À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Toquinho

Toquinho

Plus que quelques jours. Oui, plus que quelques jours avant la prestation de serment de Jair Bolsonaro, le populiste ouvertement raciste, homophobe et misogyne qui va présider à la destinée de la plus grande démocratie d'Amérique latine à partir de ce 1er janvier 2019. Si le cas Donald Trump doit nous servir d'exemple, on peut déjà vous dire que les raisons de se réjouir pour le Brésil vont se raréfier ces quatre prochaines années. Maigre consolation : il nous restera toujours Mr. Bongo pour inlassablement exhumer et rééditer les meilleurs disques du patrimoine auriverde. En cette fin d'année, on a notamment droit à une réédition assez essentielle du premier album de Antônio Pecci Filho, mieux connu sous le nom de Toquinho. Exemple parfait de ce que la bossa nova et la música popular brasileira doivent être, cet album qui porte le nom de son géniteur et sur lequel on croise pas mal un certain Jorge Ben nous éclabousse de la limpidité de son écriture et nous fend le coeur par sa capacité à faire cohabiter immense joie et profonde mélancolie - le titre qui ouvre le disque, "Na Água Negra da Lagoa", est probablement la plus belle preuve de ce que l'on raconte. Certes moins connu par chez nous qu'un Jorge Ben (qui apparaît d'ailleurs à plusieurs reprises ici), Toquinho n'en reste pas moins une pierre angulaire d'une musique brésilienne qui n'a jamais arrêté de célébrer cet album sorti à l'origine en 1970. À l'époque, le Brésil était en pleine dictature militaire. Ce qui nous fait dire que le mandat de Jair Bolsonaro pourrait être une bonne chose pour la musique brésilienne. On se console comme on peut.

Rocé

Par les damné.e.s de la Terre

Rocé n'est pas uniquement un formidable storyteller, un rappeur technique, et une voix reconnaissable entre mille : il est aussi une oreille formidable. Un talent qui se traduit déjà par un choix de productions exigeant pour sa propre discographie , et notamment sur l'excellent Identité en Crescendo qui balisait inconsciemment tout ce que Kendrick Lamar ferait en 2015 sur To Pimp A Butterfly. Mais un talent encore plus précieux lorsqu'il se soumet à l'exercice délicat (et disons-le, parfois raté) de la compilation - une première pour le rappeur originaire de Thiais. Sur Par les damné.e.s de la Terre, le rappeur se soumet à un devoir de mémoire musical, et tente de raconter l'immigration à travers un tas de chansons qui abordent frontalement les difficultés liées à l'intégration, racontant un voyage éprouvant aussi bien socialement que psychologiquement. Une initiative pleine de sens pour celui qui a vécu au premier plan l'immigration algérienne, qui renoue avec cette sempiternelle quête d'identité et qui rappelle ici toutes ces chansons qui viennent chanter le mal du pays, que ce soit en créole ou en français. Un bel objet à mettre entre toutes les mains, et une musique d'autant plus passionnante à explorer qu'elle est d'actualité - alors que certains morceaux ont presque un demi-siècle.

The Scorpions and Saif Abu Bakr

Jazz, Jazz, Jazz

Jannis Stürtz a un crush pour la musique soudanaise. Après la réédition des morceaux de Kamal Keita, le boss du génial label Habibi Funk exhume cette fois une perle rare du jazz soudanais. C'est que Jazz, Jazz, Jazz n'est pas même un classique du genre. C'est une « note de bas de page », comme le dit Stürtz, un de ces disques passé à la trappe et sur lequel on ne peut tomber que par un coup de chance chez un disquaire local ou un bug dans l'algorithme d'eBay. Pendant la période faste de la musique soudanaise, avant le coup d'État de la fin des années 1980, The Scorpions était un de ces groupes qui écumaient les salles de concert de Khartoum. Pour la neuvième sortie du label, c'est un album symbolique d'une époque et pas d'un changement d'époque que nous partage Habibi Funk. Un album reprenant les codes du jazz soudanais, de son originalité, de la beauté de son rapport au chant, de la multiplicité de ses influences et de sa capacité à synthétiser des mondes. L'histoire de cet album était censée se finir en 1989, alors que le groupe se sépare à cause à la complexité de la situation socio-politique du pays. Mais en août 2018, alors que Stürtz prépare la sortie du disque, The Scorpions reprend du service. Cette histoire, c'est précisément ce qu'on aime dans le concept de réédition musicale : faire entendre le sens du lien entre le passé et le présent.

Les Chocs Stars du Zaïre

Nakombe Nga

Rendons à César ce qui lui appartient : si pas mal de tes potes ne jurent plus que par Hunee et rêvent de dépenser tout leur pécule de vacances dans un week-end au Dekmantel, c'est en grande partie grâce à Antal Heitager, qui a été à l'avant-garde de ce revival boogie-funk exotique avec son shop et label Rush Hour. Et si la compilation est aujourd'hui l'étalon-or pour le commun des mortels qui n'est pas payé pour digger, les true OG's de ce jeu ne jurent que par le 7" ou le 12", à l'image de ce deux titres made in Belgium. Car si sur l'album dont est issu "Nakombe Nga", Les Chocs Stars du Zaïre se présentent comme étant "probablement le meilleur orchestre africain", c'est bien à Bruxelles que ce banger où se rencontrent boogie, soukous et new beat a été enregistré. Écrit par deux inconnus qui faisaient partie de ces très nombreux passionnés qui essayaient de faire fortune dans la new beat, "Nakombe Nga" est un parfait exemple d'une scène qui se complaisaient parfois un peu trop dans le recyclage. Le titre est en effet une simple réinterprétation d'un autre, tout aussi obscur, sur lequel on a placardé une étiquette africaine, en la personne de Ben Nyamabo, cerveau des Chocs Stars du Zaïre. Et pourtant, de cet assemblage totalement bâtard et probablement très opportuniste est né un tube qui s'ignorait. Alléluia.

Various Artists

Discophilia Belgica

Historiquement, le disco a toujours été une musique qui misait énormément sur l'image et sur son côté généreux, classieux et voluptueux. C'est à peu près tout sauf cela que les diggers Loud E & The Wild ont voulu mettre en lumière avec Discophilia Belgica, excellente compilation pour un label gantois, Sdban Records, qui n'en finit plus de nous épater - c'est à eux qu'on doit la renaissance d'André Brasseur, la série Funky Chicken ou encore la compilation de nouveau jazz belge confiée aux oreilles expertes de Lefto. Discophilia Belgica, c'est donc un hommage à ces producteurs à la petite semaine qui, à une époque pré-internet, avait suffisamment de lucidité pour savoir que ces sons enregistrés dans leur garage ou leur cave ne seraient jamais joués par Larry Levan au Paradise Garage, mais au mieux dans un dancing du coin - quand les titres n'étaient pas des commandes des boîtes elles-mêmes, à l'image de ce morceau écrit spécialement pour La Bush, mythique boîte du Tournaisis. ll ressort de cette démarche belgo-belge un exercice qui oscille en permanence entre l'hommage et le pastiche, et qui se balade sur la corde raide entre brillance et gênance. Une double compilation qui, au lieu de nous raconter ce qu'a été le disco, nous permet d'imaginer comment les gens comprenaient cette musique, et l'intégraient à des réalités locales et régionales, pour un résultat au final étonnamment réjouissant et souvent très touchant.

Princess Nokia

Metallic Butterfly

Elle est un peu troublante cette sortie. Pas ou peu annoncée, elle intervient quelques mois après un EP déconcertant par l'insistance avec laquelle Princess Nokia s'engorge dans la vague du revival punk-rock californien. Passer de « Kitana » à un featuring avec Fall Out Boy, ce n'était vraiment pas quelque chose qu'on attendait. Alors, tout curieux de voir si Princess Nokia était restée scotchée sur les jupes à carreaux et les albums de Sum 41, on a été un peu déçu en comprenant que l'album était une réédition. Pourquoi ? Parce qu'il est bien meilleur que son précédent. Plus original, plus varié, Metallic Butterfly mange magnifiquement bien à tous les râteliers. Des prods plus ambient, une ambiance ragga/jungle à couper le souffle, des superbes incises de sample, comme les chants tribaux sur « Young Girls », une légère percée de la K-pop qu'on prend (presque) plaisir à entendre ici, bref : on peut le dire, Princess Nokia vient probablement de rééditer son album le plus intéressant. Plus puissant que les autres, il est aussi une clef pour mieux comprendre l'envergure du spectre musical dont est capable la new-yorkaise.

Jean C. Roché

Birds of Venezuela

À force d'en repousser les frontières, le 20e siècle a fini par la confondre avec le bruit, à en montrer les similitudes, mais aussi les interdépendances. Ce qui est de l'ordre de la technique et ce qui est de l'ordre du hasard semble depuis se confondre dans un immense gouffre interrogatif. Alors qu'est-ce qu'un ornithologue européen entend lorsqu'il débarque à Caracas en 1972 ? Des oiseaux. De la musique. Les deux. Leurs sons sont si différents de ceux de nos oiseaux qu'on a l'impression d'y entendre de la musique concrète, ou les balbutiements de ce qui deviendra la musique électronique. Entre la mélodie hasardeuse et la sensibilité à l'inouï, Roché passe plusieurs mois à enregistrer des atmosphères ornithologiques et à tenter les dynamiques bioacoustiques qui s'y jouent. Plus qu'un simple disque d'enregistrement de sonorités naturelles, Birds of Venezuela est une vraie réflexion sur la porosité de la limite qui sépare le monde humain du reste de l'univers et sur la spécificité de ce que nous appelons, peut-être à tort, de la musique.