L'été est enfin là mais on ne voit aucune raison pour arrêter d'écouter des disques tout droit sortis des ténèbres. Pour ce douzième numéro de Wake Up The Dead, notre dossier consacré à l'actualité des musiques extrêmes, retour sur six albums qui nous font à nouveau explorer le chant lexical de la violence.

Portal

Hagbulbia

Nikolaï

De nos jours, la carte « musique expérimentale » est vite dégainée pour désigner les audaces timides de quelques groupes. Pourtant, un petit passage de biniou dans un titre de hardcore ne suffit pas à remplir le cahier des charges d’une production non conventionnelle. Un seul critère compte : la vitesse à laquelle une pièce se vide après avoir foutu sur la platine l’album concerné. Sur ce point, le groupe de death / black metal Portal en connait un rayon. Après leur Ion de 2018, qui est accessoirement l'un des meilleurs disques de death metal de la décennie, les Australiens s’étaient définitivement imposés comme le groupe le plus électrisant et majeur de la musique extrême expérimentale. Ils reviennent avec deux albums sortis coup sur coup. Intéressons-nous au plus terrifiant du lot : Hagbulbia.

Pas la peine d’espérer la moindre structure rassurante sur laquelle se raccrocher. Portal n’offre que du drone, des nappes de guitares et de l’ambient cauchemardesques. Les voix assument naturellement une place importante, entre hurlements dans ta gueule et grognements perdus au loin. Ce n’est même pas une musique diabolique, c’est un enregistrement officiel du dernier niveau de l’Enfer. Hagbulbia lorgne parfois même du côté du harsh noise pour proposer une bande-son de ta plus flippante paralysie du sommeil. Si vous avez l’estomac bien accroché, ne boudez pas votre souffrance et jetez également une oreille attentive sur Avow. Une théorie du complot circule – démentie par le groupe – et certifie qu’il faut écouter les deux albums simultanément. Je n’ai pas osé aller au bout, de peur d’invoquer une horde de démons.

DVNE

Etemen Ænka

Erwann

Alerte nerd: du metal spatial et aux accents progressifs, avec en prime un nom (Dvne) faisant référence à l'œuvre de science-fiction de Frank Herbert ? Bingo chez les binoclards. Les Écossais s'étaient déjà fait remarquer en 2017 avec Asheran, odyssée épique mélangeant sludge, stoner, et prog. Sur leur deuxième album Etemen Ænka, exit le stoner, l'accent est mis sur les mélodies. Les compositions s'appuient toujours sur des bases sludge mais les envolées atmosphériques constituent l'épice de cet album. Les trois années de tournées incessantes ont fait rentrer de la moula, et celle-ci est fort bien utilisée : la production est aux petits oignons, ainsi qu'un mastering signé Magnus Lindberg de Cult of Luna. Grâce à ce step-up, c'est massif, c'est beau, mais c'est surtout épique, toujours prompt à invoquer des paysages que n'aurait pas reniés Moebius.

Spectral Wound

A Diabolic Thirst

Alex

Tout ce qui sort du catalogue Profound Lore a généralement de quoi mettre nos oreilles à rude épreuve, et plutôt dans le bon sens du terme. Qu’il s’agisse de Of Feather And Bone, Portal, Mortiferum, Lingua Ignota, Innumerable Forms ou encore Spirit Possession, le label canadien a fait ses preuves ces dernières années pour sélectionner avec bon goût les artistes qui tapent juste et fort. C’est donc en cherchant notre dose un peu par hasard sur le Bandcamp du label que l’on est tombé sur Spectral Wound, quintet de black metal fondé en 2015 et basé à Montréal. Si le groupe n’en est pas à son premier essai (on vous suggère également l’écoute de Infernal Decadence, sorti en 2018), il nous était en revanche totalement passé sous le radar avant qu’A Diabolic Thirst ne vienne nous démontrer que les négliger, nous n’aurions pas dû. En 6 titres, Spectral Wound démontre une certaine maestria lorsqu’il s’agit de proposer un black metal aux accents old-school, loin toutefois d’être dénué de mélodies et rebondissements dans le songwriting. Tous les éléments nécessaires à la confection d’un bon disque de BM sont d’ailleurs présents, des blasts beats incessants au riffing aventureux. La production est ici des plus limpides et ne joue pas la carte du groupe qui joue dans une grotte tandis que le mastering d’Arthur Rizk (Eternal Champion, Cold World) accentue avec brio l’aspect mélancolique et glacial du combo. De par une certaine accessibilité également, le disque dans son ensemble pourrait même s’apparenter à une porte d’entrée au genre pour les non-initiés. Et si A Diabolic Thirst ne réinvente finalement pas grand-chose, il n’en faut pourtant pas plus pour nous donner envie d’y revenir régulièrement. 

Mare Cognitum

Solar Paroxysm

Jeff

À première vue, on pourrait penser que le concept de « one man band » convient mal au metal, qui a bien besoin du collectif pour démultiplier sa force de frappe et coller au cahier des charges d’un genre qui se veut pas nature extrême. Mais quand on y réfléchit un peu, certains de ses sous-genres sont fait pour avancer en solitaire. Et tout en haut de cette liste, il y a le black metal, musique misanthrope par excellence, et dont les traits les plus caractéristiques sont amplifiés par cette solitude qui induit le rejet et le dégoût de l’autre. D’ailleurs, de The Ruins of Beverast à Leviathan en passant par Xasthur, le BM ne manque pas de grands projets incarnés par une seule et même personne. Dans cette catégorie, il convient également d’inclure Mare Cognitum, le projet de l’Américain Jacob Buczarski, qui sévit depuis une petite dizaine d’années dans les sphères les plus atmosphériques du black metal, et aligne les disques impeccables, à l’image de ce Solar Paroxysm sorti en mars dernier, et qui impressionne par la façon dont tous les éléments propres à un bon disque d’atmospheric black metal se mettent en place avec une fluidité et une simplicité totalement remarquables. Car se prendre dans les gencives des titres aussi complexes et monumentaux que « Antaresian » ou « Luminous Accretion » permet de prendre la pleine mesure du travail accompli par Jacob Buczarski, et de sa capacité à donner à sa vision une forme aussi aboutie.

Cruelty

There Is No God Where I Am

Nikolaï

À l’approche de l’été, on se sent parfois à la merci d’une torpeur difficile à secouer. Les minutes s’égrènent dans une mollesse généralisée et on se demande ce qu’on peut bien foutre pour s’extirper de ce marasme. Ne cherchez pas la réponse plus loin :  le hardcore des Anglais de Cruelty est parfait pour combattre les états léthargiques.

Formé en 2017, Cruelty a eu le temps de sortir une démo et deux EP's avant que leur trajectoire ne soit déviée par la crise du COVID-19. Qu’importe, leur premier album est désormais solidement entre nos mains afin qu’on puisse constater que le post-punk n’est pas le seul genre musical à subir un coup de lifting sur la scène UK. Le revival metalcore puisant son inspiration dans les 90’s et le début des années 2000 réclame aussi sa place au soleil. En 12 titres, Cruelty arrive à créer une atmosphère suffocante à la limite de la claustrophobie où les riffs et les tempos frénétiques s’entrechoquent. En gros, résultat chaotique mais maîtrisé garanti. Il faut chercher du côté des premiers albums de Converge pour un niveau similaire de sauvagerie et de terreur sonique.

There Is No God Where I Am est en plus inspiré par Le Livre de la Loi d’Aleister Crowley, dans lequel l'écrivain et occultiste est visité par un "Saint Ange Gardien" nommé Aiwass lui dictant les thèmes centraux de la pratique de Thelema. HARDCORE JUSQU’À LA MORT.

Blindfolded And Led To The Woods

Empire of the Blind

Erwann

En Nouvelle-Zélande, il y a des hobbits, du rugby, plus de moutons que d'habitants, et du death metal dissonant. Si l'année dernière avait vu les champions d'Ulcerate rafler la mise, la saison 2021 voit débarquer Blindfolded and Led to the Woods. Élevés au même biberon qu'Ulcerate et Jonah Lomu (bonjour le biberon), le groupe puise également ses inspirations chez Nile, mais également dans le deathcore et ses tons gutturaux. Au final, rien de bien incroyable, mais là où les Kiwis surprennent, c'est dans l'espace qu'ils laissent à des nappes à la limite du shoegaze. Ainsi, même si ça reste du death metal, tout n'est - fort heureusement - pas que lourdeur et voix caverneuses. L'équilibre entre les phases violentes et celles plus atmosphériques est soigneusement dosé : si les moments plus introspectifs brillent, c'est parce qu'ils surviennent lorsque le groupe détruit puis rassemble son death metal avec des éléments de grind, black, ou post-metal. Quand l'album est à son apogée, c'est d'abord en fusionnant tous les éléments les plus lourds de leur spectre sonore, avant d'exploser en une avalanche de riffs laissant à des tonalités rêveuses le soin de conclure le voyage sur une note plus calme, mais pas moins inquiétante.