La Femme

cuisiné par Antoine G le 8 avril 2021 | publié le 12 avril 2021

La Femme fait un retour tonitruant. Cinq ans après Mystère, le groupe mené par Sacha Got et Marlon Magnée nous balance Paradigmes, un album d’une ambition folle. Puisant dans le western, la musique andalouse, le disco, les fanfares, le punk, sans rien perdre de leur esprit french pop et psyché, le disque fonce sans s’arrêter. Qu’importe si, au passage, quelques titres paraissent un peu plus faibles : les tubes potentiels y sont nombreux, sans jamais se ressembler. Et cette absence de concessions n’empêche pas le groupe de générer une hype énorme. Marlon nous a expliqué comment parvenir à cet équilibre instable, qui dure pourtant depuis déjà dix ans.

GMD : Ce qui frappe sur le disque, c’est la diversité de styles mélangés. Comment se passe le processus de composition ? Qui amène les idées, et comment évoluent-elles jusqu’au produit final ?

Marlon : Avec Sacha, on a à peu près les mêmes goûts à environ 80 %, mais on a chacun ses envies. J’ai souvent tendance à partir sur des trucs plus électro, et Sacha sur des ambiances espagnoles avec des guitares. La Femme, c’est un peu deux carrières solo qui sont ensemble. Lui il fait ses trucs de son côté, je fais les miens, et on kiffe ce qu’on fait mutuellement.

GMD : Et une fois que chacun a composé son titre, comment se font les arrangements ?

Marlon : En fait, Sacha peut parfois finir un morceau de A à Z, et je vais juste valider à la fin, pour le mix. C’est arrivé pour « Le Jardin », par exemple. Et c’est pareil pour lui, comme sur « Pasadena ». À l’inverse, parfois, il va débarquer avec une instru, et je vais brancher mes synthés et enregistrer par dessus, par exemple pour « Disconnexion » ou « Lâcher de chevaux ». Pour « Paradigme », j’avais fait des bribes de textes, et il a écrit les paroles. Et parfois, on va fonctionner en osmose et mélanger ce qu’on fait.

GMD : Pourtant, le rendu reste très cohérent.

Marlon : Parce qu’on est fusionnels. Et dans tous les cas, même si on ne fait rien sur un morceau, on dit oui ou non à ce qui apparaît sur le disque. Ça fait tellement longtemps qu’on fait de la musique ensemble que notre esprit de création est calqué sur le même son. Même si un jour on se sépare, on continuera à faire du La Femme comme on l’a fait jusque là.

GMD : Au départ, le disque devait prendre la forme de plusieurs maxis ayant chacun son style et son concept. Comment en est-on arrivé à un seul album ?

Marlon : On voulait vraiment avoir des albums ou EP à thèmes, explorant chacun un même style de musique. Faire un disque western, quitte à ensuite le faire tantôt calme ou bien disco, et ainsi de suite, avec un thème aquatique ou autre. Mais mine de rien, on a besoin des albums pour pousser la locomotive. Là, ça faisait trop longtemps qu’on n’en avait pas sorti. Après, maintenant qu’on a l’album, pourquoi pas partir sur des choses plus à thèmes. Mais l’album, c’est ta vitrine, qui t’aide à communiquer. Souvent, la promo ne se fait que sur des grosses sorties.

GMD : Et vous n’aviez pas peur d’aboutir à un album un peu fouillis ? À quel moment vous fixez-vous des limites pour ne pas partir dans tous les sens ?

Marlon : On ne s’en pose aucune. À part sur les textes, peut-être : à un moment, on voulait faire des chansons paillardes, et finalement on a posé cette limite. On s’est dit que ce serait trop hors propos. En fait, la seule règle qu’on s’est imposée, c’est que sur un album il ne faut pas qu’il y ait trop de styles qui se ressemblent. Par exemple, si on avait déjà trop de titres dans le style de « Cool Colorado », on n’aurait gardé que ce dernier. Même lui, on a hésité à le mettre parce que les cuivres rappelaient beaucoup « Paradigme ». On veut primer la diversité dans l’album. Parce qu’on voit ça comme une carte de visite, que les gens voient tous les styles de musique qu’on peut faire. Sinon, on n’avait pas peur que ça soit fouillis, puisqu’on avait la même méthode que sur les autres albums. On pioche dans notre répertoire, on a toujours eu plein de titres. Et ça a été la même démarche sur Mystère. Et on a d’autant moins peur qu’on a notre propre son : on peut explorer tous les styles de musique, ça sonnera toujours comme La Femme.

GMD : Mais qu’est-ce qui change, alors, d’un disque à l’autre ?

Marlon : On ne se pose même pas la question, ça vient naturellement. On grandit, on écrit des choses différentes, on est influencés par d’autres choses. C’est vraiment notre ADN : ce que tu écoutes, c’est la musique faite par les mêmes mecs, mais avec beaucoup plus d’expérience au niveau de la production. Ça part sur d’autres styles parce qu’on est curieux, il n’y a pas de démarche artistique précise derrière ça. C’est selon nos envies, ce qu’on découvre, ce qu’on lit dans les journaux.

GMD : Dans toute cette diversité, il y a un socle qui est la chanson française. Vous vous voyez comme héritiers de cette tradition, ou ça ne vous vient pas à l’esprit ?

Marlon : Ça ne nous vient pas forcément à l’esprit, mais maintenant que tu le dis, c’est assez cohérent, oui. C’est une longue tradition, et chaque décennie apporte ses nouveautés. Après, on ne se reconnaît pas forcément dans la chanson telle qu’elle est faite aujourd’hui, mais c’est assez comparable à ce qu’on fait, parce qu’elle s’est calquée sur nous : tout le monde joue des synthés et fait de la pop dans l’esprit 60’s et 80’s. On a fait ce qu’on a fait avec le coeur, et au départ c’était plutôt à contre-courant de ce qui se faisait. Tout le monde faisait plutôt de la pop en anglais, influencée par Klaxons ou les Strokes, en tout cas dans l’underground. Nous, on a fait notre truc, ça a plu, et les choses ont pris ce mood là.

GMD : En parlant d’underground, depuis vos débuts, vous avez votre propre label, Disques Pointus, mais vous avez changé de distributeur, passant de Barclay (Universal) à l’indépendant IDOL.

Marlon : En fait, IDOL était déjà notre distributeur à l’international, mais on avait un contrat particulier : on n’avait signé avec Universal que pour les pays francophones (France, Belgique, Canada). Notre contrat s’est arrêté après le deuxième album, et donc on a voulu essayer un autre modèle, et on est partis à 100 % avec IDOL. Ce n’est pas important pour le public, je pense, puisqu’on produisait déjà les albums nous-mêmes. Mais c’est important pour nous : c’est plus adulte et responsable. Ce n’est même pas tant une histoire de valeurs, c’est surtout pour essayer autre chose. Des fois, Universal étaient frustrés de ne pas nous placer sur des radios comme NRJ. Pour des groupes comme nous, leur modèle n’est pas toujours idéal. Et puis si on resignait avec Universal, ils gardaient la licence des deux premiers albums pour huit ans de plus. La négociation a tourné court sur ce point.

GMD : Il y a aussi Born Bad, qui s’occupe de l’édition vinyle de vos albums.

Marlon : JB [fondateur du label, ndr], c’est un spécialiste du vinyle, il faisait déjà ça avant que ça revienne à la mode. J’aime sa politique de ne pas faire trop de choses collector et de proposer un disque pas cher, qui peut être distribué partout. N’importe quel label arrêterait de distribuer ton vinyle au bout d’un an, mais pas lui, il peut continuer même quatre ans après. Il veut développer un catalogue constant. Pour nous, c’était même purement stratégique de continuer avec lui : les autres labels ne font pas le travail de fourmi de JB. C’est un artisan du vinyle. Au-delà de ça, c’est aussi quelqu’un qui a du goût, on l’appelle souvent pour des conseils sur les pochettes, les mix. C’est cool de bosser avec lui. C’est lui qui nous avait conseillé Elzo Durt pour la pochette de Psycho Tropical Berlin.

GMD : C’est le fait de travailler en indépendant qui vous permet de faire durer ce genre de collaboration ?

Marlon : Indépendant, c’est un terme qui ne veut plus rien dire, il faudrait le bannir. On est tous dépendants d’un truc. IDOL nous a quand même donné une grosse avance, et même les trois-quarts des labels indé sont gérés par des majors. L’indépendance, c’est un mot sur lequel tout le monde joue. Là, on est un peu plus indépendant qu’avant, mais au bout d’un moment, c’est pas un concours de bite pour savoir qui est le plus indépendant. On encense trop ce terme. Au final, la seule chose qui compte vraiment, c’est si tu pèses ou non : si tu vends des disques, on va t’écouter. On est dans un système où, même si tu fais la meilleure musique du monde, tout le monde s’en fout. Ce qui compte, c’est les chiffres : combien t’as de likes sur Facebook, de vues sur YouTube. Les Limiñanas, il a fallu qu’Anton Newcombe fasse des trucs avec eux pour qu’on les écoute et qu’on écrive sur eux. Alors qu’ils ont toujours fait de la super musique. Nous, on a pu se permettre des choses parce que les gens voulaient nous signer. On a eu un buzz, et tous les labels voulaient nous signer parce qu’on avait de bonnes stats YouTube. Et c’était débile, avant ça on avait des stats pourries, tout le monde s’en foutait de nous, on était même déprogrammés de certains lieux. Enfin, bon, j’exagère, j’ai tort aussi sur certains aspects : oui, l’indépendance ça veut quand même dire quelque chose, il y a des différences. Mais j’ai envie de défendre ce point de vue.

GMD : Comment s’est passé le travail vocal après le départ de Clémence Quélennec [partie mener une carrière solo, ndr] ?

Marlon : En fait, il n’y a pas eu de grosse différence, on a fait ce disque de la même façon que les précédents, sur lesquels Clémence ne chantait déjà que sur quelques morceaux. Parce qu’en fait, il y a chaque fois environ dix chanteuses par album, et en général deux chanteuses par morceau. Clémence était surtout là pour le live, et on ne l’y verra plus, malheureusement. C’est là que ça va changer. Je pense qu’on va revenir à la formule de nos premiers concerts, où on avait plusieurs chanteuses.

GMD : Et pour le studio, quel est le processus de recrutement des chanteuses ?

Marlon : On cherche des timbres naturels, sans effets. Un peu comme dans les 60’s, à la Françoise Hardy. Parfois, quelqu’un nous recommande une chanteuse en particulier, ou alors on poste des annonces sur Facebook et Instagram et on fait un casting. On a toujours fonctionné comme ça. Et là, Clara Luciani, qui chantait avec nous en live au début, est venue faire quelques choeurs sur « Foreigner » et « Paradigme ». Elle est venue un soir, c’était marrant, on a fait ça à la cool.

GMD : Comment êtes-vous perçus à l’international ? Comme un groupe typiquement français, ou un groupe de rock comme un autre ?

Marlon : Je pense qu’il y a les deux, mais oui, le côté français joue beaucoup. C’est pas comme M83, où tu peux croire qu’ils sont américains. On est contents de ça, on en est fiers, même si on se sent aussi citoyens du monde. On aime tous les pays, et on a envie de partager notre culture avec tous les pays (et inversement). C’est prévu qu’on chante dans plein de langues différentes, 20 ou 30, on a plein d’idées. On a fait de l’arabe dans Mystère [ou de l’espagnol dans Paradigmes, ndr], on veut faire de l’italien, du japonais, du vietnamien… On commence à tisser des liens avec les artistes de ces pays-là.

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