validé dans le milieu quand on débarque seul comme on l'a fait avec Rufyo. À part eux, aucun autre rappeur ne nous a proposé d'avancer ensemble. Et pour les producteurs, c'est encore pire : ceux qui nous ont approchés étaient complètement claqués. Alors que nous, ce qu'on espérait secrètement... c'était que Myth Syzer nous repère et travaille avec nous ! (rires) Mais que DFHDGB nous ait validés, c'était un vrai plaisir, on était super contents. J'ai beaucoup respect pour eux et leur travail, ce sont de vrais bons gars.

GMD : En marge de ton travail pour plein de gens, c'est la première année où tu enchaînes autant de sorties en ton nom. On est qu'en juin et on en compte déjà quatre. C'est pour consolider ton exposition ?

Shkyd : C'est surtout une pression psychologique que je me suis imposé, autrement je prends trop de temps pour finir mes morceaux. M'imposer ce rythme là, ça m'obligeait à travailler vite et bien et ça m'a permis d'évacuer pas mal de choses qui traînaient sur mon disque dur - et dont beaucoup étaient des projets pour des rappeurs d'ailleurs. Le titre "Pétrole Ébène" par exemple, c'est une commande d'un gars qui devait initialement connecter avec Ibrahim Maalouf. Donc, pour rester complètement dans le sujet, ça me paraissait cohérent de le sampler. Sauf que depuis le rappeur a dormi et je l'ai donc gardée en conclusion de w/s 3.

D'ailleurs en appelant mes EPs avec un nom aussi compliqué, j'avais l'espoir un peu naïf que les gens appelleraient chaque EP comme ils le voudraient. Je pense même faire évoluer les titres et les artwork dans le futur. Mon Bandcamp, c'est un peu mon The Life Of Pablo à moi quoi ! Sauf que vu le nombre restreint de gens qui me suivent en ce moment, j'ai la liberté de le faire ça un peu comme je le sens, sans que ça ne perturbe trop de monde. (il sourit)

GMD : On te sent vraiment dans une phase de test en fait ?

Shkyd : Clairement. Il y a tellement de morceaux sur mon disque dur qui sont des ébauches de trucs que j'ai commencés il y a cinq ans, des boucles mortelles de dix secondes auxquelles j'ai plus jamais touché, que je me suis dit qu'il était temps d'en faire quelque chose. Et puis d'un point de vue plus personnel, c'est une sensation agréable d'exister dans cette espèce de vide intersidéral qu'est internet. D'avoir son petit espace perso, où tout le monde existe en parallèle, et personne à la fois. Je ne suis pas obsédé par l'idée d'être quelqu'un qui pèse, ou même d'avoir un maximum de retours même si c'est cool : j'apprécie le simple fait de terminer un morceau, de l'uploader et de me dire "ça y est ça existe".

Mon objectif final en tout cas, c'est de sortir dix volumes au total, puis d'embarquer sur un vrai premier projet ensuite - que j'aimerais consacrer à Israël et la Palestine. 

 

GMD: On a l'impression que le Moyen-Orient, c'est un thème qui te touche beaucoup non ? Je me rappelle que tu avais dédié un podcast entier sur la musique locale. 

Shkyd : J'ai eu l'occasion de voyager là-bas il y a quelques temps, donc oui c'est le cas. Et si je prends mon temps pour sortir ce premier "vrai" projet, c'est pour le faire du mieux que je peux. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai d'abord souhaité sortir w/s 3 avant : je voulais m'offrir une porte d'entrée qui offre une légitimité à ce projet ensuite. C'est aussi pour ça que j'ai pris le temps de faire des podcasts sur la musique que j'ai samplée.

Ma musique, j'ai un peu envie que ce soit une école, que les gens s'y intéressent et qu'il y ait un vrai échange. Pas que ce soit le Club Med, la world music de folklore pour touristes, comme avait pu le faire Fakear en sortant un morceau qui s'appelle "Damas" où il samplait... un chant traditionnel arménien. Je n'ai rien contre lui, mais ce sont des détails qui peuvent te desservir dans ta qualité de producteur.

 

GMD : Outre les influences orientales très fortes, l'autre chose qui marque dans ces EPs, c'est l'histoire que chacun raconte. Ils ont tous une identité et une cohérence très propres, comme si tu les avais tous composés d'un seul trait. Difficile de se dire que ce sont des trucs qui dormaient sur un disque dur, en fait.

Shkyd : Quand je travaille seul ou sur un projet entier, j'ai envie de créer quelque chose de fluide et cohérent. Arriver à insuffler un récit au travers d'une vraie diversité, c'est quelque chose qui me tient vraiment à cœur, surtout si je fais de la musique instrumentale. Prends la musique club par exemple, il y a un récit de fou ! Ce sont des mouvements répétés d'accord, mais il y a une énergie, du calme, le sentiment de pression avant le retour de l'énergie... C'est une forme de récit qui peut certes paraître plus limitée que sur disque, mais qui reste importante dans ce qu'elle raconte.

J'ai toujours besoin d'éléments qui puissent se répondre d'un morceau à l'autre, mais qu'ils s'illustrent au sein d'un récit à chaque fois différent d'un projet à l'autre. Selon moi, c'est à ça qu'on reconnait un bon producteur : prends Quincy Jones tiens, moi quand je vois comment Off The Wall sonne, puis Thriller, puis enfin Bad, ça me rend dingue d'arriver à créer des textures sonores aussi uniques à chaque projet. Et si je n'ai pas ce challenge de me trouver confronté à une histoire à raconter, j'ai cette phobie qu'on se dise que je fais toujours la même chose. Alors que s'il y a bien quelque chose que je hais, c'est bien les producteurs qui répètent la même phrase à chaque projet, alors qu'il reste encore tant de choses à dire et de couleurs à exploiter.

GMD : Pour toi qui prends le temps de peaufiner tes projets, ça doit être un peu frustrant de voir autant de gens sortir des choses sans filtre, non ?

Shkyd : Pas particulièrement en fait. Prends PNL par exemple : c'est au moment où je pensais qu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à dire qu'ils ont sorti "Lion", qui est, à ce jour, leur morceau que je préfère. Et même chez Jul, qui est le stakhanoviste le moins complexé de France, j'arrive toujours à trouver une poignée de morceaux qui me parlent. En tout cas, j'apprécie cette idée de se dire : "Je suis sur cette planète pour faire ça, donc allons-y". Donc qu'un morceau existe en dehors d'une logique de planning, ça ne me choque pas. Si un morceau doit exister, il n'a pas besoin d'attendre le moment opportun, il sort et c'est tout.

 

De manière globale, je valorise beaucoup ceux qui cherchent à s'affranchir de ces logiques de marketing. J'ai beaucoup de respect pour la façon dont Prince l'a fait par exemple, lorsqu'il a sorti un nombre impressionnant d'albums après avoir rompu son contrat avec la Warner. Surtout que le plus triste dans l'histoire, c'est que beaucoup de ses fans n'ont jamais écouté cette deuxième partie de sa discographie. Elle n'est pas avare en très mauvais morceaux, personne ne peut le nier, mais qui porte aussi beaucoup de titres chanmés qui, eux, sont du coup complètement passés aux oubliettes.

GMD : Je remarque qu'on vient sans pression de passer de PNL à Prince en deux questions. Et du coup ça me fait penser que je t'avais vu mixer un soir où tu passais d'un obscur titre de dabkeh à un titre de Jul. Est-ce que tu n'as pas peur que ça te desserve aux yeux des gens qui te découvrent ?

Shkyd : En fait, il n'y a pas vraiment de calcul dans ce que je fais. Pour moi, la musique, surtout à notre époque, c'est un formidable connecteur social. Aujourd'hui, je peux débarquer dans une soirée où je ne connais personne, demander à mon interlocuteur ce qu'il aime comme musique et entamer aisément une conversation plus large. C'est un bon moyen de se faire des connections. Du coup, inconsciemment, j'ai dans l'idée de me mettre le moins de barrières possibles, d'apprendre un maximum et de ne pas avoir peur de ce que j'apprécie.

Je ne vois que la qualité et mon ressenti dans ce que j'écoute. Après, les cases, je m'en fous un peu. Je ne crois pas trop en la notion de bien ou de mal dans la musique : si ça existe et que ça marche, c'est que quelque part, ça parle aux gens et que c'est sincère. Et donc, pour répondre à ta question de départ, si les BPM marchent, ça me semble normal de les réunir quand je suis derrière ma mixette.

GMD : Tu as désormais ton propre Soundcloud dédié à tes podcasts, à un moment où tu n'as jamais sorti autant de musique. Être à la fois quelqu'un qui crée et qui parle de musique, c'est quelque chose qui te tient réellement à cœur ?

Shkyd : Franchement ouais. J'ai longtemps eu envie de parler sur la musique et quand je me suis mis à composer, je m'étais dit que je n'allais faire qu'un seul truc à la fois. Aujourd'hui, je me rends compte que j'ai très envie de multiplier les casquettes. Je ne pense pas être trop mauvais pour parler de musique, en tout cas j'ai écouté dans ma vie assez de choses variées pour avoir une petite légitimité. Et puis je lis trop d'articles de presse sur la musique pour avoir envie de faire machine arrière. Du coup si j'ai envie de sortir un EP demain, puis un podcast après-demain, rien ne m'en empêche. Mais je suis loin d'être un cas isolé.

Prends l'exemple de Zane Lowe par exemple : en plus d'être un journaliste reconnu, c'est aussi un DJ, un auteur et même un producteur surprenant. Il a des crédits sur les albums de Tinie Tempah et sur pas mal de trucs anglais. C'est comme si Claire Chazal avait des crédits sur un album d'Eddy Mitchell quoi ! (rires) Pareil pour Scott Wilder : t'imagines qu'en plus d'être animateur radio, le mec est payé pour choisir des titres qu'il aime pour des séries à succès comme Entourage ou How To Make It In America ? Mais c'est ouf ! C'est le meilleur métier du monde !

GMD : Tu cites beaucoup d'exemples américains, au final.

Shkyd : Le souci en France, c'est que le producteur reste l'homme de l'ombre, la personne qui ne parle qu'aux plus initiés. Du coup, si tu veux exister comme producteur, tu es obligé d'être dans la tendance, de jouer les Twinsmatic et d'émuler les artistes américains en faisant des "yeah yeah" sous trois couches d'autotune. On ne laisse pas au producteur la chance de pouvoir exister autrement.

C'est dommage parce quand tu écoutes quelqu'un comme Pharrell parler de musique, tu te rends bien compte que c'est plus qu'un putain de musicien : c'est un véritable scientifique du langage, un mec capable de te parler de musique avec les mots les plus justes. Et dans sa semaine, il va être capable de te sortir une prod pour Skepta, d'animer une émission de radio sur Beats 1, de diriger sa ligne de vêtements etc... Questlove aussi tiens et lui, c'est pire encore ! En plus d'être un rat de studio, il a la fierté d'être professeur et de parler de Michael Jackson à la NYU, d'écrire un livre sur les cuisiniers new-yorkais qu'il préfère et d'être chaque soir dans le backing band de Jimmy Fallon avec The Roots. Et j'en oublie sûrement beaucoup encore !

En fait, ce qui me séduit vraiment dans ces profils vides d'exemples français, c'est cette perspective de conjuguer les carrières, d'avoir plusieurs casquettes. Et s'ils y arrivent, moi je devrais me priver de le faire ? Non t'es ouf. Est-ce qu'on a ne serait-ce que l'équivalent d'un Pharrell ou d'un Questlove en France ? Personnellement, je ne peux t'en citer aucun. Mais c'est pas grave : moi je suis là maintenant. (il sourit)