Avi Buffalo

At Best Cuckold

Si l’on n’a pas chroniqué ce second album d’Avi Buffalo à sa sortie, ce n’est pas par manque de temps ou de motivation. Mais tout simplement parce que nous étions désarmés face à la simplicité du travail de Avi Zahner-Isenberg, qui a mis 4 ans pour nous pondre ce nouvel album sur Sub Pop. Et ici encore, le Californien continue de jouer avec ses obsessions (la pop riche et gorgée de soleil, celle qui évoque les Beach Boys ou les Thrills) mais noie cette fois le tout sous une jolie couche d’arrangements et d’overdubs qui donnent ampleur et profondeur à un songwriting qui ne brillait que par éclats sur le premier album. Bien à son aise dans des structures d’un classicisme qui tue l’effet de surprise, Avi Zahner-Isenberg nous livre un des albums les plus aboutis et les plus accessibles de 2014, un disque désarmant d’aisance et de force tranquille. Un disque sur lequel on peine à poser des mots tant il s’impose à nous par la seule force de son songwriting. (Jeff)

Black Fluo

A Billion Sands

On entendra probablement plus jamais parler de Black Fluo. Ils sont venus, ils nous ont touché et ils partiront probablement vers un anonymat tout sauf mérité. Il n’empêche que le temps d’un disque, ces Suisses auront brillé. On possède A Billion Sands depuis sa sortie en juin dernier et on a jamais vraiment su parler de ce disque. Pas parce qu’il n’y a rien à en dire, mais simplement car on ne trouve pas les mots pour le décrire, musicalement et émotionnellement. Il n’y a donc pas vraiment de raison pour qu’on sache faire mieux aujourd’hui. Il tenait pourtant du devoir moral de vous rencarder sur cet étrange hybride d’ambient, de spoken word et de post-rock. Parce qu’on a rarement entendu des disques capables d’arrêter le temps de manière aussi franche. Loin de l'objet fonctionnel, A Billion Sands est un disque nocturne, qui s’apprivoise facilement malgré un potentiel de réflection illimité. Un des plus beaux albums de l’année, et une œuvre-balise dans notre collection de choses intimistes. (Simon)

Jamie T

Carry On The Grudge

Si certaines carrières foireuses s’expliquent, d’autres défient l’entendement. Et à ce jour, on se demande encore comment Jamie T a tiré son plan pour n’être qu’un artiste parmi tant d’autres, et dont tout le monde ou presque ignore superbement la sortie du troisième album. Après avoir fait découvrir Adele sur son label, après avoir signé pour la major Parlophone deux albums qui puaient l’Angleterre working class, le gars de Wimbledon a disparu des radars pour revenir sur la pointe des pieds avec Carry On The Grudge. Pendant ces cinq années de doute et d’angoisse, il a écrit 180 chansons, pour n’en garder que 12. Douze titres qui dévoilent un songwriting toujours aussi touchant, mais certainement moins urgent : Jamie T a mis de l’eau dans son improbable cocktail (un mélange de hip hop, de punk et de pop), a grandi aussi. Carry On The Grudge, c’est un disque qui évoque autant le premier album en solo de Damon Albarn que l’entière discographie de The Clash ou le métissage à la The Specials. C’est surtout un disque empreint d’une fragilité que l’artiste tente tant bien que mal de cacher derrière son habituelle énergie. En bref, un vrai beau disque. (Jeff)

Kevin Morby

Still Life

Pour se lancer en solo, Kevin Morby nous a livré un premier album plutôt correct et à la hauteur d’un baptême dans l’Harlem River. On pariait même sur le mec avec l’espoir qu’il prolonge sa trajectoire, dans le bon sens. Et voilà, Still Life se pointe dans un virage et c’est la bonne surprise. L’écart qu’il fallait faire : la folk de l’Américain, parfois collante et trop solennelle, s’est malicieusement encanaillée d’un peu de rock. Et si ses illustres références restent perceptibles, elles se sont également déplacées. On pourrait encore se battre dans le jeu des comparaisons, mais il suffit de ramener Still Life à Blonde on Blonde, avec tout le désenchantement d’un rêveur de Brooklyn. Avec calme, maîtrise, finesse, sans surcharge, ni en ballade ni par envolées épiques, Morby vient de signer un mélange de folk épaisse et de percées rocks, dont la vitalité détonante rappelle implicitement que l’amertume est omniprésente : il suffit de s’en défier — Kevin Morby le fait avec passion, avec talent. (Amaury)

Rival Consoles

Sonne

D’habitude, les sorties estampillées Erased Tapes ont tendance à m’emmerder profondément. Il y a trop souvent dans l’esthétique prônée par le label anglais une recherche de la beauté qui se fait au détriment des émotions. Puis à l’occasion on tombe sur des disques comme celui de Rival Consoles et on se demande pourquoi les productions de l’Anglais ne jouissent pas de la même caution critique que A Winged Victory For A Sullen ou Nils Frahm. Alors c’est vrai, en lorgnant plutôt du côté de chez James Holden (période The Idiots Are Winning), Rone ou Jon Hopkins, le Londonien tranche avec l’habituel cahier des charges de la maison. Mais finalement, depuis quand accorde-t-on une importance décisive aux chapelles? En effet, il y a trop de beauté et d’efficacité qui se logent confortablement dans cette écriture magnifiquement sinueuse pour qu’on ne s’y attarde pas. Encore et encore. (Jeff)

Emma Ruth Rundle

Some Heavy Ocean

En général, s’échapper d’un groupe pour fonder une carrière solo est souvent un projet qui au mieux se révèle frustrant, au pire un chemin de croix ennuyeux pour l’auditeur fidèle. Quelques rares exceptions existent comme Elliott Smith trop à l’étroit pour ses ailes d’ange dans Heatmiser. Au vu de ce premier album solo, Emma Ruth Rundle semble elle aussi faire partie de cette catégorie. Venant de Red Sparrowes (bon groupe mais clairement un second couteau du post-metal / post-rock) et des prometteurs Marriages, on n’attendait pas une première galette de cette classe et de cette ambition. Et puis merde, quand on a une voix telle que celle que l’on entend sur Some Heavy Ocean, pourquoi la bâillonner pour se contenter de faire du sous-Isis ? Alors certes la route est encore longue, mais au vu du potentiel exprimé sur ces quelques titres on est désormais en droit d’attendre de la jeune demoiselle un futur discographique bien plus en rapport avec ses réelles compétences. (Michael)

Spectral Lore

III

On a très peu parlé de black metal cette année, il fallait bien qu’on se rattrape. Ou plutôt, c’est Spectral Lore qui nous a rattrapés parce qu’on aurait jamais parié sur une claque pareille, surtout venant d’un illustre inconnu. Projet solo d’Ayloss, officiant d’Athènes, III est un disque de black metal aux très forts accents ambient et prog’, une œuvre mélodique aux relents d’heroic fantasy qui ne se prive d’aucune parade épique. Un peu moins d’une heure trente de voyage dans les plaines de Valor, à chevaucher votre monture pour aller occire des orques dans les grottes de Taral-Dün en compagnie d’Azafel, votre lame forgée par le nain Grimdor Barbe-de-Fer. Un travail mélodique et technique absolument admirable qui nous ferait presque oublier que cette œuvre est conscientisée par un unique cerveau. Des plages qui emmènent loin, toujours dans les thèmes de la vie, du cosmos et de la nature. A condition d’être un paladin de level minimum 40, on vous recommande de vous munir de l’Amulette de l’Aube au changement de disque, celle-ci permettant de vous défausser d’une carte de votre main et d’engager un monstre de votre cimetière pour chaque mana forêt engagée. C’est la seule manière de vaincre Grim-Gul Bite-de-Glaise, seigneur de la décrépitude et septième héraut des forêts d’Amgun. Blagues à part, c’est notre disque metal de l’année. (Simon)

White Lung

Deep Fantasy

Je l’avoue : je fais partie de ces personnes (nombreuses visiblement) qui découvrent White Lung avec ce troisième album, celui de la signature chez Domino. Autrement dit, je suis ce mec que les fans de la première heure vont adorer détester en même temps qu’ils vont petit à petit lâcher le groupe en question. Ce serait pourtant dommage d’en rester là les amis, car même si ce Deep Fantasy est bien plus produit et sent le passage chez le gros label, on ne peut objectivement que s’en réjouir tant la force de frappe du groupe s’en trouve accrue. Le son est massif mais la bande de Vancouver n’a pas pour autant troqué sa 205 GTI 1.9 pour un Fiat Multipla diesel. Kenneth William fait des merveilles et se révèle comme un des guitaristes les plus intéressants de ces dernières années (une sorte de Johnny Marr qui aurait appris la six-cordes avec le Relationship of Command d’At The Drive-In), tandis que Mish Way s'impose tout simplement la vocaliste la plus à-même de nous rappeler au bon souvenir de la Courtney Love des jours glorieux - oui, c’était il y a bien longtemps. (Michael)

Borealis

Kallionyma

Avec son 10/10 pour Glittervoice, Jesse Somfay fait partie des happy few à pouvoir se targuer d'une telle note sur nos pages. Pour son nouvel extended play, Borealis n'a pas récidivé mais la copie rendue reste celle de l'élève modèle. Pour vous en convaincre il suffira de vous plonger dans Imago XV. Pour ce nouvel ep, Borealis a choisi de revêtir sa musique d'atours beaucoup plus chatoyants pour un résultat ultra-visuel et narratif. Kallionyma propose ainsi une techno bourrée d’éléments trance qui renforcent l'aspect kaléidoscopique de la musique du producteur canadien. Si le présent EP paraît moins sombre que Glittervoice, on retrouve toujours la colonne vertébrale de la composition de Somfay : une sensibilité exacerbée. Chaque note, chaque morceau semblent chargés à l'extrême de sentiments prêts à à jaillir. Une nouvelle fois, Jesse Somfay nous montre de manière éclatante que la musique électronique n'est pas synonyme de musique déshumanisée. (Bastien)

Douglas Dare

Whelm

Ce qui est vraiment cool avec la musique, c'est que la curiosité paye souvent. C'est en tout cas grâce à elle que je suis tombé sous le charme de la musique de Douglas Dare, au détour d'un concert de Perfume Genius. Le premier disque de cet anglais de 24 ans s'appelle Whelm et met minable pas mal de pseudo "singer-songwriter" bien plus expérimentés que lui. Quelques accords de piano, une voix avec une belle personnalité, des textes rudement bien écrits, le tout renforcés par quelques incursions électroniques, et vous voilà transporté dans les paysages mélancoliques d'Angleterre, à l'ombre de falaises dont la menace n'égale que la beauté. Et si tout cela pourra sembler fort maniéré pour certains esprits chagrins, il leur suffira de se plonger dans les mélodies et d'admirer la qualité de la composition pour se lancer convaincre par ce qui est, à mon sens, un des tout bons disques de l'année. Un disque dans lequel vous pourrez vous replonger longtemps, tant les 10 titres qui le composent, résonnent hors des modes et des tendances éphémères. (Yann)

Yelle

Complètement fou

Yelle fait partie des artistes injustement boudés par les médias de bon goût français. En même temps commencer une carrière médiatique par un feat' avec Fatal Bazooka n’est pas l'idée du siècle - ou peut-être que si, justement. Mais Yelle et ses musiciens s'en foutent puisqu'ils tournent dans le monde entier et se paient des productions de Cirkut et Dr Luke (vous savez, les petits gars qui produisent pour Katy Perry, Britney Spears, Nicki Minaj, Rihanna et consoeurs). C'est pas comme ça qu'ils vont se réconcilier avec leurs opposants mais au moins l'ambition est clairement affichée : faire des tubes. Et ça marche : « Ba$$in » et « Complètement Fou » sont imparables, tout comme « Bouquet Final » dans un registre un peu moins immédiat et moins radio friendly. Quant à l'instru de « Nuit De Baise I », il est proche de la perfection. Certains morceaux sont anecdotiques et nombreux seront ceux qui ne supporteront toujours pas la voix de la chanteuse, et on peut les comprendre, mais il n'empêche que rares sont les artistes français qui font de la musique mainstream avec si peu de complexes et autant de respect de l’auditeur. (Tristan)

CN

Nu

Sur Nu, le producteur norvégien Stian Gjevik met de côté l’acid euphorique, mentale et généreuse de son alias EOD pour une approche beaucoup plus contemplative et domestique sous le nom de CN. Et qui lui en voudra, lui qui signe là son meilleur disque. Si l’esthétique Rephlex n’est jamais très loin, Nu convoque tant Detroit et Drexciya que le BBC Radiophonic Workshop ou Raymond Scott, sans pour autant sonner bêtement nostalgique ni daté. Un peu comme si ses synthés avaient voyagé dans l’espace et le temps, direction l’Egypte antique et ses mystères, et nous livraient aujourd'hui le récit de leur périple. Ici, les boites à rythmes s’effacent volontiers au profit des mélodies, simples mais belles à tomber. Bref, c'est splendide. (Nil)

Austin Cesear

West Side

Si les magazines spécialisés ont parlé de d’Austin Cesear à plusieurs reprises cette année, on s’étonne de voir la relative confidentialité qui entoure la sortie de West Side. Surtout que le producteur californien n’en est pas à son coup d’essai puisqu’ en 2012, il nous avait gratifié d’une pépite nommée Cruise Forever. Avec ses rythmiques house/leftfield et ses couches interminables de filtres, de delay et de flanger, la musique de West Side semble toujours échapper à l’auditeur. Austin Cesear esquisse, ébauche mais laisse toujours un voile sur ses compositions, probablement pour arrondir ce qui, en termes de structure, pourrait se rapprocher de sorties estampillée L.I.E.S. D’ailleurs, certaines pistes pourront rapprocher des standards du label de Ron Morelli mais sans jamais virer vers des choses trop noise. Mais ce qui reste une constante au sein de l’œuvre d’Austin Cesear, et West side ne déroge pas à la règle, c’est la classe infinie qui s’en dégage. (Bastien)

Vald

NQNT

Après les jouissives mixtapes NQNTMQMQMB et Cours de Rattrapage, Vald a sorti son nouvel EP NQNT il y a quelques semaines. Décrire l'univers du jeune MC français paraît difficile tant il est particulier, oscillant entre références pornographiques (l'excellent "Vie de cochon") et cynisme désinvolte, prosaïque et brut. Loin de simplement recycler ses précédents morceaux, Vald développe ici sa formule, en quête d'un univers qu'il continue de tracer, affinant son personnage ("Sullyvan", où il se mue en entité maléfique) et son propos, en évoquant notamment "Aulnay-sous-bois" et la vie de quartier, mais aussi un meurtre sanguinolent dans "Elle me regarde", toujours avec cette forme de brutalité impertinente qui le caractérise . Malgré quelques ratages, la faute à des instrus de qualité très inégale qui ne favorisent pas la cohérence, NQNT reste un EP d'une qualité très correcte qui donne à voir un artiste au talent certain et au style très marqué. (Titus)

Arandel

Solarspellis

« Arandel n'est pas un pseudonyme, ni même un personnage, ce n'est pas moi. La forme d'Arandel m'offre cette opportunité de m'effacer derrière un projet, d'être entièrement à son service, sans avoir à y mêler des questions d'ego ou d'image. Ici, la musique est tout ce qu'il y a à voir. Et elle a certainement plus de choses à dire que moi. » Voilà ce que nous avait confié le mystérieux producteur français à l'époque de son premier disque. Mais à force de se retrancher derrière cette identité secrète, le producteur de chez InFiné ne scierait-t-il pas la branche sur laquelle il est comfortablement assis? C’est ce qu’on pourrait penser devant les faibles remous déclenchés par son nouvel album pour le label lyonnais, d’une qualité pourtant remarquable. Véritable ode symphonique à la musique électronique et aux synthétiseurs analogiques, Solarispellis est un disque qui alterne entre des cavalcades irrésistibles, clins d’oeils appuyés au pionnier Jean-Michel Jarre et plongées mélancoliques pleines de pudeur. C’est souvent beau, parfois émouvant, et maîtrisé d’un bout à l’autre. Bref, c’est un des meilleurs albums de musique électronique made in France en 2014. (Jeff)

Jessica93

Rise

Jessica93, le groupe (enfin façon de parler) que la planète entière nous envierait ? C’est ce que se plaisent à nous répéter certains de nos confrères. On n’ira pas jusque-là mais il est vrai que ce serait gâcher son plaisir que de ne pas trouver un certain intérêt à la musique de Geoff Laporte. Il serait sans doute exagéré de crier cocorico trop fort quand on trouve des équivalents à la pelle chez nos amis anglo-saxons. Disons donc plus humblement que Jessica93 participe à un renouveau et à une meilleure visibilité d’une certaine idée de la musique noise made in France. Ce qui nous étonne plus, c’est que malgré une formule inchangée, elle fonctionne encore à merveille sur ce deuxième LP : une boucle de batterie pachydermique, une ligne de basse poisseuse, des guitares vicieuses et une voix de neurasthénique sous codéine. On le sait, la musique de Jessica93 s’est forgée à la force du poignet de squats en scènes non conventionnées pour arriver à conjuguer épure et immédiateté. Un succès qui reste une belle anomalie et qui on l’espère saura encore essaimer, car plus ne rien ne semble désormais pouvoir se mettre en travers de cette improbable Visa jaune et de son conducteur. (Michaël)