Jean Morel (Grünt)

cuisiné par Amaury le 25 janvier 2021 | publié le 15 février 2021

Ça fait un petit moment qu’on surveille nos confrères de chez Grünt, et pas seulement pour de l’espionnage industriel : depuis sa fondation, l’équipe de Jean Morel est bien sur la balle, tant pour découvrir quelques nouvelles recrues du rap francophone que pour étendre la culture de tout un chacun, en s’efforçant notamment de nous conter l’histoire du genre sous toutes ses facettes, avec des visages d’hier et d’aujourd’hui. Un travail d’ampleur qui peut s’apprécier sur leur webzine et leur chaîne YouTube, et qui a pu, tout un temps, s’entendre sur les ondes de Radio Nova.

Au fil des freestyles, des podcasts et des émissions, on a rapidement senti que l’esprit Grünt avait suffisamment d’énergie pour se projeter bien au-delà des limites que ces multiples formats pouvaient lui offrir. Comme si cette volonté de vivre la musique était alors emprisonnée par ses propres canaux, encore loin d’une expérience totale. Ce 23 décembre 2020, c’est donc sans surprise qu’on a vu la clique lancer l’antenne de sa propre radio, logiquement intitulée « Grünt Radio ».

Avec son application rudimentaire, Grünt Radio se contente de diffuser non-stop la crème du rap qu’a finement sélectionnée l’équipe. Pas de fioritures, juste un bouton « play » ainsi que la mention des titres récemment joués : efficace, dynamique et léchée. Cette nouvelle direction laisse entendre une foule de possibles, quand on connaît la bande qui va ici sévir dans une liberté des plus complètes ; plus de publicités ni de contraintes formelles. Il est d’ailleurs possible qu’une émission se lance en direct à tout instant, à l’envie (il est donc utile et vivement conseillé d’activer les notifications à l’installation de l’app.) Des émissions régulières plus cadrées devraient rapidement suivre. Pour le reste, et pour célébrer cet événement, on a préféré laisser la parole au capitaine du projet, Jean Morel, en lui posant quelques questions.

Goûte Mes Disques : Parmi la foule de projets dans lesquels vous êtes impliqués, quand avez-vous eu l'idée de lancer Grünt Radio ?

Jean Morel : L'idée de la création de Grünt Radio vient du premier confinement, le moment où on commence à faire nos lives sur notre chaîne YouTube. On a fait à peu près 54 ou 55 émissions « Grünt Confinement », en diffusant tous les jours en direct (NDLR, retrouvez d’ailleurs ici l’épisode dans lequel apparaît le rédac’ chef de GMD). On avait alors un peu ouvert notre ligne éditoriale à des chercheurs, des philosophes, des artistes au sens large, des photographes, des historiens, etc. Et on s’est rapidement dit qu'on avait besoin de trouver une forme d'espace différent de YouTube pour continuer à faire du contenu. À ce même moment, j'ai pris la décision de quitter Nova parce que j'avais envie de passer à autre chose, et de lancer une nouvelle aventure. C'est vrai que j'aime la radio. Ça fait dix ans que j'en fais et donc l’envie venait aussi naturellement d'une peur de ne pas avoir de radio. Alors, vu qu’on n'est jamais mieux servi que par soi-même, pourquoi ne pas créer notre propre radio ? Voilà, un travail qui a donc pris beaucoup de temps parce que l'idée, elle, elle arrive en mars et il nous a fallu jusqu'en décembre dernier pour réussir à lancer au moins la version bêta de la radio.

GMD : Aviez-vous en tête un modèle ou certaines lignes directrices que vous vouliez absolument imprimer à la dynamique de votre antenne ?

JM : Ce qu'on a envie de recréer un peu comme esthétique, c'est la radio de l'accident, la radio de la surprise, de l'improbable… dans le genre des radios pirates : on essaie de se brancher coûte que coûte et on fait de la radio quand on a envie de faire de la radio, pour prendre le direct absolument quand on veut, avec un système de notifications qui tient au courant les auditeurs du fait qu'on vient de passer en live avec telle ou telle personne. Si on se plante, ce n’est pas grave : on peut trébucher. Ça n'est pas que de la radio de podcasts, qu'on entend absolument partout avec des trucs super produits, super léchés. On aime bien aussi ce côté un peu cradingue, potentiellement de « ce qui arrive va arriver ». C'est un peu vers ça qu'on tend, même si on va développer par ailleurs une offre de podcasts qui sortira fin février, sur des sujets thématiques extrêmement précis.

Si on devait définir la ligne éditoriale de Grünt Radio, c'est du live surprise à tout moment, beaucoup de musique et absolument aucune pub. Comme on est en fait une radio qui n'a pas vocation d'être commerciale – dans le sens où on ne compte pas gagner d'argent avec ce projet – on compte juste l'utiliser pour se faire plaisir. On n'est par conséquent pas indexé à un système d'audience et donc de publicité. On peut jouer tout ce que l'on veut, comme on veut. On n’a pas besoin de rotation ni de jouer des « gros morceaux ». Et ça, ça nous donne évidemment une liberté de ton totale vis-à-vis de la radio, c'est-à-dire qu'on ne doit pas penser, par exemple, à un morceau très connu parce qu'il vient après la publicité pour garder des gens à l'antenne. Ce n’est pas grave si on fait se succéder cinq ou six morceaux qui n'ont rien à voir les uns après les autres et qui sont complètement underground. Il y a clairement cette volonté de vraiment s'affranchir de la question de l'audience, pour pouvoir avoir une liberté totale dans le ton et dans l'expression. Et du coup, s'accorder la possibilité de pouvoir se péter la gueule et se marrer, faire vraiment du direct et de prendre de la rigolade.

GMD : Tu évoques cette absence de « vocation commerciale », dans ce cas, sur quel modèle économique se base Grünt aujourd'hui ?

JM : Le but de la radio, c'est qu'elle ne soit justement pas associée à un modèle économique, donc on va chercher l'argent ailleurs, que ce soit par la production audiovisuelle en marque blanche ou ce genre de choses, avec des contrats qui nous permettent de réinjecter l’argent gagné dans notre propre média, afin de le développer et que celui-ci reste indépendant. C’est par conséquent un modèle économique qui n'est pas un modèle économique de média, mais bien de boîte de production audiovisuelle qui investit alors dans un média, même si on a un média à la base. Aujourd'hui, on a conscience que gagner de l'argent avec un média, c'est impossible ; à part en se travestissant, en faisant des deals qui ruinent à l'indépendance – qui empêchent surtout de tenir un discours libre.

GMD : Ça fait maintenant plus d’un mois que la radio tourne : quelles sont vos impressions après les premiers retours ? Ces derniers alimentent-ils déjà vos plans pour un futur proche ?

JM : Bah les retours... On en a assez. On est fascinés, parce que c'est assez fou. On ne s'attendait pas du tout à un tel engouement. Nous, on reste très modestes. On n'est pas non plus en train de dire qu'on a sorti la radio du siècle, mais pour le coup, on a beaucoup plus de téléchargements de l’application que prévu, avec de nombreux retours sur les découvertes des auditeurs. Et ça, c'est vraiment intéressant, parce qu'on a le sentiment que le but de cette radio fonctionne, c'est-à-dire le but aussi d’une radio de curation : on sort complètement de la question des algorithmes qui nous enferment parfois dans les mêmes écoutes des mêmes sons parce que les recommandations de Spotify, Deezer, Apple Music, fonctionnent toujours avec cette logique « si vous aimez ça, alors écoutez ça ». Nous, on n'a pas du tout envie d'être dans cette logique-là. On a envie de dire « si vous aimez ça, peut être que vous allez aimer ça, mais ça n'a aucun rapport ». Ça revient parfois à faire de grands écarts, de se trouver avec des sons complètements différents – selon une structure plutôt évolutive dans la journée – avec de plus en plus de sons qui viennent du rap monde comme on le définit au fur et à mesure que la construction de la radio se met en place. Puis la nuit – qui est un peu un autre espace-temps – on sort complètement du rap en diffusant des trucs qui n'ont rien à voir. Donc voilà, l'objectif principal était quand même de faire vraiment une radio de découverte où le flux remplace les algos, en gros.

Et là-dessus, les retours sont assez intéressants, parce qu'on voit des tweets tomber de gens qui sont clairement des fans de rap et qui disent « J'ai écouté un truc sur Grünt radio, je ne sais même pas comment le qualifier, quelle musique c'était… de la minimale ou de la techno. » Bref, les gens sortent des termes qu'ils essaient de caler sur des genres particuliers, et ils découvrent de la musique qu'ils ne connaissent pas du tout, et semblent y adhérer. Pour nous, c'est vraiment une mission accomplie de pouvoir sortir les gens de leur zone de confort en leur faisant découvrir des choses qu'ils n'auraient pas écoutées en premier lieu. Et ça, pour moi, c'est même un des rôles principaux d’un média de manière générale : ne pas donner aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre. Ce qu'il faut leur proposer, c'est quelque chose qu'ils ne savent pas encore qu'ils ont envie d'entendre. C’est une approche qui est très abandonnée, justement pour des questions d'audience. Mais comme je l’ai dit, on aime la radio « prise de risques ».

Pour nos plans dans un futur proche, on a envie d’alimenter toujours plus cette diversité et faire entrer des trucs de plus en plus underground. Faire en sorte que le maigre auditoire qu'on est en train de se constituer soit de plus en plus curieux ; attiser la curiosité, de nous, de nos auditeurs. Nos ambitions elles sont éditoriales et artistiques, c'est capital de se mettre au service des artistes. En plus, le gros avantage, c’est qu’on a l'impression d'avoir vraiment une sorte de terrain vierge devant nous, qu'on peut remplir de toutes les manières qu'on le veut. Il y a là aussi la possibilité de faire des cartes blanches avec des artistes ; proposer à des gens de s'approprier des heures d'antenne et d'en faire ce qu'ils veulent, même à des gens qui s'amusent...

GMD : On sent effectivement dans ton discours des ambitions très marquées, et c’est tant mieux ! Est-ce que la radio va prendre le relais sur tes émissions personnelles et les projets d'avant ?

JM : À titre personnel, ça va me permettre d'explorer de nouveaux formats, notamment le podcast. Avec la nouvelle indépendance dont je parlais, en quittant Nova, je suis maintenant libre de créer tous mes propres formats de podcast, et notamment des nouveaux. On a donc toute une série de podcasts qui vont arriver : moi, je vais en faire un qui s'appelle « Producers », avec lequel on va s'intéresser à la notion large de la production dans la musique, parce que c'est un terme qui englobe beaucoup trop de choses et qui est très compliqué à débroussailler, ça parle aussi bien du producteur qui peut être un mec en costard cravate derrière un bureau que quelqu'un qui va produire des beats pour un rappeur, ou encore quelqu'un qui va être un réal d'album. J'ai déjà cumulé des dizaines d'entretiens avec des musiciens d'horizons très différents, qui produisent tous de la musique au sens large et essaient de dresser un panel de ce que ça veut dire de « produire de la musique ».

On va aussi avoir une autre émission intitulée « Vulgate » et co-animée par un producteur de musique électronique que j'aime beaucoup, Sam Tiba. Cette émission proposera du débat musical de niche sur des thèmes très précis comme « la musique médiévale a-t-elle influencé la pop ? », « pourquoi la musique japonaise était-elle plus aiguë ? » ou « peut-on encore innover dans le Hip-Hop ? ». Des moments de vraies conversations, très pointues sur de la musique. On a laissé aussi une carte blanche à un groupe de musique indie qui n'a rien à voir avec ce que Grünt propose en musique, mais qu'on aime beaucoup, qui s'appelle Terrenoire. Ce sont des mecs de Saint-Étienne qui vont nous faire des podcasts de voyages, d'itinérance en musique – et qui sont hyper bien foutus. Ensuite, évidemment, des cartes blanches à d'autres musiciens : par exemple, Krisy, le rappeur belge qui va peut-être animer une émission chez nous de manière éphémère, dès qu'il en aura envie. Et puis, il y aura aussi d'autres podcasts, parce qu'il y a aussi d'autres voix qui vont venir s'ajouter à la radio au-delà de la mienne, notamment celles des autres fondateurs de Grünt, par exemple, Simon Maisonobe qui est journaliste et qui a beaucoup travaillé en tant qu'auteur pour « Affaires Sensibles » à France Inter et qui est aussi réalisateur de documentaires. Il va faire quant à lui un podcast qui s'appelle « Révolution.s », pour poser la question de la révolution au sens large, avec des invités, que ce soit par exemple la révolution dans la musique à l'ère du streaming, avec Sophian Fanen, ou la musique de luttes et de révolutions, avec Rocé, ou des questions sur la révolution avec des historiens, des chercheurs, etc.

On ne va pas se mentir, il y a aussi une volonté d'ancrer cette radio et ce qu'on est en train de créer dans un paysage politique qui nous chagrine tous beaucoup. Quand on voit justement qu’il y a des chaînes de télévision qui sont capables d'avoir des stratégies d'audience qui sont celles du pire, des discours de haine, etc. – parce qu'ils sentent que ça fait du clic et que ça fait monter les audiences en radio – on a l'impression qu'il est important de prendre position dans le monde dans lequel on vit. Et donc, on est dans une radio qui va s'intéresser aussi à la révolution et à ce genre de choses, parce qu'on a le sentiment qu’il faudrait ancrer le débat ailleurs que sur les mauvaises questions, en se permettant de s'affirmer politiquement et dire qu'on est plutôt du côté de la gauche, et qu'on a envie de le revendiquer.

Comme nous l’a rappelé Jean Morel en fin d’interview, les micros de Grünt Radio sont ouverts à toutes les personnes qui ont envie d'y parler et de défendre une musique différente, plus underground. De notre côté, si ce n’est pas encore fait, on vous invite d’abord à télécharger ici l’application de la radio pour vous envoyer illico, à toute heure, leurs sélections subtiles qui nous poussent à valider la célèbre phase de Damso « envers faux négro, fausse radio, j'n'aurai jamais d'estime ».

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