Vulvet Underground, clap troisième. Dans ce nouveau chapitre de notre dossier ladies only, on va s'intéresser aux tigresses qui ne se laissent pas faire dans le hip et le r&b US. Cinq belles découvertes, toutes griffes dehors.

Rico Nasty

Dans la famille « angry ladies », je demande la fille, plus vénère que jamais. Rico Nasty vient du Maryland, et du haut de ses 22 ans, elle annonce déjà le futur du hip-hop américain. Le vrai futur : un futur lucide, qui n’est pas celui de l’espoir, mais celui de la lutte. Comme l’annonce son (déjà) deuxième album, Anger Management, la violence de sa musique est une percée vers un empowerment déterminé, pour les femmes et pour les minorités aux États-Unis. « Gérer sa colère », ce n’est pas la calmer, au contraire, c’est l’affubler du rythme parfait pour canaliser sa direction. Et attention à ne pas se trouver sur son passage, car elle fait ça bien. Très logiquement alors, le talent qu’elle est capable de mobiliser commence à être reconnu, puisque c’est Kenny Beats qui a produit les sons de son dernier disque, lui montrant la voie - qu’elle aurait empruntée de toute façon – du petit groupe des piliers du rap alternatif.

Bbymutha

À côté de Rico Nasty, Bbymutha détient presque une posture vétérane. Et à ce titre, elle endosse un tout autre rôle vis-à-vis de la place des femmes dans le rap américain : plus calme, attachée à un hip-hop plus traditionnel, elle occupe une place d’entre-deux qui la coupe radicalement d’un certain succès. Pourtant, elle est une figure d’inspiration pour beaucoup de jeunes rappeuses, à commencer par les autres artistes mentionnées ici, parce que dans le studio, sur scène et en dehors, Bbymutha est une tueuse. Engagée, polémiste, elle n’hésite pas à se foutre à dos l’industrie des majors pour défendre sa musique et ses convictions, notamment lorsqu’on lui conseille de vendre ses morceaux à Nicki Minaj parce qu’elle a la peau plus claire qu’elle, et que son compte en banque en profitera mieux comme ça. Old-school et pas soft pour un sou, voilà quelqu’un qu’on devrait mettre bien plus en avant pour redonner de l’élan au hip- hop outre-Atlantique, car sur « Spooky Mutha Mansion », Bbymutha « raps her ass off », comme le dit Cardi B.

Chynna

L’enfant prodige. Repérée à 14 ans lorsqu’elle zonait déjà dans le milieu du rap à Philadelphie, elle est vite devenue la protégée d’A$AP Rocky. Après un million de singles et d’EP mais aucun album, Chynna est une artiste qu’on cherche toujours à identifier. Son dernier morceau, « iddd », nous rappelle pourtant à quel point la noirceur et l’ironie de son atmosphère en font une des artistes à surveiller en 2019. Récit de drogue, humour noir, la profondeur de ses textes est toujours un regard porté vers l’ombre qui l’entoure, et c’est dans cette esthétique qu’elle réussit le mieux, comme l’avait montré le « carton » qu’avait fait la sortie de Music 2 Die 2 il y a deux ans. Chynna doit exploser rapidement, car elle a le talent pour devenir une artiste prophétique pour une génération biberonnée à la lean et au réchauffement climatique.

Tierra Whack

En février, on annonçait Tierra Whack comme le next big thing du rap féminin ; il semblerait que la rappeuse, elle aussi originaire de Philadelphie, ait le potentiel pour devenir un next big thing du rap tout court. Invitée pour la première fois à Coachella cette année, Whack récolte en 2019 les excellents retours auxquels son album Whack World avait donnés lieu l’an passé. Un album en seize morceaux d’une minute pile chacun, de quoi montrer que le public est prêt pour des artistes aux formats complètement non-industrialisés. Pour son nouveau projet, elle s’est une nouvelle fois laissée aller à créer au lieu de rapper pour boucher les trous d’un futur album vendable : cinq singles sont sortis en cinq semaines, formant un TW2 EP jamais vraiment officialisé mais qui permet de se rendre compte d’où en est Tierra Whack aujourd’hui. Réponse : partout. D’un hip-hop finement maîtrisé dans l’art de la punchline et du flow à un Rnb pseudo-caribéen, son talent explose de toute part et on attend avec impatience la suite.

Dounia

Née dans le Queens, la New-Yorkaise incarne une autre facette de cette nouvelle génération de rappeuses. Proche du Rnb et de formats plus pop, elle est pourtant une rappeuse hors pair qu’on avait pu découvrir avec The Avant-Garden l’an passé. Son nouvel album, THE SCANDAL, va plus loin encore dans cette « pop urbaine » légèrement acidulée, passant radicalement le cap de la chanson sans jamais oublier son identité hip-hop. Et surtout, sans oublier de kicker le patriarcat en plein visage, comme dans l’excellent « LOWKEY GRL » : « Said you want her independant, with her own bread, but every time she make a move / You in your own head, gettin insecure, supposed to be « the man » ». C’est la grande force de sa musique : Dounia rappelle à toutes ses auditrices qu’il n’y a pas besoin d’être Rico Nasty pour être féministe et lutter pour sa place, qu’il n’y a pas besoin de hurler pour être incisive, donnant peut-être espoir que les rappeuses pourront bientôt être libérées sans avoir à briser des chaînes.