Feu! Chatterton

cuisiné par Amaury S le 20 avril 2021 | publié le 29 avril 2021

Avec Palais d’Argile, leur troisième disque, les 5 gaillards de Feu! Chatterton ont mis tout le monde d’accord. Album après album, le groupe enrichit son répertoire avec des influences allant de la chanson française au rap, au rock ou à l’électro. Nous avons profité de cette période d’accalmie pour évoquer la création de ce dernier opus, leur collaboration avec Arnaud Rebotini mais aussi leurs références et leurs envies.

En reparcourant votre discographie, on perçoit votre envie de capter le moment où quelque chose bascule, change d’état, que ce soit intimement ou de façon plus spectaculaire ("La mort dans la pinède", "Côte concorde"). Dans Palais d’Agile, c’est tout un monde qui s’éteint et une humanité qui renaît. C’est un thème qui vous travaille ?

Arthur Teboul : C’est vrai que maintenant que tu le dis, c’est un thème qui traverse beaucoup de nos chansons mais ce n’est pas forcément quelque chose de conscient. Sans doute que d’un point de vue purement narratif et stylistique, évoquer la métamorphose, la bascule, l’avant et l’après la tempête, apporte un enjeu dramatique fort. Peut-être que naturellement, savoir que quelque chose va arriver permet de mieux lancer ou conclure une histoire.

A la base Palais d’Argile devait être un spectacle, avec mise en scène et comédiens, qui devait être joué aux Bouffes du Nord. On a appris aussi que vous avez écrit la bande originale d’un prochain film musical de Noémie Lvovsky. Après deux albums, vous avez ressenti l’envie de changer d’exercice et de bousculer votre processus de création ?

AT : Une fois de plus cela s’est fait de façon naturelle. On a eu la chance de rencontrer Noémie Lvovski vers la fin de la tournée du deuxième album et sa proposition est arrivée au bon moment. C’est particulier de passer 18 mois à ne faire qu’écrire puis 18 mois à ne faire que jouer. On sacralisait ce retour à la création. La créativité, c’est comme une discipline sportive, ça se stimule et ça se perd et donc on était un peu inquiet. L’opportunité d’écrire et de composer pour le film sur base du scénario nous a offert un terrain de jeu parfait et nous a permis de dédramatiser et de nous lancer pleinement dans l’album.

Deux chansons du film sont d’ailleurs dans l’album.

AT : Oui, on a gardé "Avant qu'il n'y ait le monde" et "Compagnons" parce qu’on en était très fiers et parce qu’elles sont tirées de poèmes de William Butler Yeats et de Jacques Prévert. Ces chansons possèdent une portée universelle qui dépasse le contexte du film et trouvaient une vraie une cohérence avec l’album.

Vous avez décidé de travailler avec Arnaud Rebotini, dont la patte électro se marie à merveille avec l’univers retro futuriste de l’album. On sait que la scène électro française est très riche. Pourquoi avoir choisi Arnaud Rebotini ?

AT : Parce que c’est le meilleur !

Sébastien Wolff : La scène électro est très vaste mais on voulait absolument travailler avec des synthés analogiques et des boites à rythme des années 70 et 80 qu’Arnaud maîtrise à la perfection. C’était donc la personne parfaite pour être notre maître à bord pour cette partie de la production. De plus Arnaud n’est pas qu’un producteur de musique électronique : son groupe Black Strobe était plutôt rock, son projet Zend Avesta avec lequel il a collaboré avec Alain Bashung était assez inclassifiable et c’est quelqu’un qui chante et qui a donc cette sensibilité au niveau de la voix. Il nous fallait donc quelqu’un avec ces casquettes différentes.

Est-ce que vous réfléchissiez déjà à cet aspect électro à l’écriture ou est-ce venu dans le travail de studio et de production ?

SW : On avait déjà écrit les arrangements électro de "Cristaux liquides", "Écran total" ou "Cantique" quand Arnaud est arrivé sur le disque, un mois avant l’enregistrement. On aime beaucoup les passages de transe qu’on peut avoir sur scène quand on laisse traîner des morceaux comme sur la fin de "La Malinche". On voulait un disque pour la scène et donc dès le début de la composition, on a branché des boites à rythme et cela nous a imposé une manière différente d’écrire les mélodies, les arrangements et les paroles. C’est quelque chose qu’on refera sans doute.

Une autre scène foisonnante en France c’est celle du rap. Arthur, on vous a vu notamment dans le clip de GROOVY KEENI, un ancien de nos rédacteurs. Une expérience dans ce style est envisagée, que ce soit en interne ou avec des collaborations ?

AT : Oui, Tariq est un copain d’enfance et c’est grâce à lui qu’on a connu Goûte Mes Disques et qu’on s’est attaché à votre écriture.

SW : On a collaboré sur un morceau avec un rappeur qui s’appelle Prince Waly pour lequel on a fait la production et sur lequel Arthur chante les refrains. C’est quelque chose qu’on a beaucoup aimé et qu’on aimerait refaire. Le rap c’est une influence pour nous. Du point de vue textuel évidemment puisque Arthur a commencé la musique en déclamant avant de chanter. Puis musicalement, au niveau du travail des basses, du placement de la voix sur des instrus hyper puissantes, les productions hip-hop américaines et françaises sont très inspirantes.

AT : Et belges aussi ! Hamza, Damso.

SW : Oui c’est vrai, Caballero et JeanJass aussi. D’ailleurs pour retrouver cette puissance de la voix et de l’instru on a fait mixer « Un monde nouveau » par Nk.F qui travaille notamment avec PNL.

AT : Avec Raphaël (le batteur) on s’est rencontré parce qu’il avait un groupe de rap donc on a aucun complexe à s’acoquiner avec cette musique. Ça fait partie de l’ADN de notre génération. Qui a 30 ans n’a pas grandi avec du hip-hop quel que soit le style ?

Donc on peut s’attendre à un featuring sur le prochain album ?

AT : Sébastien aimerait beaucoup un feat avec SCH ! Il y a plein de rappeurs avec qui on tenterait des trucs mais on constate que quand on fait un disque on aime cette autarcie, cette intimité. On souhaite écrire notre roman, bâtir notre propre jardin donc souvent ces idées de featuring apparaissent hors album, comme des petits voyages parallèles. Peut-être qu’on fera différemment la prochaine fois. 

Revenons à la chanson française. Depuis votre premier album, il n’y a pas un papier qui n’évoque la filiation avec des monuments de la chanson française (Gainsbourg, Bashung, Ferré, Brel), est-ce que c’est quelque chose que vous appréciez ? Et plus globalement, est ce que ces figures tutélaires sont des modèles à atteindre ou plutôt des forces d’attraction que vous gardez à distance pour créer votre propre route ?

AT : J’ai l’impression que dans toute forme de patronage, tu es un élève qui a un maître et que tu es dans une démarche de compagnonnage. Comme un artisan, tu apprends de ton maître et un jour tu t’en affranchis pour créer ton propre style. Chacun d’entre nous a commencé à faire de la musique pour essayer de procurer les mêmes émotions que nos maîtres respectifs. Avec le temps, on apprend à suivre notre boussole intime et à s’épanouir dans ce que nous sommes. Ça a été d’autant plus le cas dans cet album où on a été plus loin encore, sans penser à nos références, ni même aux canaux esthétiques qu’elles nous ont imposés.

Clément Doumic : Je pense que la reproduction est parfois consciente parce qu’on envie de s’approcher d’artistes qu’on aime mais le fait de travailler longtemps et à plusieurs permet de s’en éloigner et de créer quelque chose de nouveau.

Raphaël de Pressigny : Je pense que cette évocation de grands de la chanson française vient du fait que ce sont des artistes qui n’ont pas porté attention uniquement à la qualité du texte et de la voix mais ont toujours cherché cet équilibre entre la voix et la musique. Notre démarche s’inscrit dans cette filiation. On essaye de faire cohabiter la puissance de la voix et de la musique, et on le fait avec les sons de notre époque. C’est plus une question de démarche que de forme.

SW : Après je me souviens que pendant qu’on composait, on a réécouté un peu par hasard Aznavour, Barbara. Avec les artistes que tu as cités, ceux-ci ont réussi à écrire des suites d’accords, des mélodies qui sont de l’ordre de la perfection. Ca peut paraitre basique à dire mais on essaye de s’inscrire dans cette volonté d’écrire les plus belles chansons possibles. On aime aussi beaucoup la musique brésilienne ou le jazz qui parviennent à faire une adéquation parfaite entre la mélodie et les accords.

AT : C’est ce qui est beau et commun dans la musique brésilienne ou la grande chanson française. C’est ce mélange de pureté, d’émotion et de maîtrise. C’est de la musique populaire sophistiquée.

Depuis la disparition de Bashung, plus récemment de Higelin ou Christophe, est-ce que la scène française compte encore des gens qui vous inspirent et qui s’inscrivent dans la démarche que vous évoquiez ?

CD : J’aime beaucoup tout ce que fait Flavien Berger. Grand Blanc aussi qui est moins connu mais qui propose une recherche textuelle, musicale et de production vraiment intéressante.

AT : J’aime énormément Mustang qui a une plume hyper acerbe et très ramassée. Le premier EP était plus électro, avec des inspirations comme Alphex Twin.

RdP : Je crois qu'en français, on va plus facilement flasher sur du rap. On devrait sans doute plus se tenir informé sur la chanson française.

CD : Shakira a fait une superbe reprise de "Je l’aime à mourir". (Rires)

Vous avez enregistré à Bruxelles au Studio ICP. Qu’est-ce qui vous a poussé vers cet endroit culte ?

SW : Ça fait longtemps qu’on nous parle de ce studio mythique. On n’osait pas vraiment y aller sur les deux premiers albums. Ici on avait vraiment beaucoup bossé en amont et donc on a osé affronter cette cabine magique, dans laquelle on ressent une pesanteur au vu de tous les grands musiciens qui y sont passés. On a pu aussi compter sur l’expérience d’Arnaud et de Boris Wildorf, l’ingénieur du son qui a enregistré notre album et qui est aussi l’ingénieur de Einstürzende Neubauten.

AT : On a fait ce choix aussi parce qu’on a une super relation avec Bruxelles. A chaque concert on a eu des échanges incroyables avec le public, depuis la Rotonde jusque l’AB. On a senti une ville aimante et qu’on a aimé, on s’y est fait beaucoup d’amis. C’était important d’être dans une ville agréable même si on n’est pas sorti souvent du studio (sauf pour aller au Belga place Flagey).

Dernière question : est-ce que vous savez déjà quand vous aller pouvoir défendre l’album sur scène ?

Feu Chatterton : Plusieurs festivals ont été maintenu cet été donc on a grand espoir de jouer bientôt. Le reste de la tournée devrait démarrer en octobre et sera tout prochainement annoncée. On a hâte !

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