Aeroplane

cuisiné par Jeff le 19 août 2010 | publié le 4 octobre 2010

Lorsque nous nous asseyons aux côtés de Vito De Luca en cette fin de mois d'août, cela fait déjà environ huit heures que le DJ/producteur belge a entamé sa journée promo. Il faut dire qu'à quelques semaines de la sortie très attendue de l'album We Can't Fly, cela se bouscule au portillon pour s'entretenir avec celui qui est désormais seul aux commandes d'Aeroplane. Et malgré un emploi du temps pour le moins chargé et une journée épuisante dans les pattes, c'est un jeune type plein d'humour et loquace qui répond à nos questions.

Goûte Mes Disques: Cette interview, on attend de pouvoir la faire depuis de nombreux mois. Ce premier album, on pensait qu'il sortirait à la rentrée 2009. Peut-on vraiment parler de retards ou est-ce que tout s'est passé comme prévu?

Vito De Luca: Le disque, tel qu'on peut l'écouter aujourd'hui, a été écrit il y a deux ans et demi. Le problème, c'est que pendant un an et demi, on a parlé d'un disque sur lequel on ne travaillait pas! Forcément, rien ne pouvait se passer. On n'avait juste pas le temps, on était le tête dans le guidon avec nos remixes et nos DJ sets. De plus, à l'époque, on n'était pas connus, donc l'album n'était pas une priorité. On attendait juste le bon moment. On ne sait pas trop d'où les rumeurs et la pression sont arrivées. Au final, l'enregistrement de l'album a duré deux semaines à Toulouse, plus un bon mois pour le mixer.

Goûte Mes Disques: A l'époque, on parlait même des frères Dewaele (Soulwax) pour produire We Can't Fly...

Vito De Luca: On les a rencontrés. Mais il avaient pris tellement de retard sur le Ciao! de Tiga qu'il aurait fallu patienter longtemps avant de les avoir en studio. C'est pour cette raison qu'on a préféré en rester là.

Goûte Mes Disques: Et c'est à quel moment que Bertand Burgalat est entré dans l'équation?

Vito De Luca: Quand le buzz a commencé à enfler autour d'Aeroplane et qu'on a disposé de vrais moyens pour travailler dans un vrai studio. C'était une expérience complètement nouvelle pour nous. C'est à ce moment précis que j'ai émis l'idée de recruter un producteur. C'est plus ou moins à ce moment là qu'on a eu des contact avec Soulwax. C'est aussi à ce moment-là que Bertrand a bossé sur le Summer Night de Robert Wyatt. C'est un disque que j'adorais. Je trouvais la production parfaite et j'ai lâché le nom. Comme le management était emballé, on a envoyé des démos à Bertrand, qui était lui aussi emballé. Je me rappelle, il est venu avec un petit bout de papier sur lequel il était écrit « Track 1: superbe... Track 2: incroyable... Track 3: j'adore ». Bref, tout le monde était emballé.

Goûte Mes Disques: A l'époque, l'association Burgalat / Aeroplane semblait assez bizarre. Mais aujourd'hui, quand on écoute We Can't Fly, on comprend mieux. Aeroplane a pondu un disque pop.

Vito De Luca: Mais tout à fait! Le seul autre terme que j'accepte, c'est « balearic », dans le sens véritable du terme, c'est-à-dire un mélange de styles qui crée ce son balearic. Pas le balearic tel qu'il a été créé par la presse il y a deux ans. Ca c'est un truc monté de toute pièce pour caser tout ce qui ne pouvait pas recevoir l' étiquette nu-disco. Pour moi, un bel exemple de nu-disco, c'est Mustang. C'est club, c'est dub, c'est disco... c'est nu-disco!

Goûte Mes Disques: Et Lindstrøm ?

Vito De Luca: Lindstrøm et Prins Thomas, c'est eux qui ont créé le nu-disco, mais il ne vont pas faire « I Feel Space » pendant 20 ans. Ces mecs se recyclent en permanence. Il n'y à qu'à écouter leur remix pour les Chemical Brothers: on sent que ces mecs sont revenus à leur meilleur niveau, même si ça n'a rien à voir avec ce qu'ils faisaient à l'époque. Where You Go I Go Too est un album magnifique lui aussi. Mais cette logique de morceaux interminables, à l'image des 30 bonnes minutes qui ouvrent Where You Go I Go Too, ça ne m'intéresse pas. Eux, ce qu'ils aiment, c'est le dub et le kraut. Moi ce que j'aime, ce sont les structures couplet/refain/couplet/refrain/pont/refrain.

Goûte Mes Disques: Est-ce que ce sont ces velléités pop qui ont été à la base du départ de Stephen?

Vito De Luca: Tout s'est passé de façon assez naturelle. Moi je me suis retrouvé en studio tandis que lui devait s'occuper des bookings, de réserver les avions, de télécharger les promos. Et finalement, je me retrouvais seul à composer. Et je n'avais pas envie de changer cette manière de bosser juste parce que ça ne lui plaisait pas. Et comme au final, j'étais le seul à pouvoir jouer cet album en live, à pouvoir expliquer ce qui avait été fait, c'était un peu normal que j'aie la garde d'Aeroplane.

Goûte Mes Disques: Aujourd'hui, si tu pouvais résumer Aeroplane en cinq noms, quels seraient-ils?

Vito De Luca: Pas facile. Je citerais simplement mes influences, parce que c'est ce que j'essaie de mettre dans le disque: les bandes originales de film, Pink Floyd, Lucio Battisti, une de mes plus grosses influences, l'italo-disco au sens 'early electronic' du terme, et la pop quelle qu'elle soit. J'aime les mélodies.

Goûte Mes Disques: En écoutant le disque, j'ai aussi pensé à Giorgio Moroder sur « The Point of No Return ».

Vito De Luca: Clairement. Ce morceau, c'est Scarface, c'est La Boum et c'est toutes ces musiques grandiloquentes que j'aime tant. Après, y'a certainement des gens qui vont détester.

Goûte Mes Disques: Et j'ai cru comprendre que quelque chose se tramait avec ce bon vieux Giorgio...

Vito De Luca: C'est vrai, on a fait un truc ensemble, mais je ne sais pas encore si ça va sortir. « Superstar » est un morceau fortement inspiré par Giorgio Moroder et un jour j'ai lancé « Faudrait que Giorgio Moroder se charge du vocoder ». On lui a demandé, il a accepté et on s'est retrouvés à Zurich pour enregistrer une version alternative du morceau qu'on espère sortir plus tard. Vu que c'est Moroder, je préfère prendre mon temps pour accoucher de quelque chose de bien!

Goûte Mes Disques: Ca été facile de le convaincre? Ce mec est un peu l'homme invisible.

Vito De Luca: Effectivement, il ne fait plus rien. Mais tout s'est fait assez facilement. Un jour, je reçois un coup de téléphone et j'entends « Allo Vito, it's Giorgio... Giorgio Moroder... ». Je n'en revenais pas! Le mec me dit qu'il a fait des essais au vocoder et qu'il va m'envoyer ça. Lui fait clairement ça pour le fun, ça l'amuse et il a bien aimé le morceau. Mais il ne faut pas lui en demander trop non plus.

Goûte Mes Disques: Moroder n'y est pas encore, par contre sur le disque, y'a une belle palette d'invités...

Vito De Luca: Ces invités, ce sont beaucoup de coups de coeur. Par exemple, il y a Mary Clayton. A mes débuts, j'étais un DJ spécialisé dans les « rare grooves », je jouais beaucoup de soul et j'avais des disques de Mary Clayton, sans jamais percuter que c'est elle qui chantait sur « Gimme Shelter », le meilleur album des Rolling Stones à mes yeux. J'ai alors demandé à mon management de remuer ciel et terre pour la retrouver. Ca leur a pris deux jours, mon manager habitant à Los Angeles comme elle. Il y a aussi Sky Ferreira, dont j'avais besoin d'une voix jeune et sexy pour chanter sur cette reprise de « Sans Mensonges » (ndr: de Marie Gillain). Je pense qu'elle va être énorme. Et puis il y a Nicolas Ker. Un jour, j'ai allumé ma télévision à 3 heures du mat' et je suis tombé sur « Antibodies ». De là, on a demandé à Joakim et tout s'est passé très simplement. Et au final, on a ce qui est pour mois la prestation vocale la plus époustouflante de l'album, tant techniquement que créativement.

Goûte Mes Disques: Justement, parlons un peu des managers. A tes débuts, tu étais sous l'aile protectrice de Dirk De Ruyck, un nom qui circule pas mal dans le microcosme belge sans qu'on sache vraiment trop qui il est. Pourtant, Eskimo c'est en partie lui, le Culture Club c'était aussi lui, VillA et Mustang c'est lui et Aeroplane... c'était lui aussi. Pourquoi ne bossez-vous plus ensemble?

Vito De Luca: Tu peux aussi ajouter les premières Soulwax-Mas à Gand, qu'il a organisées avec le groupe. Au niveau d'Aeroplane, Dirk a eu un rôle important: c'est lui qui nous a signé sur Eskimo Recordings. C'est lui qui a le plus cru en nous à nos débuts, quand personne n'y croyait, et c'est lui qui a permis à l'album de se faire. Mais le problème avec Dirk, c'est que la paperasse, les emmerdes, les histoires de fric, ça l'énerve. C'est plutôt un mec d'idées et de design. Par contre tout ce qui va avec le succès, ça l'emmerde.

Goûte Mes Disques: Et le live dans tout ça?

Vito De Luca: Au début, j'avais du mal à trouver des musiciens. Et à l'époque où Aeroplane était encore un duo, il fallait ajouter à cela le fait que Stephen ne jouait d'aucun instrument. Maintenant, je suis tout seul, et il est donc plus facile de prendre les décisions. J'ai trouvé des musiciens australiens, je pars répéter là-bas au mois de décembre et j'espère pouvoir commencer les live l'année prochaine. En tout cas, je suis tout excité à l'idée de jouer en live. Moi je serai aux guitares/clavier, il y aura un deuxième clavier, un bassiste/guitariste et un batteur. Et je vais me battre pour ne pas voir le moindre ordinateur sur scène.

Goûte Mes Disques: Chez Aeroplane, j'ai toujours eu l'impression qu'il y avait une dimension internationale, une envie de ne pas passer par la case « foire à boudin » de peur de s'y retrouver bloquer indéfiniment...

Vito De Luca: Ne t'inquiète pas, j'en ai fait des foires à boudin... Finalement, la sauce a pris en Belgique parce que la Belgique ne savait pas qu'on était un groupe belge. Pour nous, tout a commencé en Angleterre, quand notre premier maxi a été playlisté avant sa sortie par Lindstrom et Prins Thomas dans leur Essential Mix. A partir de là, les demandes de remix ont commencé à tomber et on est arrivés en Belgique en transitant par l'étranger, ce qui est assez bizarre.

Goûte Mes Disques: Pourtant, aujourd'hui, Aeroplane cartonne en Belgique et on ne vous y voit que très peu.

Vito De Luca: Moi, je ne demande que ça de jouer en Belgique. Mais le problème, c'est où jouer? C'est un peu le désert pour moi en Belgique. Tout à l'heure, un autre journaliste m'a demandé pourquoi rien ne se passait pour Aeroplane en Belgique ou en Wallonie. La réponse, c'est parce qu'il ne se passe rien en Belgique ou en Wallonie.

Goûte Mes Disques: Pourtant, certains ne sont pas vraiment du même avis que toi, Cosy Mozzy (moitié de Mustang et organisateur des soirées Libertine Supersport) par exemple... Il a même plutôt tendance à dire qu'on a beaucoup de chance en Belgique et qu'on devrait arrêter de se plaindre.

Vito De Luca: Mais lui il habite Bruxelles et il est promoteur, son approche n'est pas vraiment la même. Il faut quand même qu'on mette les points sur le i. La Belgique, c'est bien pour le chômage et la sécurité sociale. Par contre, pour la musique, ce n'est pas vraiment « the place to be ». Quand je dis à certains journalistes belges que Soulwax, ça vient de chez nous, il y en a qui ne le savent même pas! Pourtant, tous styles confondus, c'est le plus gros truc belge qui existe. C'est certainement pas Maurane ou Axelle Red qui vont leur faire la nique.

Goûte Mes Disques: Justement, en parlant de Soulwax, la dernière fois que j'ai vu Aeroplane, c'était à la Soulwaxmas, et vous aviez la lourde tâche de passer derrière eux!

Vito De Luca: Oh putain... Eux, ils terminent leur set par « Territorial Pissings » de Nirvana, avec les confettis et tout le bazar et nous on passe derrière. Si c'était à refaire, je préfèrerais jouer en warm up ou dans une autre salle. Perso, je préfère les petits clubs à l'anglaise de 500 personnes, comme on en trouve à Manchester ou à Glasgow, où il y a un vrai sens de la fête. Après, on a fait Coachella devant 8.000 personnes. Je pensais que ça allait être à chier et pourtant ce fut incroyable! De voir ces milliers de personnes qui dansaient quand on a passé « If I Ever Feel Better » de Phoenix, c'était le pied. Ce weekend à Helsinki, tout le monde est devenu fou sur « We Can't Fly », qui reste un truc à 98 BPM. J'ai commencé mon set avec le remix de George Michael que je viens de finir, un truc à 85 BPM, et pourtant tout le monde dansait.

Goûte Mes Disques: Pour terminer cette interview, on reste dans les remixes. Y'en a-t-il que tu rêves de faire?

Vito De Luca: C'est une question à laquelle je ne réponds jamais parce que tous les morceaux que j'adore ne sont pas remixables... ils sont parfaits tels qu'ils sont. Il m'est arrivé une fois de remixer un morceau que j'adorais, c'était le « Best In Class » de Late of the Pier, mais je ne suis jamais parvenu à faire aussi bien que l'original. Voilà pourquoi je ne remixe pas les morceaux que j'aime.

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