Dossier

Les oubliés du second semestre 2019

par Aurélien, le 19 décembre 2019

MIKE

Tears Of Joy

Désormais moins confidentiel, mais toujours attaché à sa discrétion, le Californien Michael Bonema continue de tracer sa route, et non sans classe. Jamais loin de Earl Sweatshirt, mais plus proche spirituellement de rookies comme MAVI et Navy Blue, MIKE travaille tel un artisan son rap introspectif et vide de refrains, à contre-courant d'une west coast surtout connue pour sa funk de gangsters et ses personnages hauts en couleur. Loin de l'obscurité tumultueuse de War In My Pen, c'est un MIKE plus éclairé que l'on retrouve sur Tears Of Joy et qui choisit d'embrasser le soleil de ses samples dans un nouveau puzzle de maux et de pensées dont l'écoute ne permet pas d'être tout à fait certains de comprendre tout ce qu'il s'y passe. On comprend par contre très vite que ce nouvel album a davantage valeur de carnet de notes dans lequel le moindre espace est capté pour y broder un moment de vie, un souvenir, ou une réflexion. Le disque donne le sentiment de n'être qu'un voyeur au milieu de ce chaos organisé ; Tears Of Joy est une fenêtre de plus que son auteur ne concède qu'à ouvrir sur lui-même, et qui lui permet d'évacuer son mal-être sans perdre son goût pour l'expérimentation. Encore un bien bel album, même s'il pose à nouveau cette sempiternelle question : est-ce pour nous ou pour sa rémission que MIKE continue de sortir des disques ?

BEAM

95

Tyshane Thompson est un travailleur de l’ombre. Avant de lancer sa carrière solo, le Floridien s’est d’abord fait un nom derrière les tables de mixage en produisant pour des pointures telles que 2 Chainz, Yo Gotti ou Lecrae. Mais l’envie de voler de ses propres ailes étant devenue trop pressante, Tyshane décide de sortir de son cocon et de se métamorphoser en BEAM, pour Be Everything And More. Et effectivement, BEAM est beaucoup de choses à la fois : difficile de mettre le doigt sur le style de hip-hop proposé par le natif de la Jamaïque. Sur 95, il est capable de distribuer d’énormes mandales pour, l’instant d’après, prendre ses aises dans un univers afrobeat – on pense au jovial "Mad Gaal" - avant de s’amuser à ressusciter l’âme old school de Cypress Hill sur "95". Mais qu'on ne s'y trompe pas, la grande force de ce projet est bien son hétérogénéité. Et du côté des textes, pas d’inquiétude à avoir: ses tirades justifient amplement le “Parental Advisory Explicit Content“ apposé sur la pochette – on vous laisse le loisir de traduire le poétique "Drop The Roof". Le seul réel point faible du projet est probablement son absence d’exposition médiatique et d’appui marketing puisque les algorithmes Spotify ne semblent pas vraiment jouer en sa faveur, l’album étant franchement passé inaperçu auprès du grand public. Une session de rattrapage s’impose.

Lightning Bolt

Sonic Citadel

Le tandem de Providence est de retour, et ça ne peut vouloir dire qu'une chose : que ça va chier dans le ventilo. Toujours porté par l'urgence et le trop plein d'énergie de ses deux tôliers, Sonic Citadel ramène en terrain conquis ceux qui se sont déjà abimé les tympans sur Wonderful Rainbow ou Hypermagic Mountain, et propose logiquement un nouveau déluge de riffs, qui rivalisent d'agressivité avec une batterie hyperactive qui tape avec la puissance de cent amen break à la minute. C'est simple : avec un effectif aussi réduit, on imagine mal comment arriver à faire plus de bruit que ce disque qui donne le sentiment de se jouer live dans ton salon avec un son aussi lourd que le piétinement d'une meute de gnous. Le goût du sang dans la bouche jusqu'au dernier titre, Sonic Citadel est une victoire par K.O pour le groupe le plus culte des sphères noise, et se conclut sur une irrésistible envie de retourner dans l'arène pour se prendre quelques mandales de plus. "Sah quel plaisir" comme disent les jeunes.

Jacques Greene

Dawn Chorus

En ces temps agités et incertains, jamais la promesse d'aller vivre dans l'espace n'a paru aussi attrayante. Sur son deuxième disque justement, Jacques Greene semble avoir succombé à cette tentation : délaissant la house triste qu'il cultivait à l'époque de ses maxis sur LuckyMe et 3024, Dawn Chorus ressemble à un aller simple pour le cosmos à bord d'Apollo 13, loin des émotions rationnelles et près de la béatitude des voyages vers l'inconnu. Autant le reconnaître : de la naïveté, il y en a beaucoup sur ce disque. Pour autant, elle ne surjoue pas sa partition, et laisse le soin aux machines d'entamer les négociations avec la piste de danse. En fait, elle n'est bonne ici qu'à tordre toute cette rigueur et à la déformer de manière à la rendre imparfaite - et donc un peu plus humaine - au milieu de cette débauche de satellites et de supernovas. Disque parfaitement imparfait (et qui s'assume à merveille de la sorte), il ne suffit pourtant que de quelques individualités fulgurantes pour que Dawn Chorus embrasse le néant de la plus belle des manières, offrant le voyage le plus abouti jamais proposé par le Canadien. Ladies and gentlemen, we are floating in space.

Lysistrata

Breathe In/Breathe Out

Dans un monde guidé par l'immédiateté, on s'en voudrait de ne pas avoir pris le temps de s'arrêter pour écouter ce deuxième album de Lysistrata. Moins pressé que The Thread, mais tout aussi intense, Breathe In/Breathe Out se démarque surtout par l'effort mis dans la production qui sublime la foudre et la fougue du groupe français. Tout est en place et ce qui aurait facilement pu être un énorme foutoir se révèle finalement être extrêmement bien senti. La (dé)construction pour mieux souligner l'intelligence de la composition ("The Mourn") et le chant, parfois émo, pour mieux souligner la rage qui caractérise le groupe ("End Of The Line"). Voilà les éléments qui font qu'on pourrait facilement coller 4 ou 5 étiquettes au trio sorti de Saintes, mais on ne le fera pas pour laisser à Lysistrata la chance d'être Lysistrata. L'album se clôture sur "Middle Of March" et ses quasi 9 minutes de crescendo pour un final tout en puissance qui, dès ses dernières notes et la tempête passée, donne tout simplement l'envie d'y retourner.

Black Marble

Bigger Than Life

À l'image de De Ambassade et de sa darkwave en néerlandais (l'un de nos disques de l'année s'il fallait le répéter), le Bigger Than Life de Black Marble a de beaux arguments à faire valoir dans le registre des disques parfaits pour danser avec soi-même. Le groupe de Brooklyn qui n'en est désormais plus vraiment un (seul Chris Stewart est aux manettes désormais) est en effet passé maître dans l'art de cette musique bricolée, de l'économie de moyens à la limite du raisonnable, mais qui nous obsède pour des raisons strictement personnelles. Sur Bigger than life et sa pochette haute en couleur, on retrouve tous les ingrédients de ces disques qu'on se plait à écouter seul devant son miroir, en faisant des petits pas de danse ridicules : quelques mélodies de synthé à la limite du bontempi ici, une boîte à rythmes rouillée par là, et quelques lignes de basses post-punk pour cadencer le tout d'une petite énergie juvénile qui s'insère à merveille dans cette équation. Et c'est à peu près tout, vous avez la recette que se plait à décliner Chris Stewart d'un bout à l'autre de son troisième opus, avec une nonchalance et un talent certain. Et avec son imprenable lot de tubes de poches, Bigger Than Life a l'audace de ces petits plaisirs coupables qui ne mangent pas de pain, mais qui en font un bon petit disque de pop de fin d'automne (et de début d'hiver aussi), sans prétention et diablement attachant.

Floating Points

Crush

Docteur en neuroscience à ses heures perdues, Sam Shepherd apparaît surtout sur nos radars sous son alias Floating Points. Découvert dans les émissions radio anglaises, progressives et de bon goût, Sam Shepherd s'applique depuis plusieurs années à mêler son amour pour le funk, le R&B ou le jazz à des compos techno/house qui secouent les dancefloors. En 2015, Elaena cristallisait sous la forme d'album le style hybride du producteur anglais, en même temps qu'il le révélait à un public plus large. Crush est un album de profond contraste, un peu comme si deux disques se disputaient l'attention d'une même création. Pour chaque piste destinée au dancefloor, il existe une piste douce et mélodique. Rapidement, on comprend que Floating Points installe des ambiances pour mieux les bouleverser. "Falaise" ouvre l'album sur un univers ambient et visuel qui lentement s'oriente vers un crescendo de synthés modulaires. "Bias" en prend le parfait contre-pied et déploie un énorme titre breakbeat qui prouve autant la maîtrise que la justesse de Shepherd dans ses écarts de style. Complet sans être disparate, Crush est un album méticuleux qui n'oublie pas d'être efficace.

E–Saggila

My World My Way

Si l’on n’avait jamais prêté attention aux premières œuvres de E-Saggila sur Opal Tapes, ce disque pour Nothern Electronics remet l’horloge de l’Apocalypse à l’heure en trente minutes de techno qui fleure bon le gabber, la noise et le breakcore. Inutile donc de dire que ce My World My Way frappe comme Andy Ruiz, avec notamment un incroyable morceau d’ouverture qui enchaine noise à la Posh Isolation sur du hardcore de fête foraine apocalyptique. Le seul arrêt des hostilités ne durera d’ailleurs que trois minutes, le temps de poser quelques claviers ambient un brin simplistes pour mieux repartir au front prêt pour la guerre. Ultime tour de force, une dernière piste évoquant le désespoir d’un Prurient dans ses grands jours, qui vient conclure le déluge de breaks du morceau-titre et consacre une productrice incroyablement talentueuse. Radicalisation express.

LORD$OFDOGTOWN

LORD$OFDOGTOWN

Le succès fulgurant de BROCKHAMPTON a donné des idées de grandeur à sept kids qui se sont surnommés les LORD$OFDOGTOWN, en référence au film de 2005 avec Heath Ledger et Emile Hirsch. À l’écoute de ce premier projet éponyme, il est effectivement impossible de ne pas faire un parallèle avec BROCKHAMPTON tant l’approche musicale semble identique. Tout comme leurs aînés, les jeunes californiens balayent un spectre musical assez large  ; on retrouve un univers horrorcore sur "SHOT$", on découvre un banger mongolo à la Playboi Carti avec "UM" et on tombe même sur quelques balades bien mielleuses pour niquer nos certitudes. Déstructuré à dessein, ce premier projet des L.O.D.T. porte le même esprit rebelle - presque punk – qui nous avait séduits chez la bande à Kevin Abstract. Car, sans pour autant être le disque de l’année, ce LORD$OFDOGTOWN mérite probablement qu’on lui accorde quelques écoutes attentives, à plus forte raison si l'on s’est laissé submerger par la déferlante BROCKHAMPTON qui n'en finit plus de faire des vagues depuis 2017.

Dominik Eulberg

Mannigfaltig

Lorsqu'on pense techno, nous viennent immédiatement des représentations faites d'univers bétonnés, de cités futuristes déshumanisées, de vaisseaux spatiaux à la dérive ou d'usines crachant des tonnes de métal en fusion. Ces images d'Epinal irriguent toujours fortement l'ensemble de la musique techno et continuent de forger tout un imaginaire autour de cette scène. Peu de personnes se sont aventurées en dehors de ces mondes très balisés et artificiels, d'aucuns diraient même hors-sol. Aux antipodes de cette conception se tient pourtant une poignée de producteurs, dont certains illustres comme Wolfgang Voigt, patron de Kompakt ou les Suédois du duo Minilogue. Dans ce petit monde, on en viendrait presque à oublier Dominik Eulberg. Il faut dire que l'Allemand va plus loin dans son message écolo-techno puisqu'il est garde forestier à ses heures perdues. Rien d'étonnant donc que son dernier album, Mannigfaltig soit, une nouvelle fois, une ode à Mère-Nature. Eulberg est passé maître depuis Flora & Fauna (paru en 2004 déjà) dans la conception de mondes chatoyants qui fleurent bon le sous-bois, les épines de pin et les chants d'oiseaux, une techno toute en sensibilité et en douceur, comme une belle petite brise d'été. Dominik Eulberg nous livre avec Mannigfaltig, la bande-son idéale pour une balade dominicale en forêt avec la petite Greta.

MAVI

Let The Sun Talk

Face à l'évidente ressemblance vocale, on a une théorie un peu farfelue au sujet de MAVI et Earl Sweatshirt : à l'instar du dieu romain Janus, les deux rappeurs sont en réalité deux facettes d'une seule et unique personne. Les jours sombres, c'est la déprime d'Earl qui se cache sous les dreads ; les jours de lumière, c'est l'optimisme rêveur de MAVI qui prend le dessus. Bien sûr, notre fumeuse hypothèse ne tient pas la route : MAVI s'affiche assez librement dans ses clips et se montre même plutôt actif sur Instagram, mais on a eu envie d'y croire, ne serait-ce qu'un instant. Et puis comme tout est plus beau lorsque le fantasme prend le dessus, c'est en gardant cette théorie dans un coin de notre caboche qu'on s'est pris Let The Sun Talk, le premier disque du rappeur de Caroline du Nord, qui est bien conscient de ses super pouvoirs et de l'épatant avenir qui s'offre à lui à seulement vingt ans. Sur cet album qui reprend les esthétiques popularisées par MIKE ou billy woods, pas de refrain, mais plutôt une succession de vignettes courtes, et surtout une spontanéité soul qui résiste à la cascade de samples aux couleurs d'automne. Et avec sa petite demi-heure de son proprement tassée, Let The Sun Talk laisse entrevoir une forte personnalité qui aura des envies de grandeur à satisfaire lors de la prochaine décennie. Il pourra compter sur nous pour en être les témoins.

Mizmor

Cairn

Mariusz Lewandowski est au métal ce qu’Elzo Durt est au rock : la garantie que derrière une pochette qu’il a façonnée se cache un disque hautement recommandable. Alors qu’on doit à l’artiste bruxellois des artworks pour La Femme ou les Oh Sees, le peintre polonais jouit depuis quelques années d’une cote stratosphérique dans les sphères métal, avec des œuvres mettant en valeur le travail de Bell Witch, Fuming Mouth ou, dans le cas d’espèce, Mizmor et son Cairn, nouvel album du one man band américain qui nous arrive trois ans après un Yodh déjà monumental. Monumental, ce nouveau disque le sera également. Pensées comme une "exploration de l’absurdité de la vie", ces 57 minutes de black metal cathartique et cataclysmique sont une nouvelle fois l’occasion pour A.L.N. de dégueuler sa bile à travers la quête d’un homme se demandant s’il doit accepter l’absurdité de l’existence ou simplement mettre fin à ses jours. Le programme n’est pas réjouissant, et la musique l’est encore moins, oscillant entre longues complaintes agonisantes et cavalcades furieuses dont la seule issue semble être le gouffre duquel on finira bien par se jeter, avec à chaque fois des renvois plus ou moins discrets aux influences doom d’un Mizmor qui semble avoir autant sa place dans notre monde que JuL au Hellfest. Expérimental, exigeant, mais surtout essentiel.

Dennis Young

Primitive Substance

Tout au long d’une carrière bien trop courte au début des années 80, les New-Yorkais de Liquid Liquid n’auront certainement pas eu le succès qu’ils méritaient, mais leur production fut suffisamment originale pour être rééditée par des labels comme Mo Wax ou Domino, et suffisamment influente pour écrire indirectement l’histoire du rap ou permettre à LCD Soundsystem de changer la face des noughties. Mais ce n’est pas Liquid Liquid qui nous occupe ici, mais bien l’un de ses membres, en l’occurrence Dennis Young, le percussionniste du groupe, dont le travail ne s’est pas arrêté au moment où son groupe sombrait. Bien au contraire puisque Primitive Substance couvre une période qui part de la fin de l’aventure LL en 1985 pour se terminer en 2014. Un long processus de maturation pour cette compilation de titres au sujet desquels même le Bandcamp du label Athens of the North n’est pas très disert. Tout au plus apprend-on que ces chansons ont d’abord été écrites dans le studio de Dennis Young, pour être ensuite retravaillées et mixées avec un certain Andy Gomory, pour enfin être encore fignolées avec quelques invités dont on ne perdra pas de temps à vous dévoiler l’identité ici. Un parcours sinueux pour des titres qui le sont tout autant, oscillant entre house, new age, prog rock, ambient, kosmische musik ou smooth jazz, avec pour seule constante l’inlassable travail de Dennis Young sur les percussions. Ne choisissant jamais leur camp, les titres glissent entre les doigts et mettent notre besoin de tout catégoriser en PLS, mais visent invariablement juste dans leur manière de titiller notre curiosité et notre sensibilité mélodique.

Corridor

Junior

Mais bordel que fout Aline ? Depuis l’impeccable La vie électrique en 2015, on n’a plus de nouvelles du meilleur groupe de rock (qui chante) en français. Alors en attendant un hypothétique retour de la bande à Romain Guerret (qui s’est signalée l’année dernière sous le pseudo Donald Pierre), on se doit de placer tous nos espoirs dans Corridor, groupe québécois découvert à la faveur de sa signature sur Sub Pop, le mythique label de Seattle qui s’offre pour la première fois de son histoire un groupe qui cause en français dans le texte. Si l’on compare Aline et Corridor, c’est principalement parce que les deux groupes piochent dans le même bac à influences : et même si les dosages varient et que la localisation sur des rives opposées de l’Atlantique induit une approche culturelle différente, c’est bien sur des bases indie pop et post-punk que repose leur musique. Mais dans les deux cas, c’est la langue française qui est réellement valorisée, parce qu’elle est modelée en tenant compte de l’écrin dans lequel elle sera placée. S’il n’est pas ici question pour Corridor de se prendre pour des poètes, le groupe assume pleinement son usage de la langue française, et ça se sent dans des textes qui, par rapport au précédent disque du groupe, sont autrement plus audibles et se fondent parfaitement dans des mélodies parfaitement ciselées et qui vont à l’essentiel – plus de la moitié du disque a été pondu en un week-end, et cela se sent quand on se prend des bombinettes comme "Pow" ou "Domino" dans les gencives. Bref, tout cela ne nous rendra pas Aline, mais bordel, que ce disque fait du bien.

Von Bikräv

100% Bibi

Dans un monde parallèle, vous croiserez peut-être un jeune en survêt' du Dortmund au volant d'un T-Max en train d'écouter du Thunderdome, ou un teufeur avec ses 12 clebs en train d'écouter du Hornet la Frappe. À ce jour, l'alliance racaillo-tekos n'a pas eu lieu et ces deux hordes vivent peinardes, chacune dans leur coin. C'était sans compter sur le collectif Casual Gabberz qui sévit depuis 2017. Les Parisiens ont créée un véritable monstre de puissance et d’énergie en hybridant le meilleur du rap de caillera des années 2000 et la culture gabber. Imaginez un peu des sarouels Bullrot Wear ou des dealers avec des atebas dans les cheveux : le voilà le monde merveilleux dans lequel évoluent les fondateurs du frapcore. Avec 100% Bibi, Von Bikräv a pour seule et unique mission de faire pleuvoir les bombes sales qu'on croirait envoyées de Rotterdam si elles ne contenaient pas des samples bien énervés de Booba, Rohff, Alibi Montana ou encore Rim'K. Si on devait résumer le sentiment qui se dégage de cet album, on pourrait utiliser les textes samplés de notre Fouiny Baby sur "House Party" : "Redbull et vodka, pitbull et hagra".

Move D

Building Bridges

Pour l’immense majorité des artistes qui cartonnent, le succès est forcément excessif, notamment parce que soumis à un emballement qui a pour seule et unique conséquence de jouer les accélérateurs à hype stérile, et à faire de simples artisans les sauveurs de tout un mouvement. Ces dernières années, la cote de DJ Koze a explosé à la faveur de bonnes chroniques dans les feuilles de chou qui comptent, de remixes il est vrai excellents, et d’un single au succès planétaire magnifié par une Róisín Murphy comme à son habitude intouchable. Pourtant, soyons clairs, le DJ Koze de 2019 n’est pas meilleur que le petit producteur qui sortait des albums dont tout le monde se foutait quand il était signé sur Kompakt, et un vétéran comme Move D mériterait bien ne serait-ce qu’une part infime de son insolente réussite. Pour l’ensemble de son œuvre en faveur de la house d’abord, et plus spécifiquement pour ce Building Bridges qui démontre qu’après 20 ans, le talent de David Moufang est toujours intact. C’est bien simple : les 9 titres de Building Bridges, qui sont autant d’échappées au long court, dégagent une telle impression de facilité (c’est une illusion) et de simplicité (c’est aussi une illusion) que ça en devient presque gênant. Monstre de fluidité (on vous conseille d’ailleurs le disque dans sa version mixée), Building Bridges condense deux décennies de savoir-faire dans un disque où tout est lisse, mais absolument pas chiant. Cette house-là n’est peut-être pas faite pour les bolosses qui se bourrent le pif de mauvaise coke à Ayia Napa, mais c’est tant mieux. Cette musique-là est faite pour être dansée certes, mais aussi pour être appréciée dans un contexte domestique où le talent de producteur de David Moufang parle avec cette modestie qui en fait notre anti-héros préféré de 2019.

Bon Gamin

Unreleased Mixtape (2016-2017)

Bon Gamin, c’est l’association des rappeurs Ichon et Loveni, et du producteur Myth Syzer. Non, mais il vaut mieux le préciser d’emblée, vu que ces trois-là soignent leur communication à peu près aussi bien que la Stasi soignait ses prisonniers politiques. Parce qu’autant le préciser d’emblée aussi : on tient bien là un crew exceptionnel, dont la combinaison des talents et des personnalités devrait faire de nos loustics de vraies vedettes de ce fameux rap cirque. Au lieu de cela, ces trois-là gèrent leur carrière comme de vrais peintres, entre présence ridicule sur les grandes plateformes de streaming, ambitions au rabais et apparente incapacité à se retrouver suffisamment longtemps en studio pour que quelque chose de réellement abouti en sorte. En tout cas, tout ce qu’on suppute n’est que corroboré par cette Unreleased mixtape uploadée sans chichis ni tralalas en plein mois de juillet. Fruit d’un an de travail sur une période précédant la sortie de leurs projets solos respectifs (Il suffit de le faire, Bisous et Une nuit avec un bon gamin), le projet méritait tellement mieux que son statut de mixtape tant sa matière première échoit dans la case "diamant brut". Vrai grower si l’on en accepte les faiblesses, l’Unreleased Mixtape de Bon Gamin est autant une énième preuve du talent stratosphérique de Syzer (de loin le plus doué de sa génération en France) qu’une ode au storytelling par deux MCs qui racontent le(ur) quotidien avec une simplicité qui fait souvent défaut dans le rap francophone. Pourtant, le disque est trop souvent victime de son faible degré d’ambition quand on aurait voulu qu’il résonne comme un manifeste pour l’escouaille Bon Gamin. Si le travail sur la production est inattaquable, les titres se déroulent sans le moindre liant ; quant aux textes, s'ils ne manquent pas de bonnes séquences, on a aussi régulièrement le sentiment qu’un travail de relecture ou de réécriture aurait dû s’imposer. À défaut d’être des talents fâchés, on a surtout l’impression que l’aventure Bon Gamin a tout du talent... gâché.