Off The Radar #7

RM74 – Two Angles Of A Triangle

On a souvent croisé la route de Utech Records, magnifique label porté sur les déclinaisons ambient/drone/doom, et bien souvent à l’occasion des sorties de Ural Umbo. Une formation discrète qui a toujours su nous régaler (voire ici, ici ou encore ici) et dont l’un des membres part une fois de plus dans un projet solo plus que recommandable.

Reto Mader reforme le projet RM74 pour un Two Angles Of A Triangle qui le portera au sommet de son art. Pour le dire sans détour, ce disque est probablement ce que vous entendrez de mieux cette année en matière d’ambient, de guitares qui volent avec grâce et d’ambiances électro-acoustiques légères et ultra-composées. C’est la composition qui marque le plus ici, d’ailleurs. Car autant le dire, la grande majorité des producteurs qui inondent (et ce, de manière négative) les milieux ambient/modern classical/folk aux sens large ont cette fâcheuse tendance à tout noyer dans une brume opaque qui rend le tout finalement insipide et banal (cachant, à notre sens, surtout une absence de talent et d’esprit de narration).

RM74, c’est l’inverse, c’est l’obsession de la composition, de la mise en avant, de la spatialisation du fond. Un disque qui s’ouvre véritablement à la contemplation, à l’écoute simple et mystérieuse. Two Angles Of A Triangle est un double-disque superbe de nuances, de reliefs, de plans en mouvement (et cette fois, ce n’est pas que de la prose commerçante), qui raconte son auteur avec une ouverture totale, quoique pudique. Une mise à nu à la fois terrible et sobre, qui ne se conçoit qu’avec un esprit de mystère permanent. Entre Fennesz, Locrian et Leyland Kirby, RM 74 enterre son passé doom en mode boîte à musique pour un résultat digne de Twin Peaks. Un des disques de l’année.

Mathias Delplanque – Chutes

Celui-là aussi est loin d’être un inconnu à la rédaction de Goûte Mes Disques. Mais plus qu’être le mec qu’on croise vulgairement aux coins de rues électro-acoustique/ambient, Mathias Delplanque est devenu cette sorte de producteur qui ne déçoit jamais, une sorte de balise qui nous guide dans l’amour infini pour le travail sur la texture sonore. Il nous l’a déjà prouvé avec Parcelles 1-10 et Passeports (deux superbes disques, cela dit en passant), le Français est malgré sa discrétion un pilier en matière de composition sur les matériaux. Un talent qui est devenu une marque de fabrique, une sorte d’amalgame entre le très beau, l’extrêmement mélodique et le magnifiquement technique. Une musique toujours guidée par l’équilibre, juste en toutes circonstances, mais qui va au fond des choses avec un sens du détail assez délicieux.

Si vous aimez les résonances, les craquements, le mélodica, les pulsations signalétiques et plus largement la vraie grande poésie sur les objets, Chutes est de ces disques qui vous hanteront ces longues soirées nocturnes qu’on aime occuper avec quelque chose de boisé et de chatoyant.

William Basinski + Richard Chartier – Aurora Liminalis

Faut-il vraiment qu’on s’éternise sur la nature de ce duo ? Vous fera-t-on l’injure de vous présenter ces deux titans de la musique ambient avant de vous en décrire leur collaboration ? Non, on vous renverra premièrement à l’inévitable label Line pour Richard Chartier (voir les articles ici ou ici) et à l’incroyable rétrospective publiée récemment sur William Basinski.

Trève de (non) présentations, place à Aurora Liminalis, ses quarante-deux minutes de suspension et son résultat plutôt emballant. Tout d’abord, et ça n’étonnera personne, cette collaboration est extrêmement minimaliste – comprenez potentiellement « chiante » pour les néophytes – monolithique et pleine de détails enfouis sous l’imposante masse sonore. Mais ce qui étonne, au-delà du délice, c’est la dualité de l’œuvre, la manière dont ces quarante minutes passent d’un contenu extrêmement biologique – au sens animé, rampant – à une logique toute mécanique. La transformation d’une musique drone qui passe par deux grands stades, de sa naissance dans une forêt de détails à une plage carrément faussement figée.

Une vraie grande collaboration de drone minimaliste, où la musique te mindfucke les oreilles en lui faisant croire à une unité totale du son. Là où c’est justement le trop plein d’informations, contenues dans un faisceau unique, qui se jouent de ton espace. Et là dedans, les deux vétérans n’ont de leçons à recevoir de personne.

Marc Behrens – Queendom Maybe Rise

Ca faisait longtemps qu’on avait plus eu de nouvelles ni de Crónica, ni de Marc Behrens. Et dans les deux cas, ça nous a méchamment manqué. Crónica parce que c’est l’un des dix meilleurs pourvoyeurs de sound-design, et Marc Behrens parce que son Sleppet (également sur Crónica) nous avait mis un grand coup de latte dans la gueule.

Et force est de constater que son retour aux affaires est une véritable réussite. Mieux même, le titre d’ouverture est officiellement une bombe (on est quand même loin du nouveau Timberlake, on vous rassure), qui impose plus de quarante minutes d'atmosphère froide, spatiale et sans oxygène. Un drone strident qui se ballade en onde sinusoïdale, ponctué par des souffles, des traquenards signalétiques et des ruptures qui t’ouvrent l’oreille en deux. « Maybe Rise » est un titre qui appelle sans cesse le vide, qui épure tout ce qui passe à proximité, qui rend tout noir, clinique et parfait. C’est tellement de la science-fiction qu’on s’étonne d’entendre ci et là du field recording clairement bucolique, avant que le tout magnétique ne reprenne le dessus.

« Queendom » a beau être un peu en dessous – mais comment rivaliser avec une pièce de cette longueur et de cette intensité – on tient avec Queendom Maybe Rise une véritable démonstration de sound-scaping, magnifique d’espaces habités et de confiance en la technologie.

Banabila & Machinefabriek – Banabila & Machinefabriek

Ce qui est fou avec Machinefabriek, c’est que le temps d’écouter son nouveau disque et d’en envisager une chronique, un nouvel album au moins a déjà vu le jour. Une activité presque inégalée dans le vaste monde de la texture sonore, qui rend son œuvre extrêmement difficile à baliser.

Heureusement, le Néerlandais est doué, bien plus que la moyenne (on a expérimenté Pulses & Places et Blank Grey Canvas Sky, pour le meilleur), ce qui rend l’expérience à chaque fois valorisante, à défaut de pouvoir en saisir l’impact définitif. Et une fois de plus, c’est aux côtés d’un autre producteur qu’on retrouve Rutger Zuydervelt : un autre Hollandais, inconnu dans nos pages cette fois.

Cet album éponyme, instinctif et instantané est une réussite. Une réussite de classicisme, de techniques maintes fois éprouvées, de formules appliquées. Des accès noise, du drone chaleureux, des touches electronica. Cette musique, on l’a déjà entendue mille fois ailleurs, et c’est finalement dans un constat de maîtrise totale qu’on peut considérer que cette auto-production est plutôt agréable à s’envoyer une fois la nuit tombée, au coin du feu, au bord d’un étang les jours de soleil, ou dans tout autre endroit où la quiétude et l’envie de (relative) aventure serait susceptible de vous saisir.