The Psychotic Monks

Private Meaning Firsti

Déjà responsables d’un excellent premier album (Silence Slowly And Madly Shine en 2017), nos quatre moinillons auraient tranquillement pu continuer à rouler dans un stoner psyché bien charnu sans rencontrer la moindre concurrence à travers l’Hexagone. Mais les lignes droites, ça n'a aucun intérêt et choisir, ça donne mal à la tête. La deuxième charge ouvre donc grand l’armoire magique et libère toutes sortes de créatures qui n’ont pas l’habitude de cohabiter le temps d’une heure (ou du moins, rarement avec autant d’aisance).
De la crasse, du bruyant, de l'imprévu, de la moiteur, de la tension permanente. Hurlement, murmure, silence, peut-être encore suivi d’un hurlement mais rien n'est moins sûr. On entend siffler au loin Kyuss, Girl Band ou Swans tout en les gardant à bonne distance. Stoner, psyché toujours. Noise, post-rock, post-punk, garage aussi mais à ce niveau, l’étiquetage n’a plus beaucoup d’importance. Il s’agit avant tout de heurter les sons les uns contre les autres jusqu'à ce que la mèche s'embrase. En bout de flambée, celle-ci aboutira à un final de près de quinze minutes ("(Epilogue) Every Sight") qui vous laissera gérer des aisselles en nage.
Tant que vous y êtes, cassez votre tirelire et allez les voir sur scène (vous pouvez respirer, ça ne vous coûtera pas aussi cher que le dernier passage de Metallica). On vous assure de première main que la prestation fait honneur à l’ouvrage.

Little Simz

GREY Area

Les albums de Little Simz sont de beaux objets certes, mais ils sont aussi incroyablement denses, bourrés d’idées, et parfois un peu difficiles à appréhender. Le questionnement de la rappeuse anglaise apparaît permanent, ce qui s'avère une bénédiction autant qu’une douloureuse épine dans le pied pour un artiste. D’ailleurs au moment d’écrire et enregistrer son troisième album, c’est le doute qui prévalait dans la tête de Little Simz, cette fameuse zone grise qui donne son titre à l’album. Pourtant, que la tigresse londonienne (et accessoirement ses fans) se réjouisse : rarement son rap est apparu aussi libéré de la contrainte que sur GREY Area, jamais son flow n’a été aussi percutant. Clairement, la fille d’Islington a ouvert les vannes sans trop se préoccuper du qu’en-dira-t-on – une impression renforcée par la place primordiale accordée aux instrumentations live, pour un résultat à la fois plein de chaleur et d’urgence. Little Simz a beaucoup de choses à dire, sur elle et le monde qui l’entoure, et une fois de plus, GREY Area démontre qu’elle est bien l’une des plumes les mieux aiguisées et l’une des voix les plus redoutables du rap anglais – « I’m JAY-Z on a bad day, Shakespeare on my worst days » assène-t-elle d’entrée sur "Offence", le missile qui met le reste du disque en orbite. En voilà une qui vole comme le papillon, pique comme l'abeille. Le KO est inévitable.

Saturn Citizen

Saturn Tape, Vol. 1

Si c’est Lyonzon qui apparaît parfois comme un des gros phénomènes rap de la scène lyonnaise, on voit mal comment un collectif aussi fourni et variable pourrait vraiment grimper dans le rap jeu : on miserait par contre volontiers sur Saturn Citizen, side-project de deux membres du collectif. Leur première tape est un petit bijou du concentré esthétique proposé par des gens comme Freeze Corleone ou Lala &ce : dérangeant, alternatif, lymphatique et planant. À l’inverse d’un cloud rap à l’américaine censé nous élever vers on ne sait quoi, le hip-hop de Saturn Citizen nous enfonce sourdement dans les profondeurs. La drogue, le racisme, l’ambition, tout y est traité comme d’une manière détournée, oblique, de sorte qu’on ne sait plus toujours très bien, comme il est dit dans "Spontané", si c’est « un rêve ou un cauchemar ». De loin un des meilleurs crus de la fournée 667xLyonzon, à suivre absolument.

Hyacinthe

Rave

Il y a toujours un léger pincement au cœur à voir les artistes qu'on aime quitter des sphères confidentielles. Du travail de Hyacinthe au sein de DFHDGB, on a souvent apprécié sa maladresse, son côté parfois trop vulgaire et juvénile. Là où Sarah entamait un nouveau cycle dans la carrière du parisien et lui ouvrait d'une certaine manière les portes du succès, Rave déboule deux ans après avec une proposition plus poussée encore. L'idée est simple : amener l'auditeur à flirter avec nombre d'interdits relevant du guilty pleasure. Si son terrain de jeu continue d'osciller entre chanson française et gabber, Rave ajoute également une belle petite pincée d'eurodance qui fait que le beau et le putassier se renvoient continuellement la balle, laissant l'auditeur seul arbitre de ce ping pong osé mais pas avare en moments de grâce. S'il est très difficile d'avoir un avis définitif sur un disque qui bouscule à ce point les codes, on a au moins la certitude que le parisien a bel et bien muri, et qu'il n'a probablement jamais été aussi épanoui que sur ce disque qui ne ressemble qu'à lui. Rave est l'album le plus abouti de Hyahya, pour le pire parfois mais surtout pour le meilleur.

Angel Bat Dawid

The Oracle

Cet album, on l’a moins « oublié » qu’on ne s’est pas senti d’en parler si rapidement à sa sortie. Paru en plusieurs morceaux, dans une certaine confidence, même si le disque est un produit de la grosse machine International Anthem, The Oracle était bien plus détonant que ce fameux « new jazz » que tout le monde s’arrache. Dans l’émulsion free jazz qui résonne depuis si longtemps à Chicago, l’expérimentation ne s’est ni cantonnée ni arrêtée à Sun Ra. Après une tumeur au cerveau et une entrée difficile dans le monde du travail, Angel Bat Dawid a tout balancé pour se consacrer à la musique. The Oracle est le premier album d’une artiste à l’esthétique résolument free, capable d’envoyer chier toute une tradition sauf celle qui consiste à être libre dans sa façon d’aborder la création. Enregistré en lo-fi, à l’iPhone, sans batterie ou presque, mélangeant des chœurs et la clarinette, ce disque est une respiration magnifique dans le jazz contemporain, un chef d’œuvre en puissance, parce que la musique de Dawid est aussi mélodique que libérée de la mélodie, aussi technique que créatrice, et aussi neuve que réconfortante.

Benny Sings

City Pop

À une époque, sortir un disque sur Stones Throw revenait à poser son illustre postérieur tout en haut de la montagne du cool. Ces dernières, le label qui nous a donné le Madvillainy de Madvillain ou le Donuts de J. Dilla est dans une phase de douce somnolence dont il sort à intervalles réguliers. Plus vraiment pour changer le cours de l’histoire, juste pour se faire plaisir avec de chouettes disques qui finissent toujours bien par trouver leur public. Celui du City Pop de Benny Sings, on doit le trouver dans une population qui, chez Stones Throw, avait un gros faible pour la soul de Mayer Hawthorne. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment un hasard si ce dernier était venu faire un petit coucou sur le RADIO de Benny Sings en 2015, tant les points communs existent entre ces deux artistes. Pour ce premier album sur le label de Peanut Butter Wolf, Benny Sings joue clairement la carte de la légèreté, qui ne doit nullement être assimilée à une quelconque facilité – c’est même tout le contraire. À 42 ans, le néerlandais a une solide maîtrise de son songwriting, qui lui permet de mettre son travail d’orfèvrerie mélodique au service d’un disque plus aéré qu’un sponge cake. D’ailleurs, son titre renvoie explicitement à la city pop nippone, ce mélange de soft rock et de R&B en vogue dans le Japon des années 80, et qui revit, notamment au travers de compilations (Light in the Attic est ton ami) et de disques comme celui-ci. La vie est courte, l’été encore plus. Et cela tombe bien, ce disque convient aux deux.

Matt Martians

The Last Party

Vraiment, il faut donner de l'amour à Matt Martians. Lorsque le père fondateur de The Internet et Odd Future choisit de sortir des fourrés avec un nouvel album, c'est toujours pour balancer de très beaux os à ronger. La preuve ? Son excellent The Drum Chord Theory, disque injustement passé sous silence deux ans plus tôt, probablement plombé par l'omniprésence de ses collègues Steve Lacy ou Syd Tha Kyd dans tous les projets qui comptent. Paru en avril dernier aussi dans une indifférence générale, son deuxième opus solo The Last Party permet au musicien d'Atlanta de perpétuer son irrésistible talent en proposant des monolithes remplis de belles mélodies aériennes qui rappellent Sa-Ra Creative Partners, complété de ce ton soul lo-fi plein de fraîcheur qui se savoure mieux encore qu'un combo melon/pineau des Charentes lorsque le mercure flirte avec les sommets. Branleur juste ce qu'il faut et solaire en toutes circonstances, The Last Party réunit tous les arguments pour devenir le disque parfait de vos siestes lascives. Surtout qu'avec une petite demie heure de musique au compteur, l'objet profite d'une belle replay value, et saura même trouver sa place dans vos disques d'été entre le Sinner EP de Moodymann et le Apollo XXI de Steve Lacy. Rien que ça.

Coco Bryce

Night On Earth

Parler pour la première fois d’un artiste alors que cela fait des plombes qu’il charbonne, c’est un soulagement doublé d’une légère dose d’embarras. Bon, dans le cas de Coco Bryce, on se console en se disant que le Néerlandais n’est pas non plus le type le plus visible du circuit électronique. Mais une chose est certaine : un petit détour par le Bandcamp de son label Myor permet de comprendre que ce touche-à-tout n’a peur d’aucun territoire, s’amuse sur tous les terrains de jeu - gabber, abstract hip hop ou jungle, rien ne l’effraie. C’est d’ailleurs ce dernier genre qui l’obsède ces derniers temps, avec un planning incroyablement chargé depuis le début de l’année, et dont le point culminant aura été l’album Night On Earth, sur lequel le producteur basé à Breda trouve un équilibre parfait entre breaks qui brisent les nuques et lignes mélodiques claires qui nous ramènent instantanément à l’état de babtou hypersensible. Sur Night On Earth, tout est d’abord histoire de sensibilité : avec pour fond de commerce une base rythmique impeccable, Coco Bryce se laisse énormément d’espace pour travailler les émotions, comme un Burial ou un Photek ont pu le faire au sommet de leur art. A une époque où la drum’n’bass reste un marqueur identitaire fort dans la musique électronique, mais existe surtout à travers ses formes les plus club friendly (et souvent un peu gogoles), il est bon que des disques nous rappellent que ce genre peut aussi être incroyablement soulful et habité.

Mark Guiliana

BEAT MUSIC ! BEAT MUSIC ! BEAT MUSIC !

Serait-ce complètement infondé de dire que Mark Guiliana est un des plus grands musiciens de notre époque ? Peu connu par le grand public, le batteur est pourtant une pièce maîtresse de nombreux projets fascinants. Acolyte de choix pour Brad Mehldau sur plusieurs albums, sideman d’Avishai Cohen ou de Dhafer Youssef pendant plusieurs années, il a aussi été le batteur du dernier album de David Bowie. Sa frénésie rythmique, vous l’avez donc peut-être déjà entendue sans pour autant savoir qu’elle était la sienne. Brutalement technique, intense et épique, son jeu tire sourdement le jazz et la pop vers une tendance plus proche de l’électronique et d’un dub épileptique. Mais à côté d’un rôle de sideman de génie, Mark Guiliana est aussi le frontman d’un vaste projet intitulé Beat Music. Et dans ce terrain de jeu que son dernier album, on entend de tout : du jazz et du dub, bien sûr, mais surtout de la pop, de la musique de film hérité des chansons italiennes des années 1970, ou encore de la dance. Sans être la plus grande production à laquelle il ait participé, BEAT MUSIC ! BEAT MUSIC ! BEAT MUSIC ! est une délicieuses soupape créative pour ceux qui sont amateurs de l’Américain, et une porte d’entrée très accessible pour ceux qui ne le sont pas (encore).

Crows

Silver Tongues

Crows possédait tout l’arsenal pour sortir du bois depuis plusieurs années déjà (2 EPs bien accueillis, une réputation live qui faisait le tour des pubs londoniens, un chanteur charismatique qui ne gâche pas les photos) mais, pour une mystérieuse raison, le groupe s’est pris les chevilles dans le tapis au point de disparaître des radars et de retourner à ses jobs alimentaires. Ils avaient bien une dizaine de titres prêts à l’emploi mais apparemment, personne qui ne soit disposé à les adopter.
Mais la vie, c’est d’abord des rencontres. Des gens qui leurs ont tendu la main, peut-être à un moment où ils ne pouvaient pas, où ils étaient seuls chez eux. Cette main tendue fut donc celle de Joe Talbot, frontman de IDLES, qui n’a pas l’habitude de laisser un compagnon d’armes le nez dans le fossé. Leurs faisant profiter de la notoriété de sa bande, Talbot les embarque en tournée puis sur son propre label, Balley Records, pour que ce premier album puisse enfin trouver studio à son pied. Excellente décision s’il en est, puisque le résultat est à la hauteur de l’attente (enfin… surtout de la leur).
Crows fait partie de ces groupes qui s’épanouissent dans l’obscurité et les espaces confinés. Pour la plupart, les morceaux se construisent à coups de bélier progressifs, jusqu’à ce toute la paroi ne cède (le genre d’obstination gentiment malsaine qui pourrait bien appâter les amateurs de Daughters). Les riffs pèsent deux tonnes et remuent autant de poussière tandis la voix de James Cox - située entre les cavernes de Paul Banks et Ian Curtis, c’est-à-dire bien en-dessous du niveau de la mer - parvient à garder suffisamment d’altitude pour ne pas se faire enterrer sous les gravats. Dans les interstices, Crows accélère le rythme et allège le ton, histoire de faire croire qu’il y a un peu de vie après la mort. Même s’il n’est pas dépourvu de défauts, Silver Tongues a sans aucun doute permis de réanimer une belle bête.

Damon Locks' Black Monument Ensemble

Where Future Unfolds

Avec un jazz en hype généralisé, il était évident que le versant politique allait ressurgir à un moment. Majeur historiquement mais surtout dans l'intellectualisation rétrospective du free jazz depuis les années 1960 déjà, le jazz engagé a fait un retour en trombe grâce à Damon Locks. Le batteur américain, passé aussi bien par le punk que par l'acid jazz, joue avec Where Future Unfolds un rôle de grand chef d'orchestre et d'activiste, faisant état d'une lutte musicale et extra-musicale. La question nous brûle : ne tombe-t-il pas en plein dans la redite, ce disque ? C'est que les grands disques de free jazz à thèse politique, on en consomme au moins depuis les Sun Ra de la fin des années 1950, et que des projets avec cette esthétique particulière, mélangeant discours, chœurs, musique africaine et free jazz, on les connaît au moins depuis le Eddie Gale's Ghetto Music de 1968. Le morceau d'ouverture nous coupe immédiatement la pensée : "some things never change". Alors à défaut de réinventer le free, comme a pu le faire Angel Bat Dawid, mentionnée dans ce dossier en solo et actrice du Black Monument également, on poursuit la lutte de dévoilement d'une Amérique sombre, cherchant à contenir une ségrégation toujours existante structurellement bien qu'illégale. Pour se battre, ou au moins survivre, on consolide alors cette tradition du rapport à l'Afrique, de l'étrange syncrétisme du marxisme et de la communion religieuse, et de cette belle confiance en la musique. Et une fois écartée l'exigence de nouveauté ou d'un parallèle entre la révolution politique et la révolution musicale, on se rend compte que Where Future Unfolds est tout simplement émouvant.

Pip Blom

Boat

Ère de l’internet oblige, toute une génération de musiciens s’est construit une culture musicale grâce au streaming et au téléchargement illégal. En quelques clics sur Spotify ou Soulseek, ce sont des térabytes de musique que l’on peut consommer, digérer, décortiquer jusqu’à en comprendre la mécanique. Si l’on ne débattra pas ici des vices et vertus d’une telle situation, il faut reconnaître que c’est ce qui permet à des groupes de brouiller les radars et de ressembler à un produit originaire d’un coin du globe qu’ils n’ont peut-être jamais visité. Sur le disque dur de Pip Blom donc, la logique voudrait que, dès les premiers notes de l’infectieux "Daddy Issues", on attribue la nationalité américaine à ces jeunes gens. Pourtant, c’est à Amsterdam qu’ils sont basés, et c’est là qu’ils ont passé le plus clair de leur jeunesse à comprendre comment fonctionnent le rock et la pop alternatifs, pour aujourd’hui rendre, consciemment ou non, hommage aux Breeders, à The Pains of Being Pure at Heart ou à Weezer, soit autant de groupes pour qui la perfection mélodique a toujours été une sorte de graal. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Pip Blom fait honneur à ses modèles sur dix titres tous plus efficaces les uns que les autres. Si vous avez un anglais de merde et que vous ne comprenez pas le sens de l’expression « all killer no filler », procurez-vous un exemplaire de Boat sans plus tarder.