Du 27 au 30 juin 2019 se tiendra la 18e édition des Siestes Electroniques. Le festival toulousain, reconnu dans toute l’Europe pour l’originalité de sa programmation et sa totale gratuité au fil des années, est un modèle d’événement culturel intégré à une ville telle que Toulouse. Pour comprendre la construction de la programmation et l’organisation d’un de nos festivals préférés, nous avons pu échanger avec Samuel Aubert, programmateur, et Jeanne-Sophie Fort, responsable de la communication.

Crédits photo - Nicolas Wujek / Cédric Lange / Pierre Humbert

Du canapé au festival

Lorsque l’on s’interroge sur les débuts d’un festival, on peut s’attendre à pleins de réponses possibles. Parfois c’est le partenariat d’un investisseur et d’un décideur public qui agence de toute pièce un événement sans grand risque ; parfois c’est un autre festival qui a vendu sa prestation et a fait naître des envies ; parfois encore, c’est un groupe qui transforme petit à petit ses concerts en un ensemble de soirées ; mais pour les Siestes Electroniques, l’origine est bien plus concrète que cela. Concrète, parce que les conditions dans lesquelles ont émergé le festival sont des conditions que n’importe quel amateur ou n’importe quelle amatrice de musique ont connu. Fin des années 1990 : des potes, étudiants à Toulouse, se retrouvent pour boire des coups et discuter de musique en se passant des disques d’IDM ou des trouvailles et consacrent un temps non négligeables à s’étonner les uns les autres. Cette passion du Djing devient si intense, si bien comprise par le groupe, qu’on ne peut s’empêcher d’avoir envie de l’extérioriser. Et que ce canapé, fondamental pour comprendre l’ensemble du projet Siestes Electroniques, aille enfin faire un tour dehors.

Ce groupe d’amis commence par passer des disques dans des bars, des lieux culturels alternatifs, puis se met à observer l’organisation de soirées de collectifs autour de Toulouse – Bordeaux, Montpellier, ou encore Barcelone. Inspirés par des festivals comme le Sonar By Day et feu-l’Aquaplaning Festival de Hyères, les potes se lancent, persuadés que Toulouse mérite aussi son événement dédié au partage de musique hybride et expérimentale. Parce qu’on n’a rien à perdre à s’installer dans une lieu de la ville pour y passer du son, et que le plaisir de l’événement culturel n’est jamais aussi exaltant que lorsqu’on peut maîtriser l’ensemble de son organisation. "Un peu sans y croire, en 2002, on a fait une demande à la mairie pour avoir la Prairie des Filtres pendant plusieurs dimanches de l'été. On avait un peu oublié quand la réponse est revenue, mais ça avait été accepté. A ce moment-là, il y a fallu se bouger et monter quelque chose. " Voilà comment sont nées Les Siestes Electroniques.

Cette première édition, bien qu’elle puisse apparaître rétrospectivement comme un démarrage qui tient plus du bricolage que de l’organisation professionnelle du festival tel qu’il existe aujourd’hui, en contient en réalité tout l’ADN. Un moment de partage, en journée, autour d’un système son loué à des teufeurs, en totale gratuité, et qui vise à reproduire au-delà du canapé ce qui se passe pourtant dans le salon de n’importe quel amateur ou amatrice de musique. On vient pour tenter de partager cet art si délicat de la découverte en dehors du cercle de confiance qu’est celui de l’amitié, mais on vient aussi par hasard, parce qu’on passait par là en lendemain de soirée, ou parce qu’on était venu manger un bout au soleil.

Cette structure de la rencontre hasardeuse autour de musiques qui ont pour thème l’inconnu, c’est celle qui va animer toutes les éditions suivantes. De celle de 2003, pendant laquelle on s’essaie pour la première fois à inviter des groupes, à vendre de l’alcool et à comprendre la difficulté de faire tenir un budget de festival, à celle de 2018, qui rassemble plusieurs milliers de personnes et invitent des artistes du monde entier.

Et la preuve de la constance esthétique et sociale des créateurs du festival, c’est que cette même énergie qui avait été transformé dans les Siestes Electroniques à leurs débuts est la même qui leur permet aujourd’hui de se lancer dans l’aventure Musique Journal, dont on vous parlait il y a peu. Il y a tant de disques dont personne ne parle et qui mériteraient une attention particulière, et si peu de moments profondément dédiés à cette attention, que chacun mérite d’avoir une fois dans l’année, dans sa ville, un événement qui n'est consacré qu’à cela.

Les Siestes, pas qu'un festival de musique

C’est pour toutes ces raisons que les Siestes Electroniques sont un festival si particulier ; parce qu’en réalité, il ne s’agit pas que d’un festival de musique. On nous parle souvent de l’atmosphère qui règne à Dour, aux Eurockéennes, ou même des à-côtés délirants d’événements comme le Hadra Trance Festival, mais ces petites choses qu’on aime dans nos festivals préférés constituent, pour le festival toulousain, l’essence même de sa réalisation.

Les Siestes sont pensées comme un événement social, dans la programmation, dans l’organisation et tous les choix qui y sont faits. Aujourd’hui, la Prairie Des Filtres a été désertée par les organisateurs, et on lui a préférée le jardin de Compans-Caffarelli, en bordure du centre-ville. Ce jardin est un lieu de vie pour le quotidien des Toulousains : on y vient faire jouer ses enfants, promener son chien ou s’installer pendant quelques heures avec des bières et des potes. Et ce sont globalement les mêmes activités qui y ont lieu pendant le festival. Il n’y a aucun portail à passer, aucun billet à acheter, aucune place à réserver. Dans combien de festivals peut-on se permettre de dire à ses potes de « passer » quelques minutes ? Et surtout, dans combien de festivals de musique est-il possible qu’on « tombe par hasard » ?

Au lieu de construire un lieu social de toute pièce, comme le font ces grands festivals qui ont lieu à l’extérieur des agglomérations, les Siestes se sont intégrées progressivement à un espace social déjà existant. Comme nous l’expliquait Jeanne-Sophie Fort : "Pour nous, c'est important de faire un festival, mais on sait que le projet, c'est aussi de gérer un territoire social". L’organisation ne perturbe pas la vie du quartier, et même le volume sonore est pensé pour se situer en permanence à la limite de l’environnemental. Bien qu’étant urbain, l’événement n’est jamais ressenti comme un poids par la population. Il n’est alors jamais besoin de créer une convivialité de toute pièce, avec des stands, des jeux ou des spectacles invasifs, puisque le festival vient se poser en douceur sur la convivialité inhérente à la cité toulousaine. Voilà le parti pris des Siestes Electroniques : il n’y a pas de partage culturel dans le choc rugueux, et selon les mots de Samuel Aubert : "ce n’est que dans ces conditions que l’on pourra briser la force qui ramène toujours l’individu vers ce qu’il connaît."

Mais ce portrait idyllique que l’on aime à faire des Siestes est constitué des mêmes éléments que les inquiétudes qui nourrissent les organisateurs. Faire un festival de ce type, c’est avoir un public fondamentalement hétérogène, et cette force, qui est celle de la découverte, pousse parfois le festival à la limite de ce qu’il se propose. Le contexte d’écoute fait qu’on passe facilement de 400 à 4000 personnes en fonction des moments, et il a fallu quelques années pour que le public toulousain accepte pleinement un festival au coeur duquel se trouve le concept de déception. La programmation est volontairement peu homogène et le désinvestissement du spectateur que suppose la gratuité est en permanence susceptible de détourner l’écoute, de modifier l'attention du public, voire de le faire fuir. A l’inverse, l’aspect « environnemental » du festival n’a rien de rassurant pour les organisateurs. Si la douceur est maîtresse pendant le week-end des Siestes, la peur de n’être qu’un rassemblement d’apéro est un spectre qui ne s’efface jamais totalement des esprits.

Au final, ce qui empêche le projet d’être en échec, c’est la croyance fondamental dans l’idée d’aventure musicale : "Parfois, j'aime bien tester le public, quand je sens que l'aprèm va être très calme, en insérant un concert de noise au milieu par exemple" raconte Samuel. Le festival taquine son public, comme on taquine un copain, avec bienveillance, sans jamais oublier d'où il vient ni pourquoi il est là.

Faire du gratuit en 2019, comment ça marche ?

Mais il est bien évident que l’essence du projet social des Siestes Electroniques, c’est la gratuité. Alors on a posé la question très franchement aux organisateurs : quand on voit le prix des tickets pour faire deux ou trois jours d’un festival traditionnel, comment est-il possible qu’on puisse se faire tout un week-end de Siestes sans dépenser un seul centime ?

Ceux qui participent ou travaillent dans des salles de concerts ou des bars le savent déjà : la vente de boisson et de nourriture finance un bon tiers du festival, sachant que l’espace du parc peut accueillir plusieurs milliers de personnes, et que, les années passant, la fréquentation ne faiblit pas. Les subventions publiques, de la mairie à l’Europe, aident pour un autre tiers, et sont effectivement essentielles au bon déroulement du week-end. Mais cette dépense n’est pour l’instant pas remise en question, et les Siestes sont un festival qui coûte relativement peu d’argent. La preuve, c’est que près du tiers restant est financé par les adhérents de l’association et les recettes des prestations qu’elle fournit à l’étranger. Les quelques sponsors que vous y trouverez sont le plus souvent possible le fruit d’une volonté d’inclure les commerçants locaux dans l’événement, puisque le social rencontre à un moment ou un autre le socio-économique. Il ne s’agit pas de faire du gratuit tout en ayant un festival submergé par la pub. Les seuls logos qui sont présents sont ceux qui produisent la nourriture et la boisson, et les Siestes veulent à tout prix rester éloignées du festival à la scène logotée. Mais alors beaucoup d’organisation se fait un peu avec le tout-venant, et, comme nous le précisait Jeanne-Sophie Fort, avec des conseils des adhérents, qui orientent sur des bons plans permettant au festival de se réaliser gratuitement. Ici, la gratuité est mue par le collectif.

Il faut dire qu’elle a aussi ses avantages, cette gratuité : tarifer l’accès au festival à 2€ ou 5€, cela n’aurait aucun intérêt. Samuel Aubert et toute l'équipe du festival se sont posés la question : "il faudrait faire payer 10€ l'entrée rien que pour arriver à rentabilité. En-dessous de ça, lorsque ton festival devient payant, il faut payer une sécurité, fermer le site, payer des taxes, tout cela sans compter sur une baisse probable du nombre de participants, au moins pour les premières années". Et des Siestes payantes, c’est bien entendu une fin certaine de la partie humaine de son projet.

La gratuité dont profite le public est ainsi elle-même une partie essentielle de la vision qui existe derrière le festival ; et cela intègre également les artistes, dont les cachets sont compris dans un écart de 1 à 3. On ne retrouvera donc pas dans l’argent que touche les musiciens et musiciennes des différenciations monumentales comme on peut l’avoir dans les grands festivals. Aucune « tête d’affiche » ne sera sur-payée pour rameuter un public, puisque, le public ne payant pas, il n’y a aucun intérêt à le faire. Bien payer tous les artistes et garantir un week-end de musique gratuit sont donc deux principes qui vont ne fonctionnent pas l’un sans l’autre et qui garantissent un aspect – même si on pense que les organisateurs ne le dirait pas de cette manière – éthique de l’événement culturel.

Alors, qu’est-ce qu’on va écouter cette année ?

En ayant relativement compris le propos qui émane des Siestes Electroniques, on a envie d’y aller comme on aime se mettre à la table d’un bon resto, et d’attendre patiemment cette sélection dans laquelle on sait d’avance que tout ne nous plaira peut-être pas, mais qui n’aura jamais le défaut de la banalité. On se plaît à imaginer Samuel préparer sa programmation comme Gandalf fume la pipe, patiemment, le regard porté vers l’avenir, en se demandant au dernier moment s’il a pas déconné, un petit sourire en coin.

C’est qu’il prend le temps de la faire, sa programmation. Presque une année complète, écoutant les gens de l’asso, son entourage, l’équipe du festival, et synthétisant les avis de tout le monde en même temps qu’il mène ses propres recherches. Comme dans tout festival, mais particulièrement ici, le choix des artistes se fait dans une certaine collectivité, d’autant plus que les Siestes font partie du programme SHAPE, qui façonne une partie de la programmation. Cette plateforme européenne a été mise en place par seize festivals pour promouvoir une liste d’artistes indépendants (que vous pouvez retrouver ici), parmi lesquels AZF, Balasz Palandi ou encore Sentimental Rave. Ainsi, chaque festival participe à l’élaboration de la liste et accepte la contrainte d’en retenir un certain nombre pour sa programmation. Pour les Siestes, les artistes venant de ce programme sont au nombre de neuf, ce qui cadre déjà une partie de la programmation, puisqu’elle compte moins d’une vingtaine de noms (bien qu’un groupe de trois musiciens compte pour trois, et pas pour un). Pour le reste de la programmation, tout se fait alors en essayant de se démarquer et de rester le plus proche possible de la wishlist.

Et là, l’effort à faire pour sortir du terroir IDM est parfois difficile, bien que nécessaire. Il faut dire que les normes des gens qui contribuent à la programmation ne sont pas celles du public moyen, et que l’apparition du hip-hop depuis quelques éditions (comme Bbymutha cette année), par exemple, est perçue comme une véritable ouverture sur l’inédit. De la même manière, ceux qu’on considère de l’extérieur comme des têtes d’affiche, comme Ben Shemie cette année, n’ont pas nécessairement été premiers dans la wishlist de départ.

D’une manière générale, les questions qu’on se pose pour faire une programmation des Siestes sont toujours les mêmes : qui nous étonne en ce moment ? Qui a quelque chose à dire que les autres n’ont pas ? Qui n’a nulle part où jouer alors que son travail mérite clairement une scène ? C’est grâce à ces interrogations, volontairement ouvertes, qu’on se retrouve avec un week-end qui accueillera aussi bien la pop de Shemie, le Dj set de Danny L Harle uniquement à base de chants d’oiseaux, la violence mentale de Dis Fig (dont on vous parlait ici), les expérimentations percussives de HHY & The Macumbas ou encore l’incroyable poésie électronique de Perrine en morceaux. La liste complète est accessible ici.

C’est le moment de vous convaincre que vous avez toujours voulu visiter Toulouse.