Phoenix

cuisiné par Nicolas le 5 juin 2009 | publié le 9 juin 2009

Au sein même de la rédaction, on ne parvient pas à s’entendre sur Wolfgang Amadeus Phoenix, le quatrième album des frenchies Phoenix. En effet, certains considèrent que le disque s’essouffle rapidement après les 3 premiers titres, d’autres y voient une vraie réussite en matière de musique pop. Pour ma part, je ne m’en cacherai pas : je fais partie des seconds. Et mon opinion a été confortée par le récent concert des Versaillais au Botanique, à Bruxelles. On y a vu un groupe particulièrement affûté qui a mis le feu à la salle. De "Lisztomania" à "If I Ever Feel Better", la formation de Thomas Mars a réalisé un sans faute et nous a prouvé que l’ensemble des titres de leur dernier effort étaient taillés pour la scène. À n’en point douter, Phoenix va devenir énorme. Une occasion unique de les rencontrer…

GoûteMesDisques : Après un passage dans l’émission Saturday Night Live, votre nouvel album vient de récolter un 8.5 sur le très influent Pitchfork alors qu’on ne peut définitivement pas vous rater dans les médias musicaux, voire généralistes. Phoenix est donc omniprésent. Est-ce que l’on peut dire que tout a été superbement bien orchestré par vous et votre label ?

Laurent Brancowitz :Tu as dis le mot orchestré… mais rien ne l’a été. C’est ça qui est marrant. On n’avait pas de label quand on a donné le morceau "1901". Rien n’a donc été calculé. On a enregistré notre album sans label même si on a eu des propositions. On était en fin de contrat avec EMI et on avait envie de n'avoir aucun compte à rendre. Et d’avoir une liberté totale. On a produit l’album nous-mêmes et on y a investi notre propre argent. Ce qui est super, c’est qu’on pouvait vraiment réaliser tous nos fantasmes sans devoir demander à un producteur ou un DA de label. Sur les trois premiers albums, on s’était toujours démerder à faire ce qu’on voulait mais c’était au prix d’incessants combats. Et là, on avait fini l’album, on venait de terminer le mastering… On s’est alors dit qu’on allait donner un morceau à notre communauté ou aux gens qui vont sur notre site. Ce n’était pas du tout calculé. Et le morceau a explosé tout seul. C’est ça qui est fabuleux. Un succès hyper sain car ce sont uniquement des mecs qui tiennent des blogs ou qui aiment la musique qui ont relayé ce morceau. Un mec de Saturday Night Live nous a découvert comme ça et nous a directement appelés.

GMD : Si les États-Unis s’offrent à vous, qu’en est-il en France ou le grand public semble vous bouder jusqu’à présent ? On vous colle même une image assez prétentieuse et bourgeoise.

LB : Il n’y a qu’en France que l’on a cette image. À nos début, on avait réalisé un album (United) qui sortait tellement des rails et qui touchait à tant de styles de musique que personne ne nous comprenait. Petit à petit, les gens ont un déclic. Et on n’a aucune frustration par rapport à cela. On préfère progresser doucement que d’avoir un gros succès dès le départ et ne faire que redescendre par après. De mon côté, je voudrais que ça monte tout le temps. Je m’en fous des succès ultimes, je n’en ai vraiment rien à foutre. Cela nous a permis de faire des albums sans pression et, au final, les gens remarquent qu’ils sont faits avec amour et qu’ils sont stables. Bien sûr, tu les aimes ou tu ne les aimes pas. On n’a aucune rancœur ou je ne sais quoi, le temps est avec nous. On s’est toujours dit ça depuis qu’on a commencé. Notre musique sort un peu du cadre. Elle n’est jamais totalement au format radio. Dans nos clips, il y avait toujours un petit truc qui n’allait pas, comme le fait qu’il soit trop sombre,… Aujourd’hui, on s’en fout des formats puisqu’il n’y en a plus. C’est comme ça que j’explique notre succès par rapport à cet album. Notre musique n’est plus bloquée par certains relais du business. Cela va directement de Phoenix aux gens grâce à la puissance du web. Maintenant, il y a des groupes hyper austères ou pointus qui cartonnent, genre Animal Collective. Il y a dix ans, personne ne parlait d’Animal Collective hormis les médias très spécialisés.

GMD : Êtes-vous donc favorables à Internet ? Au fait, par exemple, que votre album leak deux mois avant sa sortie ?

LB : Il y a plein d’artistes qui se plaignent d’Internet. Certes, il y a moins d’argent mais il y a une liberté énorme. Et moi, je préfère à fond cette liberté.

GMD : D’autant que, pour un groupe comme Phoenix, il est possible de se rattraper sur le cachet des concerts…

LB : Mais on ne se plaint pas du tout. Que du contraire ! C’est une situation chaotique en ce moment. Et le chaos, c’est fabuleux. On reparlera de cette époque plus tard, j’en suis sûr. Tout est possible aujourd’hui. Il y a dix ans, quand on a fait notre premier album, pour espérer pouvoir tourner il fallait plaire à tel mec,… À terme, on va retourner dans un système contrôlé, l’être humain est comme ça. Cela le rassure. Profitons juste du moment.

GMD : En se comparant à Mozart ou à Franz Liszt ? Pour le coup, on vous a sans doute reproché d’être prétentieux…

LB : Oui, on le sait. Mais c’était davantage dans l’idée d’entrechoquer des choses qui n’ont aucun rapport. Un peu comme le chaos dont on parlait plus tôt. Ou comme quand Jeff Koons place son Michael Jackson and Bubbles à Versailles, dans le château du Roi Soleil. C’est une idée de contraste, un peu enfantine certes. Limite Pop Art. C’est cela l’idée de Wolfgang Amadeus Phoenix, un acte de vandalisme en quelque sorte. Après, pourquoi la musique classique ? On n’y a même pas réfléchi…Cela fait partie de notre mythologie. Aux États-Unis, c’est Andy Warhol et Marilyn Monroe. Pour nous Européens, c’est Franz Liszt et Mozart. L’idée de parler de ça était assez moderne. Au lieu de parler de Cadillac sur la Way 61. Cela nous fait jubiler.

GMD : Dans quels lieux avez-vous enregistré Wolfgang Amadeus Phoenix ? Votre bio mentionne notamment l’atelier de Géricault

LB : On cherchait des endroits magiques. L’atelier de Géricault est un superbe appartement plein nord avec une grande verrière et une énorme bibliothèque. Il y avait juste un bureau, une table… On y a mis quelques chaises et c’est tout. Et la lumière y est diffuse et constante. Quand tu vas dans un studio d’enregistrement, c’est toujours fermé et la même chose. C’est un truc dédié à la musique. Tu es donc conditionné. On voulait commencer l’album dans des lieux qui ne sont pas du tout faits pour des musiciens et on avait envie de redécouvrir Paris après deux années passées en tournée. On s’est donc fait plaisir et, comme  on était nos propres producteurs, on a mis pratiquement tout le budget de l’album dans des trucs comme ça. Cela peut paraître complètement débile mais c’est ça qui a lancé le processus. On a enregistré des centaines d’heures de musique pendant trois mois pour n’en sélectionner que quinze. On a procédé comme des collages en choisissant des bouts à gauche, à droite. C’est la première fois qu’on travaille de la sorte, comme un puzzle. On a également loué un bateau sur la Seine et on a été à New York dans une chambre d’hôtel pour faire comme Truffaut. On a lu dans sa biographie qu’il travaillait ses films dans des chambres d’hôtels. Pour le bateau, c’est un échec total alors que, dans l’atelier de Géricault, on a composé "Love Like A Sunset", un seul morceau mais le plus important. À un moment, on pensait faire un album instrumental mais, juste après, "Lisztomania" est arrivé. On n’a donc fait qu’un instrumental placé au centre de l’opus On pense encore à l’objet physique en fonction du format vinyl.

GMD : Aux manettes, on retrouve Philippe Zdar (Cassius, Motorbass). Je croyais que vous vouliez le faire complètement seul.

LB : On le connait depuis longtemps, surtout qu’il avait déjà mixé notre premier album. Et comme on a également enregistré dans son studio, il passait régulièrement… et à force, il s’en est mêlé. Petit à petit, ça s’est officialisé. De toute façon, on ne serait pas allé chercher quelqu’un d’extérieur pour Wolfgang Amadeus Phoenix.

GMD : Peut-on dire que ce nouvel opus se situe dans la lignée d’It’s Never Been Like That (2006) ?

LB : Le troisième album, on l’avait fait en opposition à celui d’avant (Alphabetical) qui était très travaillé. Pour ce dernier, on avait réalisé une centaine de prises. On était en pleine quête du son. Pour le troisième donc, on a voulu faire quelque chose de spontané, on est allé à Berlin sans avoir aucune chanson. On était face à nous-mêmes et on travaillait vite pour réaliser un album simple et sobre. Pour celui-ci, on voulait mettre un peu de flou sur l’objectif, lui donner un côté un peu plus mystérieux. On a mis deux ans pour faire Wolfgang Amadeus Phoenix.

GMD : Par ailleurs, vous avez réalisé récemment une compilation pour le label Kitsuné (Kitsuné Tabloïd) avec un tracklisting pour le moins surprenant. Pour quelles raisons ?

LB : On aurait pu en faire cent des compilations vu qu’on en réalise tout le temps. Comme tout le monde en soi.  Étant donné que c’était pour Kitsuné, cela nous faisait marrer de donner des morceaux des années 50, 60, 70 à un label électro hyper branché. On se disait que ça ferait un bon contraste, et un plaisir un peu enfantin, que de leur faire découvrir ces morceaux. Pour eux, un morceau des années 90, c’est vieux. C’est une compilation à écouter seul dans sa voiture ou chez soi.

GMD : Vous êtes en partance pour les États-Unis. Comment le sentez-vous ?

LB : On y part la semaine prochaine (ndr : cette semaine). On a déjà fait de grosses tournées aux États-Unis. Phoenix commence à y devenir très gros. Certains concerts affichent déjà soldout, bien aidés par notre passage au Saturday Night Live, qui est en quelque sorte leur Tour Eiffel à eux. C’est une institution. Aller au cœur des États-Unis, pour nous Européens, c’est fantastique. C’est de l’exotisme pur.

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