Nicolas Bernier

Sur Fond Blanc

Nicolas Bernier & Jacques Poulin-Denis

Label : Ekumen
Année : 2009

Une fois de plus en mode coopératif, Nicolas Bernier fait équipe cette fois avec Jacques Poulin-Denis afin d’offrir un album au concept premièrement étrange, et instantanément génial. Au dos de la jaquette, un premier panneau directionnel : « Sur Fond Blanc explore les thèmes de l’espace intérieur, du vide et de l’absence. Sur ce canevas neutre de textures électroniques et de paysages sonores apparaissent des bribes insaisissables de vie, d’allégories et de souvenirs. » Tout est là.

Si la « théorie des fonds » (qui soutient que chaque chanson est écrite sur un fond coloré, détaché pour la plupart du temps de la volonté de son auteur) s’est souvent retrouvée à instituer la musique sur un papier peint couleur arc-en-ciel, rares sont les essais musicaux à se pencher du côté neutre de la palette. Par peur peut-être. Car comment articuler le blanc, la moelle de toute chose, distant car central et pourtant révélateur instantané de toute forme de vie artistique en mouvement ? La moindre éclaboussure musicale transforme le blanc en un autre blanc, moins neutre. Mais que dirait l’auditeur en se voyant plongé dans un monde où le blanc se superposerait au blanc ? Aurait-il l’impression que la feuille plane une fois mise en boule aurait quelques propriétés de plus que cette même feuille blanche et plane ?

On pourrait pourtant le croire à l’écoute de cette œuvre abyssale. Sur Fond Blanc est de ces grandes explorations où les pièces se succèdent avec cohérence et mystère. Découverte après découverte, l’auditeur sent ses pas frôler le sol dans des galeries impériales aux murs immaculés, aux sols semblables aux plafonds. On rencontre ici et là des incursions de field recording en forme de souvenirs passés, de conversations anxiogènes de par leur angoissant naturel (« Olo ») ; des monuments d’electronica qui s’envolent au simple bruit de votre respiration (l’énorme « Emm », « Mur ») et des embarcadères ambient qui vous feraient presque oublier la promiscuité des lieux. Sur Fond Blanc est un espace pour les rêveurs aux consciences faussement cartésiennes, pour ceux qui ne pensaient jamais rêver sur toile couleur neige.

Évocatrice jusqu’au bout des ongles, la musique de notre duo pose là les bases d’un essai sur la finitude humaine et musicale, les deux étant à ce point collés qu’il est difficile d’en détacher le romantique de l’intellectuel. Sur Fond Blanc ou l’histoire de deux synesthètes (personnes aux sens combinés, percevant la musique sous forme de couleurs par exemple) surdoués, racontant le purgatoire que sont nos vies sous des formes artistiquement décuplées, faisant mentir la neutralité sous un habit de contes pour mauvais enfants. D’ores et déjà un classique.