John Coltrane est né en 1926 en Caroline du Nord et sera malheureusement emporté par une maudite infection hépatique en 1967 à l’âge de quarante ans, il y a tout juste un demi-siècle. Durant son trop bref passage sur Terre, il révolutionna littéralement le jazz, lui insufflant une nouvelle dimension quasi mystique et une technicité jamais atteinte. Il incarna surtout une musicalité inédite, à jamais moderne et immédiatement identifiable comme avant lui les grands innovateurs tels Charlie Parker, Dexter Gordon ou Thelonious Monk.

John était un musicien, un être merveilleux. Il vivait par et pour la musique. C’était plus qu’une raison de vivre, c’était une obsession. Jouer, toujours jouer, il était dans une urgence extrême de jouer comme s’il savait que son temps lui était compté

Mal Waldron

Il y aura un avant et un après Coltrane. Ce son véhément, mélange d’urgence et d’apaisement est le reflet d’un artiste habité par une foi énorme en la liberté qu’elle soit spirituelle ou musicale, celle d’un homme charismatique, affable, généreux mais impatient et sans cesse porté par la volonté de jouer sa musique pour révéler à l’auditeur les tréfonds de son âme de créateur.

L’astre Coltrane n’aura de cesse d’éblouir et d’écrire les plus grandes pages de l’histoire du jazz et de la musique moderne en général jusqu’aux dernières années de sa vie où il fera figure de père spirituel pour toute une génération de musiciens noirs d’avant-garde révoltés contre l’Amérique ségrégationniste. Avec pour seules armes son saxophone et son infinie ferveur.

Quand on connaissait bien John (...), il était tout à fait impossible d’éprouver pour lui autre chose que de l’admiration, du respect et de l’amitié

Sonny Rollins

De ses débuts avec Miles Davis jusqu’à ses ultimes saillies avec Pharoah Sanders où il embrasse la « New Thing » plus connu sous le nom de free jazz, Goute Mes Disques se propose de rendre hommage à John Coltrane pour le cinquantenaire de sa mort et vous invite à (re)découvrir dix étapes décisives de la vie de Coltrane à travers dix albums historiques.

Ultime précision: la musique de John Coltrane est très difficile à formuler par de simples mots sans entrer dans un jargon lourd que seuls des musiciens avertis pourraient alors comprendre et tel n’est absolument pas notre motivation ici. Le but est d’en comprendre l’essence, l’histoire, le contexte et d’offrir quelques clés pour pénétrer et surtout apprécier le très riche univers de Coltrane. En outre, nous avons pris le parti de ne commenter que les disques sortis de son vivant comme pour mieux célébrer non pas simplement son héritage mais surtout sa vie.

Coltrane

Prestige 1957

Dès 1946, au sortir de la seconde guerre mondiale, les premières traces de John Coltrane apparaissent au sein de l’orchestre de l’US Navy où sous les drapeaux, le jeune saxophoniste se met au service des musiques en vogue, le rhythm and blues et le bop. Sa route croise ensuite celle de divers musiciens dont l’immense Charlie Parker et la chanteuse Dinah Washington avant d’être embauché par le trompettiste Dizzy Gillespie avec qui il tournera beaucoup entre 1949 et 1951. D’autres expériences suivront notamment auprès de l’alto Johnny Hodges (1954) et lui permettront ainsi de se forger un nom et une solide réputation de sideman dans le milieu du jazz alors en pleine boulimie créative. Il jouera également à cette période avec le séditieux pianiste Thelonious Monk avant que n’intervienne un premier grand tournant dans sa carrière en 1955 quand il intègre le quintet original de Miles Davis.

Coltrane y fait ses armes, peaufine son style et enregistre avec lui des chefs-d’œuvre comme Workin’ With the Miles Davis Quintet, Cookin’ ou Miles. Finalement, il signe sur le label Prestige son premier véritable album en tant que leader en 1957, l’éponyme Coltrane. L’album est clairement marqué du sceau hard bop, courant moderne souligné par un tempo plus lent que le be-bop et marquant l’avènement de jeunes musiciens noirs en rupture avec l’école blanche californienne dite « cool » à laquelle elle objecte une rythmique beaucoup plus tranchée et agressive notamment sous l’impulsion des batteurs Max Roach et Art Blakey.

Quelques grands noms du jazz forment le sextet autour de Coltrane sur l’album comme Red Garland et Mal Waldron au piano, Paul Chambers à la basse et Sahib Shihab au saxophone baryton. Chambers et Garland sont par ailleurs membres du quintet de Miles et il se dégage inévitablement de Coltrane le même genre d’ambiance que celle de la série Cookin’ (« Violets for your Furs », « Time was », « Straight Street »...). L’œuvre n’est pas d’une grande originalité par rapport au reste de sa carrière ou à ses contemporains mais a le mérite de faire prendre confiance au néo-leader Coltrane dont la complicité avec Shihab vaut largement le détour comme sur « Bakai ». Sur le morceau « While my Lady sleeps », on peut entendre un Coltrane alternant solos enjoués et notes plus apaisées au milieu d’une rythmique parfaitement au diapason, soit l’essence même du hard bop. Coltrane a donc tous les défauts et qualités d’un premier album, conventionnel certes mais déjà riche de promesses.

À écouter aussi : Soultrane, Lush Life, Dakar, Black Pearls (plus largement toute la période Prestige)

Blue Train

Blue Note 1957

Auréolé de ses premiers succès chez Prestige, John Coltrane est invité à produire un disque pour la mythique firme Blue Note. Le style ne change pas, il s’agit là toujours de hard bop mais qui n’a plus rien d’académique car à la différence de ses premiers solos, Coltrane compose presque tous les thèmes et s’est entouré de musiciens qu’il a lui même choisis. Ainsi, le swing est hyper accrocheur, l’ensemble en devient presque dansant (« Locomotion », « Moment’s Notice »). Les musiciens, tous habitués de la maison Blue Note respirent le groove et donne au disque un ton résolument funky, très représentatif de bon nombre de productions de la marque.

Lee Morgan à la trompette, Curtis Fuller au trombone, Kenny Drew au piano, Paul Chambers à la basse et l’immense Philly Joe Jones à la batterie se déchainent littéralement et le talent de producteur de Rudy Van Gelder parachève ce disque qui a tout d’un classique, à l’image du célèbre gimmick introductif du titre éponyme « Blue Train ». A noter que l’unique morceau que Coltrane ne compose pas lui-même, le standard « I’m old fashioned », est le seul qui tempère subtilement la frénésie de l’album. On pourra regretter que ce Blue Train soit le seul album personnel qu’enregistra Coltrane pour Blue Note mais il vient couronner en beauté cette première période du musicien et il se présente sans doute comme l’album le plus accessible au non-initié pour pénétrer et apprécier l’univers coltranien. Pas étonnant non plus que ce soit à cette même époque que Coltrane « grâce à Dieu » rompe avec la toxicomanie qui le rongeait depuis la fin des années 1940 et qui avait mit fin à sa première collaboration avec Miles Davis et choisisse de se concentrer désormais sur la musique et son jeu. Voilà donc pour une première révolution, spirituelle pour l’instant.

À écouter aussi : Tenor Madness (avec Sonny Rollins), Tenor Conclave (avec Hank Mobley)

Giant Steps

Atlantic 1959

En 1958, Miles Davis rappelle à ses côtés un John Coltrane enfin libéré de ses démons palliatifs. Les enregistrements avec le trompettiste de Milestones et surtout du chef-d’œuvre Kind of Blue en 1959 achèvent de façonner la personnalité et le style musical de Coltrane de moins en moins académiques. Son jeu se fait de plus en plus radical au risque d’ailleurs de choquer un public vieillot et frileux qui crie parfois jusqu’au blasphème comme le prouveront les huées du public de l’Olympia en 1960 lors du passage à Paris du quintet. Au contact de Miles et des principes du jazz modal basé sur l’improvisation, il innove et pousse son sax ténor vers de nouveaux champs d’exploration bien plus acérés et tranchants tout en conservant la personnalité et la chaleur de ses débuts témoins de son amour inconditionnel du blues et des ballades.

C’est alors qu’il signe sur le label Atlantic pour ce qui deviendra une série d’albums cultes qui pour une grande partie des critiques de jazz resteront le sommet de ce qu’ils définissent comme l’ « art coltranien ». Sous cette dénomination un peu pompeuse se cache en fait la quintessence du jeu de Coltrane pré-free tant il maîtrise à la perfection son instrument et le met au service de thèmes toujours mieux composés, offrant ainsi l’écrin nécessaire à toute cette débauche de technicité.

Pour le bien nommé Giant Steps, Coltrane écrit l’intégralité des morceaux et s’impose a fortiori comme un maître de la composition. Une grande partie des thèmes produits pour l’occasion deviendront en effet des standards du jazz à l’image de « Cousin Mary », « Naima » ou « Giant Steps ». « Naima » par exemple est une sublime ballade habitée par le souffle aérien du saxophone et les notes cristallines du piano qui traduisent à merveille l’amour que Coltrane porte alors à celle qui partageait sa vie. Pour interpréter ces thèmes, il s’entoure du fidèle contrebassiste Paul Chambers auquel il rend d’ailleurs hommage sur le titre « Mr P.C. » tandis que selon les prises, se succèdent au piano Tommy Flanagan, Cedar Walton et Wynton Kelly et à la batterie, Lex Humphries, Art Taylor et Jimmy Cobb. Le résultat est stupéfiant, les titres « Giant Steps » et « Countdown » ne ressemblent en rien à ce que Coltrane a enregistré jusqu’alors car il pousse par nappes successives son instrument dans des sphères rarement explorées et impose un style de jeu suraigu sur un tempo ultra rapide. Il faut dire qu’entre temps a éclot un autre phénomène, Ornette Coleman qui avec son Something Else !!!! a fait éclater le be-bop en définissant les bases du free jazz. Coltrane n’en est pas encore là mais est fortement influencé par cette déconstruction de l’héritage post-bop.

Il ne renouvellera d’ailleurs pas ce style Giant Steps si difficile à définir car il en avait sans doute déjà atteint les limites. Il ira bien au delà... Et pour cela, il quitte définitivement Miles Davis en avril 1960, le costume de sideman étant définitivement devenu trop petit pour lui.

À écouter aussi : The Avant-Garde (avec Don Cherry)

My Favorite Things

Atlantic 1960

Dès les premières notes du titre « My Favorite Things » (thème composé par Rodgers & Hammerstein pour la musique du film « La Mélodie du Bonheur »), on sent que quelque chose a changé et pour cause, John Coltrane délaisse pour cette première face du disque son saxophone ténor pour le désuet saxophone soprano devenu obsolète depuis les années Sidney Béchet. Mais là encore, c’est un tour de force car Coltrane redonne de la noblesse à cet instrument oublié (sauf du talentueux Steve Lacy, seul véritable spécialiste du soprano reconnu à l’époque) comme d’autres réintègreraient aujourd’hui de vieux légumes dans la cuisine moderne. Il admettra même plus tard que cette expérience lui aura permis d’aller encore plus loin dans l’utilisation du saxophone ténor.

Dans l’interprétation, Coltrane continue son exploration de la musique modale donc improvisée et décline le thème en y ajoutant un côté tranchant déjà entendu dans Giant Steps avec cette montée en puissance vers l’aigu et flirte de plus en plus avec les rivages empruntés par Ornette Coleman et la « New Thing ». Néanmoins, le morceau reste tout à fait abordable et respire immanquablement... le bonheur. Coltrane semblait d’ailleurs très attaché à cette mélodie puisque c’est un des thèmes qui jalonnera le plus sa discographie car outre cette version, d’autres se laissent entendre dans Selflessness, Offering (curiosité live enregistré en 1966 et sorti récemment des archives Impulse !) ou sur l’excellent Live at the Village Vanguard Again !.

Dans le même esprit de faire du neuf avec du vieux, le reste du disque est tout aussi réussi quand Coltrane retrouve son ténor et modernise des thèmes de George & Ira Gershwin ou une ballade de Cole Porter, trois standards qu’il réinterprète en y adaptant les trouvailles harmoniques nées de Giant Steps. C’est surtout « Summertime » de Porter qui marque l’esprit grâce à l’audacieuse rupture au milieu du morceau qui offre à entendre d’extraordinaires numéros de solistes, entre batterie débridée, basse ronflante et piano hyper chiadé avant la conclusion pleine d’assurance du maître ès saxophone.

L’autre qualité de ce disque est qu’apparaissent pour la première fois à ses côtés deux des futurs membres du quartet historique de Coltrane, l’animal Elvin Jones à la batterie et le délicat McCoy Tyner au piano. Steve Davis à la contrebasse assure mais on le sait, sera vite remplacer par Reggie Workman et surtout Jimmy Garrison. Mais on y reviendra.

À écouter aussi : Coltrane plays the Blues, Coltrane’s Sound

Olé Coltrane

Atlantic 1961

Clin d’œil supposé au Sketches of Spain de Miles Davis plus que véritable hommage à l’Espagne, John Coltrane signe avec Olé sa dernière livraison pour le label Atlantic avant d’aller rejoindre l’écurie Impulse !.

Et autant le dire tout de suite, Coltrane achève son contrat sur une prodigieuse réussite. Le titre éponyme « Olé » campe l’entièreté de la première face du disque. Dix huit minutes d’improvisation sur un thème écrit par Coltrane, dix huit minutes de pure jouissance : Le jazz modal dans toute sa splendeur. Dès les premières secondes, l’équilibre est parfait entre la tension imprimée par les contrebasses de Reggie Workman et Art Davis, les douces harmonies du piano de McCoy Tyner et les cymbales délicieusement caressées par un Elvin Jones judicieusement dans la retenue. C’est alors qu’arrivent le leader et son charismatique ténor, l’impeccable trompettiste Freddie Hubbard puis la flûte d’Eric Dolphy (autre immense innovateur du jazz moderne mort prématurément), crédité ici au nom de George Lane pour d’obscures raisons contractuelles. Les présentations faites, tout ce beau monde enchaine alors sur la même base rythmique des solos plus audacieux les uns que les autres. Tour à tour chaque musicien y va de son improvisation puis s’efface au profit d’un autre. Quand s’éclipsent Coltrane et Dolphy, c’est pour mieux laisser Tyner et ses notes hispanisantes nous envouter avant que lui même ne soit supplanté par le son presque surnaturel des deux contrebasses de Workman et Davis. Du très grand art, jamais dix huit minutes ne seront passées aussi vite.

En face B, l’impétueux « Dahomey Dance » s’imprime instantanément dans nos cerveaux par la grâce d’une rythmique (basse/piano/batterie) au groove imparable que Coltrane couronne de son jeu qu’on sent de plus en plus influencé par ses racines africaines comme l’indique le titre de la composition. Même constat avec « Aisha » dont l’efficacité tient cette fois au talent de composition de Tyner très à l’aise dans l’exercice de la ballade lascive et mélodieuse. L’indispensable Olé rappelle donc si besoin à quel point Coltrane maîtrise à la perfection l’art du post-bop et offre quelques indices sur ses nouvelles influences orientales et africaines qui s’avèreront déterminantes pour la suite.

À écouter aussi : Coltrane (Impulse !), the John Coltrane Quartet Plays

Africa/Brass

Impulse ! 1961

Comme une évidence a postériori, John Coltrane signe en 1961 un fructueux contrat chez Impulse !. Le label récemment créé par Creed Taylor s’auto-proclame alors (à juste titre) « The New Wave of Jazz » et trouve en la personne de Coltrane celui qui symbolise le mieux cette nouvelle vague de musiciens impertinents et novateurs qui font bouger le jazz. Il sera le premier grand représentant de la « New Thing » à intégrer le prestigieux label et ouvrira ainsi la voix à d’autres riches collaborations entre la marque et l’avant-garde du jazz d’Archie Shepp à Pharoah Sanders en passant par Charles Mingus, Marion Brown ou Gato Barbieri. Sa première livraison studio pour Impulse ! Africa/Brass est comme son nom l’indique à la fois une ode à l’Afrique et une sorte d’anachronisme puisqu’il invite en son sein des instruments que l’on ne croisait alors plus guère que dans les obsolètes brass bands de la première moitié du siècle (cor, trombone, tuba...). Le tout sera orchestré et arrangé avec doigté par Eric Dolphy et McCoy Tyner.

Occupant l’entièreté de la première face et long de plus de seize minutes, le titre « Africa » composé par Coltrane est un authentique exemple de son inventivité. L’originalité du morceau vient du bourdonnement qui le traverse, résultat du jeu des deux contrebassistes (Reggie Workman et Art Davis) et d’une armée de cuivre. C’est exactement ce son que Coltrane visait, celui d’un Big Band d’apparence classique mais qui joue selon une rythmique bien plus audacieuse, fortement influencée par l’Afrique. Un déchainement de force pure (voire l’euphorisant solo de batterie d’Elvin Jones et la solennité des cuivres) mêlé à une certaine idée du raffinement soutenu par l’aura du saxophone de Coltrane et le jeu toujours élégant de McCoy Tyner. Du très grand art.

Coltrane trouve ensuite matière à improviser sur un air traditionnel folk, « Greensleeves ». C’est cette fois le piano de Tyner qui semble donner le ton et invite les autres musiciens (big band, section rythmique et même Coltrane lui-même) à suivre son tempo au groove subtil. « Greensleeves » est ainsi un parfait exemple de la symbiose qui unit Tyner et Coltrane et qui servira de socle au mythique quartet du saxophoniste.

Coltrane conclue enfin le disque avec « Blues Minor » où il réussit en quelques accords qu’il triture dans tous les sens à offrir une ultime démonstration de ses talents de composition et d’improvisation.

Le saxophoniste s’impose définitivement avec Africa/Brass en leader charismatique respecté autant pour sa personnalité que pour sa maîtrise parfaite de son instrument, son audace et son inventivité. Il réussit dès lors à tirer le meilleur des musiciens qui l’entourent en leur accordant toute la latitude nécessaire à ses aspirations artistiques.

À écouter aussi : The Africa Brass Sessions Vol. 2 (tiré des mêmes sessions captées au printemps 1961 avec l’excellente « Song of the Undergound Railroad »), Kulu Sé Mama

Live at the Village Vanguard

Impulse ! 1962

Disque des premières pour John Coltrane. D’abord c’est le premier album live de sa discographie. Il l’enregistre en novembre 1961 au mythique Village Vanguard à Greenwich Village à l’initiative du nouveau boss d’Impulse ! Bob Thiele qui suivra Coltrane dans toutes ses extravagances jusqu’à la fin de sa vie. Première fois également que sont réunis sur un même disque les quatre membres du quartet historique de Coltrane, lui même donc, McCoy Tyner, Elvin Jones et le bassiste Jimmy Garrison.

Première fois enfin que les critiques jazz des deux côtés de l’Atlantique semblaient unanimes pour saluer... l’ « horrible démonstration » (Down Beat) de Coltrane et sa bande. Et c’est peu dire que les chroniqueurs de l’époque furent déstabilisés par l’exercice de style de ce Live at the Village Vanguard. Un morceau en particulier couvrira d’opprobre John Coltrane, c’est le fascinant (facile à dire aujourd’hui) « Chasin’ the Trane » qui est la première véritable incursion du saxophoniste dans le free Jazz. Nombreuses furent alors les critiques assassines pour cette interprétation démoniaque en trio sans piano qui deviendra pourtant un tournant autant dans l’évolution de Coltrane que dans celle du jazz. Et pourtant les premières minutes sont fidèles à ce que Coltrane offrait jusqu’à lors mais très rapidement, on le sent comme mu par une féroce envie d’en découdre avec son saxophone qu’il commence à maltraiter autour de la troisième minute pour finalement lui faire cracher des notes tellement aigues et distordues qu’une oreille non avertie peut effectivement se sentir agressée. Mais cette altération n’a rien de gratuite, elle correspond à ce que Coltrane a désormais de plus profond en lui et ce n’est qu’un début, la suite sera souvent bien plus sauvage...

Comment expliquer ce tournant ? D’abord Coltrane est noir et comme de nombreux autres musiciens de son temps et de sa couleur de peau, il souffre du traitement infligé dans son pays à ses semblables en ces temps de ségrégation où le racisme anti-black pollue toutes les couches de la société y compris l’industrie du jazz. Les grandes stars du genre, celles qu’on invite sur les planches et plateaux sont alors majoritairement blanches et reproduisent froidement ce que les Noirs ont inventé et façonné durant ce premier cinquantenaire de l’histoire du jazz. En réaction, de nombreux musiciens font éclater le relatif confort jazzistique en sachant que l’exercice de style sera bien plus difficile et risqué à contrefaire. Coltrane n’était certainement pas le plus virulent porte parole de la cause mais on peut toutefois accorder du crédit à cette hypothèse, des titres comme « Alabama » (hommage à quatre jeunes filles noires assassinées en 1963 par le KKK à leur sortie de l’église) sur le Live at Birdland ou « Reverend King » sur Cosmic Music peuvent en attester.

Beaucoup plus pragmatique, l’autre explication est à chercher chez ses collègues musiciens. On l’a déjà dit, Coltrane est très impressionné par la radicalité qui sublime la musique d’Ornette Coleman « inventeur » du free jazz mais ce qu’on sait moins, c’est qu’il voue une véritable admiration à un autre saxophoniste moins connu mais tout aussi novateur, John Gilmore, membre des différents orchestres de Sun Ra et très porté lui aussi sur la « New Thing » et la dénaturation du jeu de saxophone.

Toutefois ce Live at the Village Vanguard révèle toujours l’autre personnalité de Coltrane et la trame plus classique de « Softly, as in a Morning Sunrise » (standard d’opérette) et « Spiritual » offre aux frileux un peu de calme avant la face B et le tempétueux « Chasin’ the Trane ». Coltrane ne délaisse ainsi jamais vraiment son goût des belles balades et des exercices modal et hard bop. En témoigneront l’album Ballads et les très cools Duke Ellington & John Coltrane et John Coltrane & Johnny Hartmann tous sortis en 1963. C’est également cette année là qu’il rencontre la pianiste et harpiste Alice McLeod, future Alice Coltrane qui succèdera dans son coeur à sa première femme Naima et dans son quartet à McCoy Tyner dès 1965.

À écouter aussi : Impressions, Live at Birdland, Live at The Village Vanguard Again !

Crescent

Impulse ! 1964

Crescent n’est sûrement pas l’album le plus célèbre de John Coltrane encore moins le plus excessif mais il est de l’avis de nombreux musiciens de jazz le plus bel effort de sa carrière et figure pour certains le plus naturel et limpide de sa discographie. Dans le passionnant recueil « John Coltrane, 80 musiciens de jazz témoignent » (Actes Sud), de nombreux instrumentistes de la génération post-Coltrane font part de leur admiration pour Crescent. Ainsi le ténor Olivier Temime s’emporte « Aujourd’hui, l’album le plus marquant de Coltrane, c’est Crescent. C’est le plus abouti, le plus apaisé. Wise One, c’est pour moi le plus beau morceau, la plus belle grille (d’accord) du monde. C’est totalement moderne, cela dépasse l’esthétique, on entend chaque instrument précisément. C’est une musique universelle, éternelle ». Un autre saxophoniste, Jean Marc Padovani y relève des dissonances et des circonvolutions qu’il compare à un chant singulièrement et profondément naturel.

L’analyse est peut être rapide. Comment juger objectivement autrement qu’à l’aune de son propre goût ou en dehors de tout contexte du degré de naturel d’un disque et de son auteur ? Coltrane était-il plus « lui même » au moment d’enregistrer Crescent ou Ascension ? La question restera sans réponse tant les voix de Coltrane semblent impénétrables. Malgré tout, comparé à ce qui va suivre, l’album apparait effectivement comme apaisé puisqu’il excelle dans un exercice qu’on peut encore qualifier de classique au sens où il constitue un parfait exemple de jazz modal post-bop. On y retrouve cette intense modernité et ce goût de la trangression qui fait de Coltrane un musicien et compositeur si exceptionnel et ici capable de prolonger son penchant pour les ballades jusqu’au sommet du raffinement toujours sur la corde entre mélancolie et sérénité.

Et si Crescent est ce sommet, « Wise One » en est la cime. Ce morceau est d’une beauté à couper le souffle. McCoy Tyner nous gratifie d’une sublime entrée en matière en quelques croches avant que Coltrane ne viennent poser son saxophone sur ces doux accords. On a presque l’impression que le reste de la rythmique est elle-même fascinée par le duo et n’ose venir interrompre ce récital. Ainsi s’étire ces quelques secondes d’extase avant qu’au bout du compte n’interviennent timidement mais distinctement Jimmy Garrison et Elvin Jones pour dynamiser ce qui s’apparente après neuf minutes à un magistral chef-d’œuvre.

Le reste du disque entièrement composé par Coltrane est tout aussi réussi. Le morceau éponyme « Crescent » sous couvert d’une atmosphère à priori flegmatique offre en fait à entendre quelques débordements caustiques (et annonciateurs) dans le souffle de Coltrane sans jamais déraper dans la rugosité. Dans l’agréable mais bref « Bessie’s Blues », Coltrane va pêcher plus que jamais dans les mythes du jazz, ceux du be-bop et de ses racines noires américaines. Occupant la première moitié de la seconde face, « Lonnie’s Lament » est une ravissante ballade mais dont les échos ne tombent jamais dans la mièvrerie en atteste les nombreuses reprises que Coltrane en fera par la suite. L’album s’achève sur « The Drum Thing » qui comme son nom l’indique propose un long solo de batterie jonglant entre les réminiscences africaines et une certaine martialité dans la frappe, exercice de style où Elvin Jones s’avère un maître incontestable.

Crescent est au final un éclatant résumé de la carrière de Coltrane entre tradition et modernité, paix et rage. Une pépite par trop méconnue.

A Love Supreme

Impulse ! 1965

Voilà sans doute le grand chef d’œuvre de John Coltrane, immortel et indispensable à toute discographie. Le charismatique saxophoniste est alors à son apogée, transcendant ses origines africaines, revendiquant fièrement son identité noire-américaine, s’épanouissant dans un mysticisme où Dieu est omniprésent et se nourrissant des bienfaits de la théologie hindouiste (qui lui inspirera plus tard son Om). Spirituellement et musicalement, Coltrane est donc mûr pour livrer son Love Supreme, déclaration d’amour sans retenue à Dieu autant que prosélytisme toujours bienveillant et magnanime. L’album enregistré le 9 décembre 1964 succède à l’excellent Crescent qui amorçait déjà une parenthèse apaisée dans la discographie de Coltrane mais réussit l’exploit de le surpasser dans ce qu’il a de plus spirituel et onirique.

Quatre thèmes composés par Coltrane donnent corps à cette extraordinaire messe : « Acknowledgement » (qu’on pourrait traduire par la reconnaissance... à Dieu bien sûr), « Resolution » (la réalisation d’un dessein sacré), « Pursuance » (la quête de la vertu) et « Psalm » (le poème liturgique). Musique et religion se marient donc ici à la perfection car au delà d’une débauche de dévotion, A Love Supreme est avant tout une merveille de jazz moderne. Le quartet historique est au complet, McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones s’épanouissent autant que leur leader et donnent corps à ces harmonies à la délicatesse et à la sérénité communicatives. « Acknowledgement » s’ouvre sur un battement de gong, les cymbales de Jones et une première brève intervention du saxophoniste avant que s’amorce la longue déclinaison du riff « A Love Supreme » que chaque instrument à commencer par la basse de Garrison entend traduire par sa propre tonalité. Coltrane distille ensuite ce refrain à outrance via le bec de son sax avant dans les dernières minutes de nous envouter (chose exceptionnelle) de sa propre voix en chantant littéralement cette petite mélodie entêtante qui tient pourtant en quatre syllabes seulement. Dès lors, face à un tel idéal rythmique et tant de délicatesse mélodique, Coltrane semble authentiquement entourer l’auditeur aussi agnostique soit il d’une certaine lumière divine. C’est saisissant.

« Resolution » (cf. traduction au dessus) ensuite est d’une certaine manière symbolique de ce qui se trame en coulisses, comme si son trio de musicien avait réalisé avec A Love Supreme le dessein que s’était fixé Coltrane, atteindre la quintessence du quatuor. Il laisse alors un long solo à Tyner comme pour lui dire merci, merci de m’avoir permis de matérialiser ainsi la foi qui m’habite. Il en va de même avec la seconde face traversée de sublimes soli de batterie d’Elvin Jones, comme pour lui montrer à lui aussi toute sa gratitude.

Et c’est d’ailleurs bien la dernière fois qu’ils enregistreront tous les quatre dans cette formule, des tensions toutes relatives et seulement artistiques commençant à émerger quant aux choix musicaux de Coltrane, notamment avec McCoy Tyner qui finira par le quitter imité ensuite rapidement par Elvin Jones, remplacés auprès du maître respectivement par Alice Coltrane et Rashied Ali. Symbole de cette fin annoncée, la seconde session d’enregistrement le lendemain du 9 décembre avec Art Davis et Archie Shepp (disponible dans la réédition trois LP sortie en 2016) comme pour déjà aller au delà de la formule en quartet.

Avec A love Supreme, Coltrane réussit en tout cas son plus beau coup commercial et sera élu saxophoniste de l’année par le magazine référence Down Beat et nommé aux Grammys. A Love Supreme marquera le jazz et la musique moderne à jamais comme en atteste aujourd’hui sa 47ième place au classement des 500 meilleurs albums de tous les temps du magazine Rolling Stones. Dernier vestige d’un Coltrane accessible, A love Supreme sera son ultime testament avant sa fin de carrière déroutante et artistiquement hyper transgressive. Une certaine idée de l’aboutissement.

À écouter aussi : La très riche discographie d’Alice Coltrane sur Impulse ! également et jusqu’au récent Ecstatic Music of...

Ascension

Impulse ! 1966

« It is not intended that Ascension will be background music for a polite dinner conversation ». Cette phrase qui en dit long est signée du très respecté critique A.B. Spellman et figure explicitement dans les liner notes de l’album sans doute le plus fou de John Coltrane, Ascension. La sérénité et le flegme qu’inspire la pochette du disque n’ont en effet rien à voir avec le magma qu’elle couve. Ils sont dix apôtres autour de Coltrane: quatre saxophonistes (deux ténors, Archie Shepp et Pharoah Sanders et deux alto, Marion Brown et John Tchicai), deux trompettistes (Freddie Hubbard et Dewey Johnson), deux bassistes (Art Davis et Jimmy Garrison), un pianiste (McCoy Tyner) et un batteur (Elvin Jones). Il n’en faut pas moins pour donner corps au nouveau dogme de Coltrane : pousser à son paroxysme la notion de groupe élargi et sans leader, chaque membre étant libre d’improviser dans un temps naturellement et équitablement imparti. Le disque s’ouvre d’entrée sur un chaos provoqué par l’ensemble du collectif dont émerge une cacophonie quasi inhumaine. C’est Coltrane qui y va ensuite du premier solo et indique aux autres les accords sur lesquels improviser. A l’issu de celui-ci, on retrouve l’ensemble de la bande pour une messe collective dont émerge ensuite un nouveau solo celui de Johnson avant une nouvelle impro collective à laquelle succède Sanders seul avec son prodigieux saxophone et ainsi de suite pour chacun des solistes. La légende raconte que le bruit provoqué par les musiciens lors de la séance arracha quelques larmes (de souffrance ? d’émotion ?) à l’équipe de techniciens présents et on peut le comprendre tant l’oreille de l’auditeur est mise à mal en même tant que son cerveau est lacéré.

Clairement free, c’est sans conteste le disque de Coltrane le moins accessible et mieux vaut éviter au béotien de commencer par Ascension pour pénétrer sa discographie sous peine de malaise auditif. Il est en revanche une expression inouïe de la Great Black Music symbole d’un avant-gardisme dément se foutant bien des goûts aseptisés des foules et revendiquant fièrement l’identité Noire face à l’ostracisme yankee. On lit souvent qu’Ascension est le plus digne héritier du Free Jazz d’Ornette Coleman sorti en 1961 car effectivement il pousse à l’extrême les préceptes qu’inaugura alors Coleman, improvisation collective et dissonance. L’influence d’un autre grand allumé, Albert Ayler y est également évidente. Mais là où Coleman et Ayler n’avaient d’autres ambitions que musicales, Coltrane y ajoute une lumineuse dimension spirituelle. Tel un Christ bénissant ses disciples dans la joie après sa résurrection, Coltrane rejoue ici la scène de l’Ascension et rejoint métaphoriquement le royaume céleste marquant ainsi la fin de son passage sur Terre, comme un mauvais présage de sa propre mort qui surviendra seulement deux ans plus tard. Durant ses obsèques joueront d’ailleurs devant une confrérie du jazz éplorée... Albert Ayler et Ornette Coleman. De nombreux enregistrements posthumes surgiront alors régulièrement jusqu’à aujourd’hui (notamment moult exercices free passionnants) comme pour signifier qu’au delà de sa propre mort, l’œuvre monumentale de Coltrane est elle éternelle.

À écouter aussi : Om, Cosmic Music, Expression