Pascal Benvenuti (Et mon cul c'est du tofu)

cuisiné par Ambre le 22 septembre 2015 | publié le 30 septembre 2015

Et mon cul c'est du tofu est plus que probablement le label le plus déjanté, sympathique et indépendant qui existe dans l'Hexagone. C'est aussi une vraie mine d'or pour les amateurs de punk-noise à la française. Quelques noms jetés comme ça, pour ceux qui débarquent : Jessica93 évidemment, mais aussi Headwar, le Singe Blanc, Llama me la muerte ou encore Taulard ont tous des références dans le catalogue de la structure. Rencontre avec Pascal Benvenuti, le fondateur de ce label hors-norme.

Pour commencer, petit historique du label et présentation de ta petite personne ?

Je m’appelle Pascal Benvenuti, j’ai 35 ans, j’habite en Seine-Saint-Denis depuis très longtemps. J’ai commencé à faire de la distribution à très petite échelle dès 2004-2005 puis, en 2009, en discutant avec Geoff (aka Jessica93), on s'est dit que ce serait bien de commencer un label. Et comme je gérais déjà une distro, je connaissais les histoires de disques (pressage, etc.). On s’est donc lancé. Il y a aussi David Snug de Trotski Nautique qui est venu filer un coup de main pour les aspects visuels… On en est à une centaine de sorties aujourd'hui. Beaucoup de co-productions, c'est-à-dire des sorties communes avec plusieurs labels qui se répartissent les coûts et qui permettent une distribution alternative, dans différents réseaux et régions. Ça fonctionne plutôt bien ! Pas de quoi générer un salaire mais c’est auto-suffisant financièrement parlant. Je suis aussi musicien. Ça fait 20 ans que je fais des groupes (Louise Mitchels, La Fraction, Besoin Dead...) et, depuis 2 ans, je suis gardien de musée au Centre Pompidou, ce qui me permet d’avoir une base financière stable me permettant d’être plutôt libre et de continuer à faire n'importe quoi.

Le label a une vraie portée politique, avec notamment l’autofinancement, le téléchargement libre et gratuit. Quelles sont les valeurs défendues ?

C’est un peu compliqué de donner une définition de nos valeurs politiques. Ce que l’on a cherché à faire c’est avant tout de créer une alternative au réseau dominant. Cela demandait nécessairement un positionnement politique puisque l’on s’opposait de fait à leur mode de fonctionnement qui, outre le fait d'être totalement ridicule dans sa représentation spectaculaire, ne permet pas la constitution d'une véritable culture autonome. Proposer une alternative à la diffusion, c’est aussi s’opposer au modèle dominant qui veut qu’il y ait beaucoup d’intermédiaires dont la seule échelle de valeurs est économique. On essaie de faire tout ça avec de l'humour et sans être dogmatique. Ce n’est donc pas un parti politique. Nous tournons juste en dérision le système néo-libéral. Cet aspect est très important, se foutre de la gueule du système dominant, pointer du doigt ceux qui sont ridicules. Quant au partage gratuit, il n’est pas du tout évident dans notre société actuelle. On voit bien à quel point internet est devenu commercial et c’est donc une manière d'y résister que de proposer tout le catalogue Mon Cul en téléchargement gratuit.

Cette alternative assumée, cette visibilité modeste et voulue, ont été un peu chamboulées avec le gros buzz sur la compilation Nevemind et le succès de Jessica93, relayés par beaucoup de médias. Comment as-tu vécu ces événements ?

Pas nécessairement bien car les disques se retrouvaient chroniqués d’une manière pompeuse et bidon dans des magazines que je n’aimais clairement pas, à savoir des magazines ouvertement commerciaux et néo-libéraux qui jouent le jeu de la pensée dominante et d'autres qui ne font pas vraiment d’argent mais qui reproduisent le système dominant, parfois sans même en avoir conscience. Par contre, cela a été très instructif pour comprendre les mécanismes de connivence, notamment entre certains labels et magazines qui travaillent vraiment en collaboration, quand ce ne sont pas les mêmes personnes qui font à la fois un magazine et un label, sans que cela soit nécessairement dit au lecteur. Le jeu est donc complètement faussé. Je me suis débrouillé pour réagir tout de suite, dès qu'on se retrouvait cités ou chroniqués, et ainsi détourner et tourner en dérision leur manière de faire et surtout ne pas être associés à eux.

On s’est retrouvé avec 10 000 écoutes de la compil Nevemind par jour pendant le pseudo-buzz de 5 jours, tout simplement parce que ces gros mag/webzines ont relayé l’info, se copiant les uns les autres, sans rien présenter du tout, sans même remarquer la présence d'une chanson cachée - c'est dire leur connaissance limitée du disque original! On ne recherche pas cette visibilité. On recherche un vrai contact avec les gens, à l’échelle locale, qui ensuite se répand grâce aux groupes qui tournent… C’était une compilation entre amis, entre gens qui se connaissaient bien et qui ne voulaient faire ni un hommage, ni une simple blague... Difficile de décoder ce disque quand on te le balance à la gueule comme un vulgaire produit, ce qu'il n'est pas ! Je déplore vraiment que ces journalistes ne sachent pas en parler et qu’en plus ils nous fassent passer pour des marioles. Donc un peu mal vécu, mais cela a aussi confirmé certains de mes positionnements par rapport au mainstream. Le pire, c'est qu’il me reste encore plein d'exemplaires de cette compil' !

Tu as une équipe avec toi ?

Non, mais il y a plein de gens qui me filent des coups de main ! C’est vrai que je gère beaucoup de choses, mais uniquement parce que c'est possible à une petite échelle. Même s'il est évident que je m’auto-exploite un peu, ça me fait plaisir ! C'est ce que Bourdieu appelait l'intériorisation de la contrainte objective.

Tu es aussi connu pour tes fameuses newsletters, certainement les plus drôles qui existent ! Comment les prépares-tu ? Et est-ce que l’humour est primordial dans la musique punk noise ?

De toute façon, la dérision et l’humour, j’espère que cela va de soi ! Le punk ressemble, à bien des égards, au dadaïsme et j’espère que nous sommes les dignes héritiers d’Hara-Kiri, de gens qui faisaient les choses sans être dogmatiques. Les newsletters me prennent aussi énormément de temps. En fait, quand j’en termine une, je prépare de suite la suivante. Beaucoup de gens m’envoient des contenus différents, très courts et je fais des collages, pour partager plein de choses : les disques que l’on sort avec un lien direct pour les télécharger, des petites infos politiques, des films, des livres et j’essaie de mettre le plus de conneries possibles, de m’amuser ! En fait, je me suis rendu compte que c’était mon fanzine. J’ai mis longtemps à le voir et ça m’en a changé la vision. Mais ça me stresse énormément car plein de gens me disent que c’est la seule newsletter qu'ils lisent vraiment ! Ils en discutent parfois très sérieusement et en débattent même avec moi.

(ndlr : voir celles sur Jeff Koons, magique ! moncul.org/newsletter/newsletter-de-noel-par-jeff-koons et moncul.org/newsletter/newsletter-toujours-au-top )

Pour revenir à la distro et notamment au vinyle, il y a une vraie relation entre cet objet, l’artiste et le public. Pourtant cette musique ne doit-elle pas d’abord être vécue en live et non chez soi ? Est-ce que l’objet, finalement, ne dépasse pas le contenu ?

Ce sont deux aspects différents. C’est évidemment une musique à vivre en live et le vinyle est une archive. C’est pour cela que l’on fait des petits tirages. L’idée est de garder une trace et je pense quand même que ce sont des bons disques à écouter chez soi, même s’il est parfois très difficile de retranscrire la musique live. La musique enregistrée a un côté artificiel et c’est finalement un phénomène récent, qui n’existe que depuis un siècle. Et il évolue en permanence… le pseudo-retour du vinyle est complètement illusoire, je ne pense pas que les jeunes en aient quelque chose à faire du vinyle.

C’est un truc de trentenaires, qui est quand même avéré depuis quelques années…

Oui et on le voit car cela ralentit les pressages, mais je suis persuadé que cela ne va pas durer. Les gens n’achètent plus de musique. Le marché va complètement changer. Mais nous, on s’est construit une culture parallèle à tout ça. Elle n’est pas forcément liée à ces modes. Nous continuerons à vendre des disques quand tous les dinosaures se seront écroulés.

Pour finir, quelles seraient les grandes références de ton catalogue, notamment pour ceux qui ne connaissent pas Et mon cul c’est du tofu ?

Le disque fondateur c’est celui de Dr Snuggle et MC Jacqueline, qui est le premier vinyle qu’on ait sorti. Il est complètement intemporel, hyper politique, débile. Ça pose bien le truc ! Et en découverte, faut écouter la première référence, la Voie Lamarque par Lavigna. Il décrit la semaine qu’il a passée chez moi. J’habite pas loin de cette voie piétonne, il parle donc de ce qu’il y voit. C’est assez drôle, c’est un peu, comment dire…

Ta carte de visite sonore ?

C’est bizarre, c’est plutôt ce qu’il cherchait à me dire, on a l’impression qu’il ne parle qu’à moi, de ce qu’il faudrait peut-être que je fasse ou continue à faire… J’aime ce truc complètement décalé, c’est assez inabordable, mais si on se penche sur les paroles, on comprend beaucoup de choses sur le label. On ne s’est jamais arrêté à des étiquettes précises, quel que soit le genre musical. Ce qui est important, c’est de sortir de la bonne musique, faite par des gens que j’ai rencontrés et avec qui j'ai des atomes crochus…

Il y a toujours une rencontre humaine ?

Ah ouais ! Je rencontre toujours le groupe. Beaucoup m’écrivent, mais c’est très difficile pour moi de me baser sur un enregistrement. Tu parlais de l’importance de la musique live. Pour moi, c’est indispensable de sentir cette énergie, d’être devant eux et de comprendre ce qui se passe. Ça me change complètement la vision du disque et m’aide à voir si on est bien sur la même longueur d’onde.

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