Nthng

It Never Ends

Chez les Hamar éthiopiens, les jeunes garçons doivent effectuer 4 aller-retours sur vaches alignées afin de prouver qu'ils peuvent devenir des « hommes ». Plus communément appelés « rites de passage », ces phénomènes divergent d’une société à l’autre, et il y a fort à parier que le tien fût simplement de déniaiser la petite Christelle ou réussir un créneau à ton permis de conduire. A chacun sa manière de devenir un homme. Pour le producteur de techno, le rite de passage prend régulièrement la forme d’un long format, tâche complexe tant le LP reste l’exercice casse-gueule par excellence. Soit c'est aussi palpitant qu’une rétrospective du cinéma polonais des années 30 sur Arte, soit ça ressemble à une collection de titres sans réel liant. Heureusement, entre ces deux extrêmes existe un interstice où le format long insuffle à la techno une dimension supérieure, une puissance narrative qu’aucun EP ne saurait créer. Ce minuscule interstice, Nthng a réussi a se caler dedans avec It Never Ends. Au gré de 9 titres, Nthng alterne entre deep techno immersive et ambient stellaire. Par petite touches successives, le producteur signé sur Lobster Theremin opère un imperceptible glissement de la tech-house (« Galaxy ») vers la lourdeur des kicks et le tempo ralenti de la dub techno (« Eternal » et « Last »). Bien que doté de pépites qui existent par elles-même (« Soms », « Unity »), It Never Ends, ne prendra sa pleine mesure que lorsqu’on écoutera l’album comme un tout, du premier au dernier kick. Pour Nthng, nul besoin de baisser les yeux devant les jeunes Hamar, ce premier album fait désormais de lui un Homme (ou plus simplement un excellent producteur techno).

Planning for Burial

Below the House

Alors que l'on suit habituellement de près les sorties de The Flenser, ce magnifique label pour dépressifs asociaux, on est toujours passé à côté du one man band project de Thom Wasluck. La musique de Planning for Burial c'est un peu un mélange de post-tout-ce-qui-nous-colle-des-frissons-habituellement (post-black, post-shoegaze, post-metal, post-rock). Une musique qui, si elle ne respire pas la joie de vivre (le premier titre de l'album vous mettra tout de suite dans le bain d'acide), se distingue par un goût certain pour la submersion sonore, le goût du détail, le déluge, l'évanescence des strates soniques et un catalogue d'émotions dans lesquelles Wasluck va puiser bien en profondeur pour un télescopage tout a fait pertinent des genres suscités et un résultat qui ne pourra que conquérir les fans de Oathbreaker, Deafheaven, Nothing ou autres Have a Nice Life. C'est dense, noir, sans concessions et ça vrille les tympans comme un chantier de travaux publics. Bref, tout ce qu'on aime.

The New Pornographers

Without Conditions

Est-ce que la source de jouvence se tarira un jour pour les Canadiens des New Pornographers? Parce que l'air de rien, ça fait 17 ans que ça dure, et qu'on ne voit pas de signes d'essoufflement. Sublimement ignorés chez nous alors qu'on n'arrête pas de tresser des louanges à certains de leur compatriotes bien moins intéressants (on ne citera personne), leur power pop lysergique ne nous a jamais déçus et ce n'est pas avec Without Conditions que ça va commencer vu que l'album contient comme à son habitude son lot de pépites et de tubes à tiroirs plus rafraîchissants les uns que les autres. Même sans Dan Bejar parti (aka Detroyer) on ne sent pas de panne d'inspiration. En même temps quand on a affaire à un groupe dans lequel vous avez un des meilleurs songriter de sa génération (poke Carl Newman) et la merveilleuse Neko Case (tout simplement une des plus belles voix de l'indie nord américain), faut pas venir s'étonner de tenir là une machine de guerre qui enchaîne des tubes comme d'autres enchaînents les bouses.

Lussuria

Stand Still

Si l’on résume généralement Hospital Productions aux sorties de son patron Dominick Fernow (aka Prurient ou Vatican Shadow), un autre individu à réussi à se détacher du lot et à imposer sa patte au sein d’HP: Lussuria. Sous ce pseudonyme, Jim Mroz opère depuis 2007 un projet dark ambient se nourrissant principalement de nos angoisses contemporaines et arrivant toujours à créer une appréhension si singulière. Après bon nombre de sorties sur Hospital Productions vient enfin ce Standstill, qui s’impose immédiatement comme une des excellentes sorties du label US. Quatre putain d’heures de rythmiques décharnées, de dark ambient sous perfusion noise et de malaise post-industriel, de variations jusqu’à l’infini dans ces motifs au bord du gouffre, réempruntant toujours les mêmes chemins pour mieux les élargir et continuer de créer le malaise. Un cheminement extrêmement long certes, mais un disque dans lequel chacun devrait se perdre pour remettre un peu d’inconnu et d’occulte dans une existence bien souvent trop balisée.

Amir Obè

None of the Clocks Work

On pensait être arrivé à saturation de R&B post-Toronto, on pensait en avoir notre claque de ses basses profondes, de ce rap qui chante sa rhétorique dépressive. Mais avec ce None Of The Clocks Work, son premier EP depuis sa signature chez Def Jam, Amir Obè nous réconcilie avec le genre en propulsant une poignée de titres d’une robustesse à toute épreuve. L’artiste originaire de Détroit y peint avec les couleurs délavées inhérentes aux années 2010, décrivant la perte de repères consécutive à un vie d'oiseau de nuit ("Free"), mais n’oubliant pas de se mettre sur son plus flamboyant "braggadocio shit" de temps à autre ("Wish You Well"). L’ombre de Drake et de PARTYNEXTDOOR, avec lequel Amir a collaboré à plusieurs reprises, n’est jamais loin mais le gamin emporte l’adhésion grâce à sa capacité à créer des ambiances embrumées et à son songwriting aux petits oignons. R.I.P Bryson Tiller donc.

Lacrim

Force et Honneur

La filiation : voilà un sujet qui a été peu abordé dans un rap français qui fait encore la course au jeunisme. Une thématique qui est au coeur de Force et Honneur, le retour tant attendu de Lacrim, devenu nouveau poids lourds de l’industrie au tournant 2014/2015, avant d’être obligé de disparaître pour aller purger une peine d’un an de prison. Avec des mots simples, Karim Zenoud crée des tunnels à travers le temps, s’interrogeant sur sa capacité à être père, lui qui a grandi trop près de la rue et trop loin de ses propres parents (“Au parloir j'ai vu mon fils/J'apprends qu'il ment, qu'il a du vice/Son père lui manque quoi qu'on dise”). Un album qui prend des allures de rédemption (“Réparer le coeur de mes parents c’est comme refaire Alep”) et qui semble venir fermer la parenthèse du rap de rue des années 2000, en exposant ses conséquences les moins glorieuses.

Various Artists

Welcome To Paradise: Italian Dream House 1989-93 Vol 1 & 2

Depuis quelques années et sous l'impulsion de labels comme Soul Jazz ou Strut, il est de bon ton de sortir des compilations dont le seul titre suffit à faire passer l'immense majorité des consommateurs de musique pour des incultes. Car avec des titres comme Voguing and the House Ballroom Scene of New York City 1989-92 ou Freedom, Rhythm and Sound – Revolutionary Jazz and The Civil Rights Movement, on sent tout de suite qu'on rentre sur des domaines qu'on maîtrise à peu près aussi bien que Sheldon Cooper maîtrise le second degré. Heureusement, derrière ces intitulés un peu pompeux se cachent très souvent des sélections impeccables, sélectionnées par des mecs qui mettent leur capital 'personal branling' au service d'un objectif passionnant. Et si on n'y connaît absolument rien à la dream house italienne des années 80, on peut faire confiance à Marco Sterk aka Young Marco pour servir de guide dans les méandres d'un courant musical qu'il a cartographié le temps de deux volumes de Welcome To Paradise: Italian Dream House 1989-93 sortis sur son label Safe Trip. En 22 titres tous plus obscurs les uns que les autres, on se familiarise avec une house qui se veut extrêmement mélodique d'abord, et euphorique ensuite. Ce serait un peu donner dans le cliché que de dire que tous les titres de cette double compilation renvoient à des images de dolce vita sur une plage de Rimini, mais c'est exactement sur cette corde que tire la dream house italienne, assumant totalement le genre d'hédonisme libérateur que l'on retrouvait à la même époque dans une autre mouvance transalpine, l'italo disco.

Dollkraut

Holy Ghost People

On ne va pas se mentir: si la toujours très recommandable Jennifer Cardini et sa partenaire Noura Labbani n'avaient pas lancé le label Dischi Autunno, il est fort probable que le nom de Dollkraut ne serait jamais arrivé jusqu'à nos oreilles. Label centré sur le home listening et orienté indie, ambient, prog et expé, Dischi Autunno a réussi son entrée en matière en sortant le second album de ce producteur néerlandais à la patte unique. En effet, un petit exercice de rétropédalage nous a fait découvrir un artiste mélangeant habilement house lo-fi, kraut malade, disco Dario Argentesque, pop psyché et cinéma européen de série B. Ce sont toutes ces influences que l'on retrouve peu ou prou sur Holy Ghost People, mais avec un vrai travail sur la mélancolie et la neurasthénie. Situé quelque part entre un DJ Koze fatigué, un BEAK>> sous Tranxène et un Broadcast triste, Dollkraut nous fait plonger dans un univers léthargique à souhait, dans lequel on s'englue rapidement, sans jamais trouver la force d'en ressortir. Ce disque-là pue littéralement la défaite et la déprime, mais une fois n'est pas coutume, on ne peut que vous encourager à prendre pour votre licence et rejoindre ce club des losers.

Christian Scott

Ruler Rebel

On ne saurait parler jazz sans paraître pour des ignares. On ne saurait commencer un papier sans placer cette première phrase en son début. Par contre, on peut dire assez directement que les souffles de Christian Scott nous foutent des crampes aux boyaux. On le dit, donc. Et pour cause, le trompettiste ouvre avec Ruler Rebel sa Centennial trilogy qui se destine non seulement à célébrer un siècle de jazz (enregistré), mais à prendre dans son tourbillon mélodique les séries de conflits qu’il a vu passer, des crises politiques aux tensions sociales et raciales les plus dévastatrices. Une expiration étirée y débarque, comme à son habitude, en brassant un foisonnement de références dantesques, crispées, rythmées, brutales et déterminées. Sa musique fusionne le monde, sans paraître se toucher la nouille ou prétendre aux tours d’ivoires. Un nuage dense d’instruments issus de tous les genres se constitue, de la lourde trap aux musiques ancestrales, avant que la trompette n’émerge et le perce. Et Christian Scott y pose son âme, en un souffle : il parle. Toute l’énergie tend vers l’explosion, mais ne rencontre jamais le désordre anarchique parfois trop « intellectuel » que l’on associe à une autre frange du jazz. La structure rythmique canalise l’œuvre vers un point, dans une course vers l’éclat, lorsqu’elle ne vise plus l’échafaud avec une mélancolie proche de celle de Miles Davis. L’Histoire pèse de son poids, insaisissable, la musique lutte de toutes ses forces et hurle pour la joie, pour le pire, pour le ciel ; Christian Scott extrait le sublime de ce combat.

Various Artists

Keys

Vous dire comment Keys est arrivé jusqu'à nos oreilles est assez nébuleux. Et nos recherches pour découvrir les personnes bien intentionnées derrière ce projet ne nous ont pas menées bien loin si ce n'est qu'American Typrewriter est un micro label situé à Berlin et dont la dernière activité semble remonter à 2014. Enfin, jusqu'à ce qu'on mette la main sur cet EP sorti début 2017 et au sujet duquel il n'existe que très peu d'information. De ce qu'on en sait, Keys se présente comme "une collection de compositions contemporaines au piano". En réalité, Keys est le format réduit d'une compilation plus complète sortie en 2010 et dont l'écoute est toujours disponible sur Bandcamp. Avec pour seul fil conducteur de faire la part belle au piano, cette compilation de various artists (un euphémisme quand on sait qu'il s'agit de Library Tapes, Peter Broderick, Nils Frahm et Gabriella Parra) balance entre la musique classique moderne et les sonorités expérimentales. On vous l'accorde, ce constat est banal et attendu au vu du line up aligné, mais le résultat est véritablement à la hauteur et laisse même un goût de trop peu. En 4 titres pour un peu moins de 15 minutes, Keys propose une introduction intense et minimaliste à un univers qui nous fascine autant qu'il nous échappe.

CFM

Dichotomy Desaturated

Quand on connaît le pedigree de celui qui se cache derrière les initiales CFM, difficile d’en faire complètement abstraction au moment d’écouter son deuxième album solo dont bien des aspects nous renvoient à ses nombreuses collaborations. Fidèle acolyte de Ty Segall, Charles Mootheart s’est en effet affairé au sein de Fuzz, Goggs ou du Ty Segall Band histoire de répandre la bonne parole d’un rock pesant et cogneur, digne des meilleurs métallurgistes. Pourtant, si ce n’est sa renommée, Charles Francis Mootheart n’a pas grand chose à envier au stakhanoviste californien, en témoigne ce Dichotomy Desaturated presque antinomique tant rôde ici le fantôme lourdement électrique de Black Sabbath. Propulsé par des riffs absolument dantesques et des saillies caustiques à t’en déboucher les sinus, l’album contient il est vrai de nombreux passages acoustiques, mais qui n’éclaircissent en rien l’atmosphère sombre qu’instaurent chacun des titres ici présents. Pourtant, derrière les constructions alambiquées de la grande majorité de ces compositions transparait une véritable sensibilité mélodique, exprimée par un jeu de guitare tutoyant la perfection (et parfois aussi par de sauvages beuglements). Un album schizophrénique donc, oscillant entre torpeur doucereuse et vacarme stoner, qui prouve encore une fois que CFM n’est pas qu’un simple compagnon de route, mais un véritable et talentueux songwriter dont il serait temps qu’on reconnaisse la singularité.

Benjamin Booker

Witness

Racisme, violences policières et mal-être, les thèmes de Witness n’ont pas de quoi redonner le sourire. Après un premier opus éclatant où il délivrait un blues rock souvent libérateur et parfois touchant, Benjamin Booker décide d’élargir ses influences. Sa voix inimitable se pare désormais de gospel ou de folk, mais tente de garder un emballage résolument blues. Deux ans de tournée à soutenir son premier album l’avaient laissé sur les rotules. Après avoir traversé une crise existentielle et quitté temporairement sa Nouvelle-Orléans, Booker a pu poser des mots sur ses maux, et réussit à toucher plusieurs moments de grâce ("Carry", "Believe"). L’utilisation des cordes et du piano étant pertinente, le bluesman n’alourdit pas ses chansons et impose un groove constant tout au long de l’album, où il explore ses propres doutes et la violence de la société qui l’entoure. Witness n’est pas parfait, certains morceaux manquant de profondeur, mais il révèle les nouvelles capacité et l’ambition de Booker. En gardant son ton dénonciateur et en affinant ses nouveaux atouts, Benjamin Booker est capable de bousculer les codes du blues-rock, à condition de ne plus trop respecter ses classiques.

Perc

Bitter Music

Après l'élection de Trump et le Brexit, certains commentateurs musicaux s'étaient, sur le ton de l'humour, réjouit du fait qu'on allait peut-être assister à une renaissance du punk, nourrit par la polarisation politique. On ne peut pas dire que ce soit le cas pour l'instant. Par contre, quelques artistes anglais dans des styles très différents trouvent du souffle dans la politique actuelle, par exemple Kate Tempest en hip-hop, et certainement Perc en techno. Le producteur avait annoncé un album ambitieux, plus politique, et c'est un tour de force qu'il est parvenu à accomplir. Tour de force car le côté indus/drone de sa techno ne donne certainement la plateforme la plus simple pour offrir une musique engagée. Et pourtant, l'album aborde l'absurdité d'une époque qui broie les individus par les injonctions contradictoires ("I Just Can't Win"), évoque les inégalités et discrimination dans "Spit" ou la déshumanisation utilitariste dans l'excellent "Look At What Your Love Has Done To Me". Formellement, Perc va plus loin dans ce qu'il a entamé sur The Power & The Glory: plus de présence vocale, plus d'expérimentation tout en tentant de rester accessible, sans oublier de fournir la dose nécessaire de percutant ("Unelected"). Ce qui a changé, c'est que l'angoisse que transmet cet album est moins viscérale, plus intellectuelle: une angoisse qui doit nous pousser à agir plutôt qu'à nous oublier, une angoisse consciente du monde qui l'entoure. Une techno anti-populiste.

Chino Amobi

PARADISIO

La scène alternative afro-américaine est en pleine ébullition, et le craquage créatif est beau à voir. En mai sortait PARADISO de Chino Amobi, qui semble en être un très bon exemple. Le producteur basé à Richmond, et co-fondateur du mouvement artistique NON (Non-worldwide) a rassemblé tout ce qui pourrait de près ou de loin se rattacher à la lutte pour l'émancipation des afro-américains et l'a digéré pour l'assembler en un long album de vingt titres. Violences policières, problèmes raciaux, spoken word, tout gravite autour d'un grand nombre de genres musicaux présents sur le disque. Du R'n'b à l'ambient, du hip-hop à l'EBM, l'écoute de PARADISO est un vrai étonnement sur la longueur, chaque titre en chassant un autre par son originalité. L'esthétique de Chino Amobi se situe à mi-chemin entre Moor Mother et Yves Tumor ; à ne pas écouter dans le bain pour se relaxer donc, mais plutôt comme on lirait un manifeste politique, pour comprendre et renouveler sa pensée.

The Moonlandingz

Interplanetary Class Classics

Tout ce qui pourrait contenir un fragment de Fat White Family a tendance à nous faire lever le museau. Leur conduite a beau être imprévisible, l’excitation se révèle constante au point que la bande est devenue le coup de pied au cul salvateur dans un paysage rock qui traîne la patte. En parfait prolongement de leur attitude de misfits désabusés, Lias Saoudi et Saul Adamczewski s’acoquinent donc ponctuellement avec Adrian Flanagan et Dean Honer, duo synthétique de Sheffield qui s’agite sous le nom de Eccentronic Research Council (Saul ne semble pas très assidu mais d’autres comparses n’ont pas tardé à étoffer les rangs). Ce qui devait rester un groupe factice d’emmerdeurs glam-rock a depuis lors suffisamment turbiné que pour attirer Sean Lennon à la production de leur premier LP. Et le résultat est délicieusement barje. Quelque part entre le Rocky Horror Picture Show et la Salsa du Démon, ce foutoir regorge de pop étincelante et d’hymnes pour marginaux titubant vers le purgatoire. C’est sale et joyeux comme une fancy fair dans une école de futurs psychopathes. Les mecs n’ont pas beaucoup de limites, valsent dans les flancs du krautrock et boutent le feu à un saxophone qui n’avait rien demandé. L’affaire aurait pu se réduire à une grosse farce mais celle-ci a la chance d’avoir été façonnée par les bonnes mains.

Talamanca System

Talamanca System

Un jour un connard a dit que "les gens discrets ne le sont que parce qu'ils manquent d'imagination". En tout cas, le Canadien Gilles Archambault n'a probablement jamais écouté Gerd Janson - bon, le pauvre a 83 ans, on ne va pas trop lui en vouloir. Tout cela pour vous dire qu'à une époque où certains occupent inutilement le terrain, la discrétion du DJ et producteur allemand fait plaisir à voir, surtout que celui qui entre dans le jardin pas si secret que ça de Gerd Janson y découvre une oeuvre riche et classieuse, qui ravit invariablement les amateurs de house qui a moins les pieds dans le sable que la tête dans les étoiles. Après son impeccable Fabric 89 l'année dernière et un Essential Mix juteux il y a quelques mois, Gerd Janson retrouve cette fois Lauer (qui forme avec lui les Tuff City Kids) et Mark Barrott pour l'album du Talamanca System, qui se trouve être un hommage appuyé mais jamais excessif à l'italo house et au balearic beat - avec à l'occasion quelques délires un peu perchés pour pimenter le tout. C'est sûr que ce premier long format du Talamanca System n'a pas le souffle d'un véritable album avec un début, une fin et un milieu, mais il contient suffisamment de gros titres ("Transatlantique" ou "Tres Secadas", meilleurs anti-dépresseurs de notre été 2017) pour qu'on encourage les mecs à ne surtout pas lâcher l'affaire.

BROCKHAMPTON

Saturation

Sabordage pour les flibustiers des ondes, BROCKHAMPTON lève le drapeau noir en prenant d’assaut le hip hop alternatif. Au fil de 17 titres, le vaisseau mère tangue et vogue sur des eaux troubles que seule notre clique de pirates parvient à dompter. Le style de Saturation s’écarte en tous sens, translucide, vers une foule de genres : une sorte d’étang superbe, qui filtre peu la lumière, dans lequel grouille un monde. Et les artistes s’emparent de ce domaine à coups de canon – que l’on retrouve sur « Bump » et ses tirs de mortier. On aime notre « all-american boyband » pour cette énergie, le couteau entre les dents. Alors que leur musique passe du hip hop downtempo à la trap, comme au R&B alternatif avec quelques couleurs nu-métal ou rock, leur perspective se projette toujours au-devant des productions. « Cash », plus calme, illustre encore ce roulement : quelles que soient les armes, il leur importe toujours de faire partie de la première charge. Saturation est une attaque. Corrosive, lourde, baveuse, suave, douce ou chaloupée, leur débauche d’énergie complète un panel entier de méthodes. La diversité du collectif en est la loi, systématique. Chaque individualité trouve sa place avec fluidité, sans proposer une ordinaire suite de morceaux, de genres ou de voix. Il s’agit d’un équipage, propre. Chacun des morceaux trouve une nouvelle manière de parasiter l’énergie précédente, les vagues déjà connues d’autres artistes, avec n’importe quel élément : infrabasses, guitare clean, autotune, chant, rap lourd ou autre. Dans cette profusion brouillonne mais ciselée, sans perdre son souffle, l’équipe a sorti le hip hop alternatif de son ennui, histoire d’y cacher un trésor, jusqu’aux prochaines guerres.

Jessie Reyez

Kiddo EP

Jessie Reyez nait en 1991 à Toronto, de parents colombiens qui ont fui la violence de Pablo Escobar. Dès son plus jeune âge, elle imite les artistes qu'elle voit à la télévision, et rêve déjà de devenir chanteuse. Sacrée coïncidence ou coup de pouce du destin, il se trouve que Toronto devient, dans les années 2010, l'une des villes les plus importantes de l'industrie musicale. La faute à Drake, à son label OVO, et aux quelques rappeurs de la ville qu'il a pompé. Entre temps, Jessie Reyez chante dans la rue et devant sa webcam, s'enregistre et donne ses maquettes à qui veut bien les prendre. La route menant à Kiddo, son premier EP, a été longue et semée d'embûches. La Canadienne y a croisé une inévitable rupture amoureuse, celle qui l'a rendue folle sur "Shutter Island", violente sur "Fuck it", et attachante sur "Figures". Sur tous ces titres, sa technique vocale impressionne, sa voix brisée se fait l'écho de son coeur fragilisé, de sa fierté bafouée. Le fait que ses textes mêlent également une légère dose d'humour dans des histoires d'amour plutôt maussades force un rapprochement facile avec Amy Winehouse. Toutefois, il y a plus de différences que de similarités entre les deux artistes - le moule jazz pour Amy, le moule hip hop pour Jessie. "Blue Ribbon" en est l'exemple évident, la Canadienne se laissant aller à un egotrip absolument imparfait, où sa voix traverse plusieurs turbulences, chute avant de se relever puis de chantonner des airs étranges. La route menant à Kiddo a été bien longue, semée de péripéties plus ou moins graves. Mais cet EP est finalement sorti et a eu toute la résonance qu'il mérite. D'ailleurs, Jessie Reyez est actuellement en tournée internationale, est adoubée par Chance The Rapper et a enregistré un morceau avec Calvin Harris. La route menant à Kiddo a été longue, mais qu'elle fut gratifiante.