Mehdi Maizi

cuisiné par Aurélien le 4 mai 2015 | publié le 20 mai 2015

Soyons réalistes: ce n'est malheureusement pas demain la veille que l'Abcdr du Son se tapera l'incruste dans nos points presse. Par contre il est un peu dans nos meilleures librairies par l'entremise de Mehdi Maizi. Le chroniqueur, vitrine (malgré lui) du site depuis son récent passage au format vidéo, a en effet publié chez Le Mot et Le Reste son premier ouvrage, Rap Français. Une exploration qui balaie 23 ans de rap français au travers de cent disques phares, et pas nécessairement ceux auxquels on pense. Le genre d'initiative qui fait du bien aux yeux, c'est sûr. Et qui en fait encore plus aux oreilles. En attendant de combler toutes nos lacunes en la matière, on a ressorti le magnéto du placard histoire de partir à la rencontre du bonhomme et de faire le point sur 25 ans de rap hexagonal, l'actualité de l'Abcdr du Son, et ses projets personnels. Retour sur un entretien passé avec un type aussi passionné que passionnant.

GMD : Avant de commencer, est-ce que tu pourrais te présenter brièvement auprès de ceux qui suivent de loin l'actualité de l'Abcdr ?

Mehdi Maizi : Petit aparté avant de te répondre: c'est vraiment une question horrible. A chaque fois que je la soumet à des rappeurs je suis toujours surpris de les voir hésiter, mais maintenant qu'on me la pose je comprends mieux! Je suis avant tout un grand auditeur de rap. Et comme beaucoup de gens qui sont tombés amoureux de cette musique, j'ai tout de suite eu envie d'y contribuer. De n'importe quelle manière: le graff, la danse, l'organisation de soirées, le DJing... Et en fait, c'est souvent quand tu réalises que tu es nul dans toutes ces disciplines que tu choisis d'écrire sur le rap. C'est mon cas. (rires)

J'ai vraiment eu envie de partager cette passion dès lors que j'ai commencé à écouter du rap de façon sérieuse. C'est ce qui m'a poussé à poser une candidature spontanée auprès de l'Abcdr du Son en 2008 – même si j'écrivais déjà à droite et à gauche à l'époque. Depuis, par contre, mon implication pour le site a beaucoup évolué: j'ai aujourd'hui davantage un rôle de façade, de locomotive, notamment depuis notre partenariat vidéo avec Dailymotion. Ça m'a obligé à délaisser un peu la partie rédaction, histoire de me concentrer sur le format vidéo et de m'impliquer davantage dans le développement du site. Aujourd'hui, on peut dire que j'ai en quelque sorte endossé le costume de rédac' chef adjoint du site – même si, à notre échelle, c'est très informel. 

GMD : Il ne faut pas fouiller longtemps sur la toile pour se rendre compte que le journalisme ce n'était pas du tout ton orientation professionnelle de départ – et le rap, encore moins. Est-ce que tu vis de ton travail pour l'Abcdr aujourd'hui? Comment s'est opérée cette transition?

Mehdi Maizi : Oui, parler de rap c'est aujourd'hui un full-time job pour moi. Mais c'est beaucoup moins "dans les clous" que mon ancienne vie: on n'a pas d'économie pérenne, autour de l'Abcdr. On n'est pas une rédaction avec des bureaux, des pigistes ou des journalistes. La plupart des gens qui travaillent sur cette structure sont intégralement bénévoles et font ça sur leur temps libre, chacun dans leur coin. Ce qu'on développe de plus en plus par contre, ce sont des projets qui, eux, génèrent de l'argent de façon plus ou moins importante. On travaille avec des structures plus grosses que nous, comme Mouv' ou Dailymotion, et des partenariats sont mis en place – qu'ils soient financiers ou d'autre nature.

On doit d'ailleurs beaucoup ce développement à notre récent passage au format vidéo: depuis deux ans, ça nous permet de développer différents moyens, et aussi de nous mettre en place une petite économie qui me permet d'en vivre. Ce qui est très éloigné de ma vie d'avant, c'est sûr. Mais j'avais déjà conservé des garanties de mon "ancienne vie" qui pouvaient me permettre de partir dans quelque chose de plus aventureux. J'ai pris la mesure des risques avant de m'engager à 100% dans cette voie.

GMD : J'imagine que tout ça doit demander un temps fou, comment est-ce que tu as trouvé le temps de sortir un livre copieux comme ça?

Mehdi Maizi : Dans le fond, il n'y a pas vraiment eu à chercher. Malgré toute l'implication que demande l'émission et le site, quand tu as envie de trouver le temps de concrétiser un projet comme ça, tu le trouves. Et encore, quand je dis "taffer" le mot est fort, parce que c'est vraiment QUE du kif ! L'idée d'écrire jusque tard pour parler du premier album de Salif, quand tu sais qu'il y a de ça deux ans je tapais encore des présentations Powerpoint sur des sujets qui ne me passionnaient absolument pas, c'est magique. Forcément crevant, mais magique.

C'est Aelpéacha qui nous le disait quand on l'avait invité, et qu'on lui parlait de son impressionnante productivité: quand tu considères ça comme ton taf, et plus comme un hobby, tu trouveras forcément le temps pour conjuguer ce genre de projet au milieu de toutes les choses de la vie. Et avec du recul, je dois reconnaître qu'il avait assez raison. J'ai beau écouter du rap de 8h à 22h, envoyer des mails toute la journée et contribuer à l'Abcdr, ça peut paraître surprenant mais je n'ai pas eu l'impression de me tuer à la tâche. Et du coup j'ai vraiment eu cette volonté d'être débordé, d'autant qu'on a beaucoup réfléchi sur quel format adopter pour l'émission et le lancement vidéo de Deeper Than Rap. Du coup, ça me laissait encore pas mal de temps libre, ce qui m'a permis de boucler l'écriture en quatre mois.

GMD : Pour que ça prenne si peu de temps, tu les connaissais tous ces disques?

Mehdi Maizi : La plupart bien sûr, mais pas tous! Prends l'exemple de l'album Dangers de Soul Choc, c'est un album que je connaissais assez mal. En fait, de manière informelle, je n'étais pas seul à travailler sur ce livre. J'ai beaucoup échangé avec les autres membres de l'Abcdr, et plus particulièrement Jb, Nemo et Noumzee, qui sont des amis et des collègues de longue date avec qui on partage une vraie complémentarité en termes d'horizons musicaux. Du coup, ils m'ont suggéré beaucoup de choses que j'ai pu exploiter ensuite, notamment pas mal d'anecdotes sur l'impact de tel ou tel album sur le rap de province. Je m'en suis donc nourri et inspiré pour dresser à l'arrivée la liste à mon sens la plus pertinente possible. Il y a donc eu un vrai travail de fond et d'équipe en marge de la rédaction du livre. J'ai beau être un très grand amateur de rap français je n'arrivais pas à 100% en terrain conquis.

GMD : A part ce livre, il y a aussi l'émission que tu animes dans laquelle tu offres une vraie tribune au rap français. Plus que ta collaboration au sein de Deeper Than Rap, on a vraiment l'impression ce talk show c'est un peu ton bébé, non?

Mehdi Maizi : Y a un peu de ça, ouais. Depuis que Nico (Nicolas Tunui, rédacteur à l'Abcdr, ndlr) a choisi de s'éloigner un peu du projet, j'ai vraiment pris les rennes du truc. A mon goût un peu trop même, puisqu'à multiplier les casquettes j'ai un peu de mal à être juge et partie de toute cette organisation. Mais effectivement, même si Yerim (Yerim Sar, également chroniqueur chez Noisey et le Before, ndlr) ou Raphaël (Raphaël Da Cruz, chroniqueur pour l'Abcdr, ndlr) apportent un vrai plus, il n'y a que moi qui possède la vision globale de l'émission. Du coup j'ai le choix d'inviter qui je veux, et de consacrer des émissions de cinquante minutes sur des gens comme Joe Lucazz ou Alpéacha si ça me plaît. Après, bien sûr cette liberté a ses limites, et j'ai par exemple du mal à savoir ce qui va bien et ce qu'il faudrait améliorer. Du coup si on repart sur une troisième saison, outre peut-être repenser le format, j'aimerais ne pas être le seul sur qui repose toute cette organisation. Par exemple, en ayant un vrai chef d'édition, histoire de relever ce qui va ou ne va pas dans ma façon de penser le concept de l'émission.

A tout concentrer comme ça, il y a une vraie adrénaline: on arrive à l'arrache, Yerim boucle souvent sa chronique dans le métro, il faut mettre à l'aise l'invité face à son plateau, etc. Il y a un vrai stress. Ajoute à ça que tu n'as pas toujours affaire à des rappeurs rodés et habitués à ce genre d'audience... C'est quitte ou double en fait! Des fois ça prend, d'autres moins. On a en tout cas bien conscience qu'on est pas des Jimmy Fallon et qu'on a encore des progrès à faire. Mais on a une bonne entente avec les équipes de Dailymotion, et ils nous laissent une vraie marge de manœuvre: d'aller interviewer Kaaris et Booba en sortant du studio par exemple, c'était vraiment sympa. On entrait dans quelque chose de moins scénarisé, et dans un format plus live et qui pourrait même virer au documentaire. Et ça nous laisse pas mal de pistes susceptibles d'être explorées pour une potentielle troisième saison.

GMD : Tu saurais nous dire quel était le premier disque qui t'a fait entrer en contact avec le rap français? Tu as le droit de citer Manau, bien sûr.

Mehdi Maizi : (réfléchit longtemps) Tu fais bien de citer Manau tiens, celui-là je sais que je l'avais dans ma discothèque – comme un peu tout le monde en France à l'époque. Mais je pense que le premier disque que j'ai dû posséder, ou tout du moins écouter, ça devait être Première Consultation de Doc Gynéco. Je me rappelle en tout cas que tout le monde en colo chantait "Vanessa", même si pour le coup on a pigé que bien après ce qu'il voulait vraiment dire – à l'époque Gynéco était d'ailleurs sûrement le seul à parler des relations homme/femme avec un peu de sensualité dans le rap. Ma mère était assez fan du personnage, et d'ailleurs j'ai de la chance parce qu'elle avait assez bon goût sur ce genre de trucs. Du coup ça va, je m'en sors bien. (rires)

GMD : Et le premier disque de rap français que tu as eu envie de chroniquer?

Mehdi Maizi : Alors là aucune hésitation, c'était l'album Patate de Forain de Seth Gueko! C'est l'une des trois chroniques que j'avais soumises lorsque j'ai candidaté pour l'Abcdr, et elle est même résumée dans mon bouquin. C'était d'ailleurs une période vraiment singulière pour le rap français, où la donne se jouait davantage sur des street CD avec un ton très dur, très racailleux porté par des gens comme Sefyu ou Nessbeal. C'était la grande période de Salif aussi! Bon par contre, ça fait déjà deux fois que Salif s'invite ici, on va changer de sujet parce que je pourrais encore parler de lui pendant des heures. (rires)

A l'époque où j'ai candidaté à l'Abcdr, c'était la grande période des chroniques d'Anthokadi. C'est un chroniqueur qui a eu un vrai impact et une grande notoriété sur le site. Il avait une plume très particulière, et pour être tout à fait honnête c'est son papier sur Ouest Side (le troisième album de Booba, ndlr) qui m'a donné envie de faire partie de l'Abcdr. J'appréciais tellement son style qu'en fait, fatalement, ma chronique ressemblait un peu trop à ce que lui-même pouvait écrire dans ses propres papiers. (rires)

GMD : Pour rester sur l'Abcdr, on à l'impression que c'est devenu très compliqué de parler de l'actualité rap dans sa globalité à l'ère des réseaux sociaux. On constate notamment que la partie commentaires part assez souvent en shitstorms. Comment est-ce que tu réagis face à ça?

Mehdi Maizi : On essaie de ne plus trop y prêter attention. Une partie de notre lectorat semble être restée sur une certaine idée de l'Abcdr – et du rap en général. On est par exemple les meilleurs quand il faut faire un papier sur JP Manova, malgré le peu de retours ou le nombre de visites assez faibles – et ce n'est pas surprenant, vu que le mec reste assez confidentiel. Mais dès qu'on choisit de faire la moindre brève sur Booba, qui est quelque part le point Godwin du rap français, ça tourne au pugilat. Nous, tout ce qu'on aimerait, c'est que ça réagisse aussi bien d'un côté que de l'autre! Au lieu de ça, à en lire beaucoup, il faudrait qu'on reste dans l'ombre, qu'on continue à faire des beaux papiers sur des gens ayant un impact médiatique restreint, et ne surtout qu'on ne déborde jamais sur des voies plus grand public sous peine de se prendre des procès d'intention.

Pourtant, je trouve qu'on a une certaine éthique dans notre façon de parler du rap: on a, je pense, limité le plus possible tout ce qui peut s'assimiler à du racolage pour ne plus parler que de musique. On ne se voit pas consacrer une brève aux Instagram de Booba par exemple. Je respecte beaucoup Complex, par exemple, mais on a jamais eu l'intention de suivre leurs pas. Autant je trouve leurs papiers de fond extraordinaires, autant il y a toujours une énorme part de racolage qu'on ne trouve pas sur l'Abcdr. Et pourtant, même chez eux la page de commentaires est un réel shitstorm! Je n'ose pas imaginer l'hécatombe si notre dossier sur Fatal Bazooka était arrivé il y a seulement quelques mois, à l'heure où les flux RSS ont été remplacés par les réseaux sociaux...

GMD: Est-ce que ce n'est pas un peu démotivant, malgré tout?

Mehdi Maizi : Perso je pense qu'il y a une majorité silencieuse qui sévit: moi par exemple, je commente et je like assez peu. Par contre je clique systématiquement. Donc moi ça ne m'alarme pas plus que ça dans le fond. Ce qui est réellement démotivant par contre, c'est la difficulté qu'on a à étendre notre ligne éditoriale vers des choses nouvelles. Prends Nemo (Aurélien Chapuis aka Lecaptainnemo, rédacteur et DJ pour l'Abcdr, ndlr) par exemple: qui d'autre que lui parle de Boogie, Jay305 ou de Bankroll Fresh en France? Personne! Et pourtant, vu la faiblesse des retours, on a l'impression que les gens ont du mal à s'émanciper de leurs standards. D'ailleurs ça se vérifie bien quand on voit le succès de ce beau mix sur l'année rap français en 1995, et qu'on le compare à celui bien plus limité du mix consacré à le scène rap de Toronto qui l'a précédé d'une semaine. On comprend pourquoi ça marche: tout ça renvoie à une certaine nostalgie. Mais on a le sentiment qu'essayer de sortir des sentiers battus quand on parle de rap, c'est souvent extrêmement vain.

Ceci dit, avec le temps on commence à avoir de vrais retours positifs. Mais il faut aussi accepter de composer avec le public qu'on a, qui a une certaine culture rap. Et ça commence par accepter qu'on ne fera jamais la même audience sur l'un ou l'autre sujet, qu'une photo de Kool Shen qui boit une bière, ça a plus de raisons de faire des likes qu'une autre photo de Future avec un tatouage Dungeon Family. C'est comme ça. Malgré ça, je suis tout de même agréablement surpris de la bienveillance des gens depuis qu'on a étendu notre média de son cadre strictement écrit. On a régulièrement des retours, et un soutien important sur tout ce qu'on expérimente depuis deux ans qui nous aident beaucoup sur le format optimal à adopter pour parler de rap en France. Et quand on prend le risque de sortir de l'ombre et de s'exposer comme on le fait, ce type de soutien, c'est très précieux.

GMD : Cette difficulté à parler de rap, ça t'a forcé à viser une certaine cible pour ton livre?

Mehdi Maizi : Je n'ai pas vraiment pensé en termes de cible, en fait. Le seul objectif que j'avais, c'était de donner aux gens l'envie d'écouter du rap, et que tout le monde s'y retrouve. C'est plus un genre d'initiation en fait, une vision du rap que je propose – sans avoir non plus l'intention de sortir LE livre définitif sur le rap français. J'ai même recherché à être le plus synthétique possible pour le rendre abordable, en proposant des chroniques moins fouillées que ce que l'on peut par exemple proposer sur l'Abcdr. Histoire d'être transparent avec toi, je devais faire entre 2200 et 2600 signes pour chaque chronique. Certaines de nos chroniques sur l'Abcdr peuvent scorer jusqu'à 15000 signes – ce qui est parfait pour des passionnés, mais pas assez lisible pour le reste. (rires) Ici, je voulais vraiment que le connaisseur soit logé à la même enseigne que le néophyte.

Aussi, j'ai cherché à ne parler que de musique ici. Le but de ma démarche ce n'est pas d'en parler en qualité de "moyen d'expression de la banlieue". En définitive c'est une approche qui m'intéresse assez peu, d'autant que j'ai moins une expérience de sociologue que de chroniqueur musical. Mais pour avoir une grille de compréhension du genre plus large, ce guide peut compléter l'approche du genre qu'ont des écrivains comme Karim Hammou (sociologue et auteur de "Une Histoire Du Rap en France", ndlr) ou Vincent Piolet (chroniqueur et auteur de "Regarde Ta Jeunesse dans les Yeux", ndlr) dans leurs ouvrages. Ce sont en tout cas tous les trois de bonnes clés de compréhension et d'initiation.

GMD : Alerte spoiler: tu as quand même conscience que mettre Or Noir à la 100e place, vu comment Kaaris est perçu par les internautes qui vous suivent, ça risque de faire réagir?

Mehdi Maizi : Ben... C'est chronologique ! Il ne faut pas y voir de la provocation: j'ai commencé à écrire ce livre en septembre 2014, et ça faisait presque un an que l'album était sorti. Du coup on a pu juger à quel point c'était un disque important. Après personnellement, je trouve que c'est un très grand disque. On peut ne pas aimer, mais en termes d'impact sur le long terme c'est difficile de ne pas reconnaître que c'est très impressionnant. Puis je trouvais le décalage marrant: tu commences l'exploration avec Rapattitude, un projet extrêmement collectif avec plein d'écoles différentes qui se rencontrent, et tu finis sur Or Noir, avec un MC qui est le mec le plus individualiste au monde, dans un album qui ne s'appuie sur presque aucun featuring. Sacré contraste! Finir avec Kaaris, ça veut dire quelque chose aussi: on part d'une musique revendicatrice, bien écrite et à la recherche d'une certaine respectabilité, on finit sur un disque extrêmement sombre et violent avec un mec qui s'en fout de tout. Ce sont deux facettes complètement opposées, et c'est forcément important sur ce que peut raconter le rap après 23 ans d'existence.

GMD : Et quels retours tu as eu d'ailleurs?

Mehdi Maizi : J'ai eu des retours extrêmement positifs, très motivants. Je me répète, mais je suis touché par la bienveillance de tous les gens, car il y a eu un relais très fort à différentes échelles, venant de médias rap ou non d'ailleurs. Même des membres de ma famille m'ont confié qu'ils avaient envie d'écouter du rap après avoir lu ce bouquin, et j’attends d'autres retours avec beaucoup d'impatience. Il y a une vraie confiance qui s'est instaurée avec le lectorat depuis l'Abcdr. On m'a même fait parvenir des captures d'écran des meilleures ventes Amazon, et mon bouquin détrônait des biographies sur Dalida et Mike Brandt. Pas mal pour un bouquin sur des rappeurs! (rires)

En fait, les seuls réels reproches que j'ai pu lire ou entendre, c'était plus le côté "annuaire" de mon livre. Et avec les contraintes que je me suis donné, c'est assez juste dans le fond, même si c'est voulu: me connaissant par exemple, je sais que c'est plutôt le genre de livre que j'aurais lu de manière épisodique. Un peu comme Sylvain Bertot avait pu faire avec le rap US l'an dernier, par exemple. Et quant à ceux qui ont pu regretter l'absence de tel ou tel disque... Ben en fait je suis assez loin de voir ça comme un reproche parce que dans le fond, ça veut dire que le rap français ça défonce et qu'il à toujours été en bonne santé. Et donc que contrairement à tout ce qu'on a pu me dire avant que j'entreprenne cette écriture, il y a bel et bien plus de cent disques de rap français qui valent le coup d'être écoutés!

GMD : Tu disais que tu ne connaissais pas tous les disques que tu as listés ici. Est-ce qu'il y a des périodes de ton exploration qui t'ont posé problème?

Mehdi Maizi : Je dirais que le début des années 90 était compliqué. Honnêtement, dans la première version du bouquin, j'ai même songé à ne pas faire figurer Rapattitude – et mettre le premier album de Soon E MC à la place. Et après réflexion, j'ai pensé que ça pouvait presque paraître choquant de ne pas entamer par ce disque, parce que ça marque un vrai coup d'envoi. Donc même si d'autres disques étaient sortis avant, ça raconte vraiment quelque chose. Et d'une façon bien plus définitive que l'album de Soon E MC – qui lui est moins resté dans les annales. Personnellement je n'ai commencé à écouter du rap qu'à la fin des années 90, et dix ans, quand on voit à quelle vitesse le rap évolue, c'est fou. Du coup, se replonger dans le premier NTM, c'est compliqué d'en parler quand on vient de ma génération. C'est un peu comme te demander d'écouter The Bomb Squad alors tu as été biberonné au son Roc-A-Fella. Ce recul chronologique, ça a un peu compliqué mon regard sur cette période. Et j'ai eu peur de passer à côté de disques importants.

Ceci dit ça valait le coup de s'y replonger: réécouter le premier album des Little par exemple, c'était l'occasion de réaliser à quel point ça défonçait. En termes de production, de textes, je le dis souvent mais Sully B Wax... La légende, quoi! C'est vraiment impressionnant comme il résiste à l'épreuve du temps. Pareil, j'ai vraiment redécouvert Assassin, qui pour moi était un groupe que je comprenais mal, et sûrement parce que je n'ai pas pas grandi avec Rockin Squat. Pourtant j'ai vraiment appris à aimer leur musique, je pense que parler de révolution n'est pas de trop pour parler de ces groupes. Un peu à la manière de Public Enemy, ils étaient réellement avant-gardistes. Mais ça, on le comprend souvent mieux lorsqu'on se replonge dans le contexte d'où ils ont émergé.

GMD : Et à l'inverse, tu as une période en particulier que tu affectionnes?

Mehdi Maizi : Personnellement, j’entends beaucoup de gens se plaindre qu'entre 2002 et 2008, c'était vraiment une période morte pour le rap français – alors que comme on le disait plus tôt, c'était plutôt cette période où il a pris une couleur réellement street, tant dans le ton que dans le format. Du coup, ce bouquin c'était aussi l'occasion de faire un vrai bon point là-dessus. Par exemple, 2006 c'était une année mortelle pour le rap français! Il y a eu plein de choses : Sefyu, le grand retour de Nakk avec Street Minimum... Rien que sur cette tranche temporelle, j'aurais eu de quoi aligner beaucoup plus de disques qu'il n'en fallait. La preuve: il y a même beaucoup de disques importants sortis dans cette période que j'ai été obligé de passer à la trappe. Comme par exemple Du Rire Aux Larmes de Sniper ou encore La Main sur le Cœur de Sinik, deux disques qui sont pourtant plébiscités par des gens de ma génération. Et que tout le monde a écouté.

GMD : Tiens, puisqu'on parle de ceux passés à la trappe, est-ce qu'il y a de grands sacrifiés dans ce bouquin? Des disques auxquels tu portes une affection bien particulière, mais qui n'auraient peut-être pas eu leur place, par souci de pertinence?

Mehdi Maizi : En fait, un seul en particulier: le Scarlattitude de Nubi. Pour moi ce type est brillant, l'un des rappeurs les plus doués de l'histoire du rap français. Je regardais les rush de l'émission avec Alkpote un peu plus tôt justement, et il admettait que sans Nubi, il n'y aurait probablement jamais eu l'Unité 2 Feu (le groupe qu'Alkpote formait avec K-Tana, ndlr). Dès son groupe Futuristiq à la fin des années 90, c'était déjà un mec en avance sur son temps, très technique et avec un flow extrêmement saccadé. L'école du 91 avant l'heure quoi! Pourtant quand ce premier solo est sorti, il a pas eu un impact si important que ça. Il n'y a vraiment qu'avec le temps qu'il a pris cette importance et qu'il a influencé beaucoup de gens – j'en parlais notamment à Deen Burbigo qui aussi le désignait comme un album "archi-classique". J'ai vraiment une fascination toute particulière pour ces mecs qui ont des parcours de perdants magnifiques, ce genre de gens vraiment trop forts mais qui n'atteindront jamais une réelle exposition. Un peu comme Ill, dans un tout autre registre, par exemple.

GMD : Et s'il fallait n'en garder qu'un seul de ces cent disques pour lui dédier un livre entier?

Mehdi Maizi : Les Sages Poètes de la Rue, Jusqu'à l'Amour. Et ça, sans la moindre hésitation. (rires)

GMD : On va t'imposer une autre des questions que tu imposes aux rappeurs, tiens. Est-ce que toi, en ta qualité de journaliste, tu te vois continuer à parler de rap jusqu'à tes quarante, cinquante... Osons-le, pourquoi pas tes soixante ans?

Mehdi Maizi : Je vais avoir la même réponse que les rappeurs et te répondre non. A priori. Mais ce n'est pas comme si il y avait réellement de jurisprudence: il suffit de regarder le parcours de gens comme Olivier Cachin ou Mouloud Achour, qui ont commencé comme moi leur carrière en parlant de rap, et qui aujourd'hui ne parlent plus uniquement de ça dans leurs émissions. Aujourd'hui, c'est certain, moi je n'ai pas le temps de faire autre chose que de parler de rap. Mais de pouvoir me diversifier un jour comme eux le font, tout en restant extrêmement proche de cette culture, je trouve que c'est vraiment mortel.

Le truc, c'est qu'il y a une espèce de malédiction dans le rap en France. On en avait justement discuté avec Sakamé Oumar (manager chez Def Jam France, ndlr) et Davidson (manager de la MZ, ndlr), et ils en sont tous les deux arrivés à une seule et même conclusion: réussir dans le rap, ça veut souvent dire le quitter. On va souvent dire d'un rappeur qu'il réussit parce qu'il a quitté le rap, et ça se vérifie bien avec des gens comme Oxmo, qui a eu droit à sa récompense aux Victoires de la Musique après s'être entouré de musiciens et en sortant son album le moins rap. Pareil, quand un manager comme Sebastien Farran s'occupe de la carrière de Johnny Hallyday après celle de Joey Starr, on dit de lui qu'il a réussi. Tu commences journaliste dans l'interview de rappeurs, et tu finis par interviewer des acteurs? On dira de toi que tu as percé. Et à l'arrivée, on n'a pas assez d'exemples de gens en France qui sont restés proches du rap toute une carrière.

Cette question, forcément je me la pose parce que c'est une musique jeune, mais je pense qu'on doit pouvoir aussi vieillir et grandir avec cette musique-là. On a beaucoup plus d'exemples de journalistes américains qui ont la quarantaine et qui peuvent apprécier des choses comme Young Thug. A l'inverse par contre, on ne possède pas encore assez d'artistes français qui s'imposent en restant fidèle au rap toute leur carrière, et qui amènent leur musique à perdurer dans le temps sans forcément chercher à parler d'autre chose. Arriver à amener cette musique à un autre niveau, à rester rap dans sa manière de faire et de penser tout en cherchant à l'inscrire sur le long-terme, je pense pourtant que c'est loin d'être irréalisable.

GMD : Tu le dis toi-même, le rap c'est une musique qui demeure jeune parce qu'elle évolue a une vitesse folle. Est-ce que du haut de tes trente ans, tu n'as pas peur un jour de te retrouver dépassé et de ne plus le comprendre?

Mehdi Maizi : Être déclassé un jour, oui ça me fait très peur. C'est un peu comme si je tournais vieux con, et que je n'arrivais plus un jour à comprendre mes propres enfants, c'est quelque chose qui me terrorise. Il n'y a qu'à voir les concerts: le rap, ça reste très souvent une musique de jeunes, et qui est tout le temps renouvelé par de nouvelles énergies. Du coup, quand tu finis par adopter un certain style de vie, où tu ne sors plus, où tu ne te rend plus dans les soirées, où tu es de moins en moins au contact des gens qui font le rap, tu augmentes forcément les risques de ne plus comprendre. Cette peur j'essaie de m'en prémunir. Pour ça, le meilleur moyen que j'ai c'est d'échanger avec Nemo, qui du haut de ses 35 piges, est probablement le type le plus actuel au monde en la matière. Et pour le coup, quand je lui ressors du placard certaines vieilleries il va presque rejeter jusqu'aux trucs qu'il a pu kiffer pour ne pas passer pour un vieux con. (rires) C'est une vraie source d'espoir!

GMD : Tant que tu es encore dans le coup, on va en profiter: tu vois qui comme futures têtes d'affiche dans le rap français?

Mehdi Maizi :Je suis un très mauvais pronostiqueur. Donc surtout ne tiens rien pour acquis! Pour ma part, je verrais bien un type comme Espiiem durer, il a beaucoup d'avenir dans sa façon de travailler. Après, je ne dis pas qu'il peut être une tête d'affiche non plus, mais il à vraiment les moyens pour se construire une carrière et fidéliser un public, un peu comme Kery James ou Oxmo ont pu le faire par exemple. Après, il faut se rendre à l'évidence: s'il y a beaucoup de rappeurs intéressants dans le rap français, très peu ont la prétention et les moyens de s'imposer comme têtes d'affiche. Ce qui n'empêche pas beaucoup de gens de vivre du rap aujourd'hui, de partir régulièrement en tournée, mais ils n'auront jamais un niveau d'exposition similaire à un Rohff ou un Soprano. Celui d'un Booba je n'en parle même pas, parce que je pense que tant qu'il sera encore là, ce sera très compliqué de lui prendre sa place. (rires) Mais des gens comme la MZ ou Nekfeu peuvent vraiment faire quelque chose. Pourquoi pas PNL aussi une fois qu'ils auront réussi à gagner en visibilité. Des Nemir et des Demi-Portion peuvent proposer des choses plus à contre-courant des tendances actuelles... Bref, c'est pas les noms qui manquent!

En fait, si on parle en termes de carrière et pas en termes de chiffres de vente, on a de vrais espoirs. Et j'insiste pour parler en termes de carrière, parce qu'aujourd'hui beaucoup ont le sentiment que ce sont les chiffres de vente qui crédibilisent l'artiste. Il faut se mettre en tête que très peu deviendront des Booba, et qu'en qualité de figure d'artiste indépendant, s'il est une réelle source d'inspiration, il n'est pas le seul à jouir de ce succès d'estime. Il n'y a qu'à voir du côté de Médine par exemple, qui a su fidéliser une fanbase qui trouve souvent son compte dans ce qu'il peut sortir. Et puis merde, si même Akhenaton a réussi à sortir un album qui tient la route à 47 ans (l'album Je Suis En Vie, paru l'an dernier ndlr), c'est bien la preuve que d'autres trajectoires existent!

GMD : Maintenant que le bouquin est paru, c'est quoi la suite pour toi?

Mehdi Maizi : Là encore, tout ce dont je vais te parler, c'est à prendre avec des pincettes. Donc pas de coming soon ou quoi, parce que si ça n'aboutit pas j'aurais pas l'air fin. (rires) Il y a des chances qu'on parte sur une troisième saison de l'émission l'an prochain, mais on se pose encore la question du format à adopter. On en discute pas mal avec Dailymotion en ce moment en tout cas! On songe beaucoup aussi à relancer les soirées Ice Cold comme on avait pu faire l'an dernier au Paris Paris – même si tout ça demande beaucoup de taf et d'organisation. Enfin, on aimerait bien organiser des espèces de "coups de projecteur" autour de jeunes talents dans le rap français aussi... Bref, comme tu le vois c'est beaucoup de choses à l'état d'embryon. Mais quoiqu'il en soit, tout est à 100% tourné autour l'Abcdr, du site, de cette équipe et de son futur. Et tant que j'aurai l'envie, la motivation et que je pourrai me le permettre, je continuerai de développer un maximum de projets. (il s'arrête) Putain, mais sans me rendre compte, je viens de te faire une pure réponse de rappeur en fait! (rires)

GMD : Rassure-moi : tu continueras à présenter tout ça en chemise, bien sûr?

Mehdi Maizi : Bien sûr, comme d'habitude! (rires)

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