Hood Therapy # 5

C'est l'été, et l'actualité musicale est logiquement calme. Tout le monde est occupé à se dorer la pillule ou à se remettre d'un festival. C'est le moment choisi par la rédaction pour revenir sur les meilleurs mixtapes sorties ces derniers mois en France ou aux États-Unis. Le temps de quelques paragraphes bien sentis, on fait le point sur ces tapes qui ont agité le cocotier du rap jeu, qui ont fait cramer les serveurs de Datpiff ou, qui nous ont tout simplement foutu des papillons dans le bide. Une fois de plus, Goûte Mes Disques se la jouer dealer de bonne came. Gratuite par dessus le marché. Ne nous remerciez pas.

Simon, Jeff, Aurélien & Tristan

Lil Herb - Welcome To Fazoland

Et si le rap était finalement le témoignage le plus fiable que tout va mal et que cet état de fait intéresse peu de monde ? La question mérite débat tant tout ce qui semble émaner de Chicago présente une réalité autrement plus violente (et moins attrayante) que la musique de Kanye West ou de celle de l'excitant Tree. Et cette réalité, ce sont souvent ceux qui vivent encore dedans qui la peignent le mieux. Preuve en est, Lil Herb se passe plutôt bien des artifices pop de ses voisins de pallier, et ne se gêne pas pour offrir une facette radicalement guerrière de la rebaptisée Chiraq (contraction de Chicago et d'Iraq) qui vit sous son micro-climat de balles de tous calibres. Et si rapper sous cette bannière tend de plus en plus à devenir un fonds de commerce, le discours de Lil Herb n'a absolument pas besoin d'y aller au forceps: il suffit de l'entendre débiter son quotidien dans des vers rugueux et des refrains militaires pour comprendre que le mec incarne Chiraq dans toute sa terrifiante fatalité. Et à en juger par les connections que lui ont offert Welcome To Fazoland - on l'a dernièrement vu faire copain-copine avec Nicki Minaj - nul doute que son rap lui a offert la porte de sortie qui lui permettra de passer au travers des balles de kalash et de passer le cap de la trentaine en marge de ce bordel ambiant. Espérons que ça n'altère pas pour autant cette rage communicative, et qu'il saura cristalliser toute la folie de cette ville dans une poignée d'albums avant d'être trop loin de cette réalité guerrière. 

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Mac Miller – Faces

Ce qui est intéressant avec Mac Miller c'est que c'est un monstre de travail (il a sorti deux albums, deux EP’s, un live, onze mixtapes et il produit la plupart de ses morceaux ainsi que certains pour d'autres) mais tout est à peu près réussi. Tout n'est pas incroyable mais rien n'est vraiment raté - et n'oublions pas que le type n’a que 22 ans. Habituellement on a un problème avec les prods jazzy en 2014 mais Mac Miller fait ça bien, parce qu'il rappe bien, qu'il chantonne pas mal et que ce qu'il fait est intelligent, que ce soit dans les paroles ou la démarche. On n'attend pas des rappeurs qu'ils soient intelligents mais ça fait du bien parfois, même si certains trouveront ça chiant. En outre, il ne se contente pas de faire des prods à l'ancienne, comme le montrent « Thumbalina », par exemple, ou « Therapy », ultra-moderne dans la batterie. Et même quand l'instru est basée sur un sample old school il y a toujours plus qu'une simple boucle, il y a des ponts, des passages filtrés. « Insomniak », qui reprend une partie de « Worst Behaviour », fonctionne très bien et c'est toujours drôle d'entendre un mec comme Rick Ross appeler un blanc-bec « my real nigga ». A noter aussi, un couplet de Mike Jones, assez rare pour le remarquer. Dans l'ensemble ça manque peut-être un peu de nerfs mais c'est très bien pour chiller avec un petit Ricard et pour rigoler en entendant passer un « i'm half man half amazing, probably half god but that don't fit my calculations ».

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100's - Ivry

Quand on évoque le nom de A-Trak, on ne pense qu’à ces couillonnades electro pouet-pouet sous son propre nom ou avec Duck Sauce. Sa crédibilité hip hop est par contre inexistante. Ce qui est assez fou quand on connaît un peu son pédigrée (plus jeune champion du monde DMC, DJ de tournée pour Kanye West à l’époque de ses trois premiers albums) et ses choix en la matière sur son label Fool’s Gold – le XXX de Danny Brown, la mixtape Blue Chips d’Action Bronson ou la première déflagration Run The Jewels (El-P + Killer Mike) ont tous vu le jour grâce au flair du Canadien. Et si la quantité n’aura pas été au rendez-vous en ce début d’année sur Fool’s Gold, la qualité aura pris la forme du 100’s de Ivry, rappeur de la Bay Area dans un premier temps apparu dans les alentours de la constellation Main Attrakionz et désormais prêt à prendre son envol avec cet EP qui le voit mélanger influences funk et sonorités bien dans l’air du temps – beats drogués, ratchet music, pimp rap. Evoquant autant Dâm-Funk que Outkast, 100s est un personnage excessif certes, mais tellement attachant, et surtout très talentueux quand il s’agit d’usiner de groove salace au kilomètre.

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The-Dream – Royalty : The Prequel

Terius Nash a sorti cette mixtape de sept titres sans vraiment prévenir c'est la mode en ce moment) sans pour autant que le résultat soit bâclé. En bon producteur qui se respecte, The-Dream met toujours des dizaines de pistes par morceau, mais ça ne garantit pas un tube : « Culture » n'a pas grand intérêt par exemple. C'est sur les morceaux relativement moins r'n'b qu'il est le plus convaincant finalement, sur « Pimp C Lives » par exemple (bonjour les synthés agressifs) ou « Duet » et sa batterie trap. On n'aurait pas parié sur une version r'n'b de « Shook Ones Part II » mais finalement « Cold » passe étonnamment bien, avec son petit passage de jalousie envers les autres chanteurs du moment, de Drake à Miguel. Royalty : The Prequel est donc un bon moyen de patienter jusqu'au prochain album de The-Dream et une bonne publicité pour son nouveau label Contra Paris, qu'il vient de fonder avec Tricky Stewart.

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Young Scooter - 80's Baby

Si vous suivez un peu le grand (énorme, même) monde des mixtapes US, vous êtes alors au courant que les noms de Young Thug, Young Scooter et PeeWee Longway (dans une moindre mesure) reviennent sur le tapis à chaque fois qu’on évoque le future du game. Ce que ces trois-là ont en commun ? Tout simplement le fait d’être étiquetté 1017 Bricksquad, et par voie de conséquence, de traîner des après-midi complètes avec l’empereur du trap game Gucci Mane. Si on exclut la récente montée en puissance de Young Thug (voir plus bas), Young Scooter est de loin l’élève le plus appliqué, et donc celui qui semble le plus susceptible de percuter le rap à grande échelle. Et les amateurs le savent : Voice From The Streetz, Finessin & Flexin et surtout l’impérial Street Lottery comptent parmi les mixtapes les plus crédibles qu’Atlanta ait pu sortir ces dernières années, et sont toutes marquées au fer rouge par l’attitude insolente de Kenneth Edward Bailey au micro. Et ce qui devait arriver arriva : Street Lottery était tellement haut que, à défaut d’album dans la foulée, Young Scooter est aujourd’hui un peu redescendu dans les tours. En gros, il a déçu, mais un peu seulement. Street Lottery 2 et aujourd’hui ce 80’s Baby à la pochette dégueulasse. Cette mixtape nous montre un Young Scooter étrangement esseulé dans sa voix, comme si plus rien n’était à prouver une fois assis sur son statut d’éternel meilleur espoir. On le sent hagard, encore plus distant des prod’s qui lui sont proposées. Et c’est peut-être ces circonstances qui révèlent le véritable talent du protégé de Guwop, qui fracasse ces vingt titres sans avoir l’air d’y toucher, toujours avec cette monochromie vocale au sommet du cool. On sent que Scooter n’a jamais besoin de forcer, qu’il déglingue les beats thugs et émo sans devoir changer de calibre. En s’en foutant du quart comme du reste. Son premier album, Jugg House, qui doit encore sortir cette année, est donc toujours épinglé tout en haut de la liste des trucs qu’on se réjouit vraiment de voir sortir.

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Alley Boy - Alley Shakur: The Soul Of A Runaway Slave

On aimerait comprendre pourquoi, en 2014, Alley Boy n'écoule pas des disques par palettes: le mec collabore avec tout le monde, est généreux en featurings de première bourre, et aligne les mixtapes imparables. Pourtant le secret le mieux gardé d'Atlanta semble emmuré dans cette espèce d'anonymat dérangeant, et ses projets défilent sans jamais dépasser les frontières de Datpiff. Sans que cela semble altérer son envie de tout casser, d'ailleurs. Que du contraire en fait: le emcee semble revenir à chaque fois un peu plus fort. Chaque nouveau projet est une occasion d’élargir les limites de sa zone de confort. En tout cas, balancer une mixtape du calibre d'Alley Shakur: The Soul Of A Runaway Slave, à ce niveau de reconnaissance, c'est une quenelle énorme adressée à la concurrence. La preuve qu'Alley Boy n’hésite pas à prendre en levrette tous les Géorgiens qui auraient le malheur de marcher sur ses plates bandes. Résultat: ça empile de l'anthem (avec parfois un petit coup de pouce de DJ Mustard ou Zaytoven), et ça prend surtout un malin plaisir à esquiver les temps morts. Bon, on aurait pu se passer de ce morceau gênant avec Trey Songz, mais c'est vraiment parce qu'il nous fallait trouver un défaut à cette véritable tuerie.

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PeeWee Longway - The Blue M&M

Le gros PeeWee Longway semble s’accommoder de ce statut de vilain canard de l'écurie 1017 Brick Squad: il est conscient qu'il ne profitera jamais de l'aura de Young Thug, et il laisse aux darons Gucci Mane et OG Da Juiceman le soin de sortir leurs projets à des cadences industrielles. Son truc à PeeWee, c’est d'attendre que la dope fasse un peu moins d’effet avant de se poser derrière le micro. Et force est d'admettre que ça lui réussit plutôt bien: The Blue M&M est l'un des rares projets estampillé 1017 Brick Squad à afficher une couleur et une construction à ce point affirmées. Malgré quelques menus égarements – l'effort de tri demeure indispensable -, l'ensemble se vit comme un trip sous acide cadencé par les coups de butoir de quelques monstres de studio  comme Metro Boomin (notamment pour l'anthem dément "Sneakin & Geekin") ou l'imparable Honorable C-Note. On pourrait jouer les fines bouches, et regretter l'amateurisme du mastering de certaines pistes ou déplorer le fait que le MC verse sans vergogne dans de la Migoserie sans réelle originalité, mais le fait est que ça marche invariablement, et que The Blue M&M a tout du plaisir coupable parfait pour faire la danse de la traction en calbute sur la plage. On n’en demandait pas plus.

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Kevin Gates - By Any Means

Dix ans. C'est le nombre d'années qu'a passé Kevin Gates a provoquer le destin, enregistrant tape sur tape dans les studios marécageux de la Nouvelle-Orléans. Et aujourd'hui, ça a enfin payé: sa voix rauque est désormais l'une des coqueluches de la cuvée 2014 des XXL Freshmen. Mieux encore, c'est même l'une des seules que l'on valide avec autant de plaisir, tant sa musique transpire cet acharnement et cette urgence racés dont peu de MC d'aujourd'hui peuvent se vanter. Et il y a fort à parier que le récent trio de tapes qu'il a lâchées n'y soit pas pour rien: car avec By Any Means, l'écorché vif boucle en effet une formidable trilogie entamée par les déjà excellents The Luca Brasi Story et Stranger Than Fiction. Et les raisons d'un pareil carton, elles tiennent toutes dans ce jonglage entre introspection, rage, et passages plus légers où le MC ose la fragilité, comme sur les implacables "Can't Make This Up", "Movie" ou encore "Stop Lyin'" - bien qu'il s'y présente plus proche de la fragilité gangster d'un Starlito que de celle bobo d'un Drake. Et si l'on regrette parfois le choix de productions un brin redondantes, c'est toujours son flow et son storytelling d'homme-enfant qui font invariablement mouche. Ne reste à présent qu'à lui souhaiter que cette consécration lui profite mieux qu'à Doe B, le jeune protégé de T.I., qui fait ici l'une de ses dernières apparitions discographiques sur "Amnesia" peu avant son assassinat, à seulement dix-huit ans.

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2 Chainz – Freebase Ep

Plus les années passent plus 2 Chainz se transforme en une figure « bigger than hip hop ». Avec sa dégaine de grand échalas, le natif de College Park (en Géorgie) traîne sa street cred solide et son flow Jay-Z-esque un peu partout – sur les mixtapes des copains, sur les plateaux de Saturday Night Live ou en featuring sur à peu près tous les albums assurés de se vendre comme des petits pains. Une omniprésence dont on ne semble pas encore se lasser, puisqu’on a téléchargé son Freebase EP (une mise en jambe avant son nouvel album B.O.A.T.S. III), sans vraiment se faire prier. Et comme d’habitude avec 2 Chainz, ce qu’on y a entendu était de qualité, sans pour autant nous faire dire que le mec sortait enfin un peu de sa zone de comfort – en même pourquoi le ferait-il vu la rentabilité de la formule. Bref, en 23 petites minutes, 2 Chainz aligne les prods lourdes comme des lingots et se fait aider par les copains pour faire encore plus blinquer le truc – coucou Rick Ross, A$Ap Rocky et Ty Dolla $ign. Ce Freebase EP, c’est le genre de trucs qu’on aimerait zapper vu son absence de nouveauté ou de prise de risque, mais qu’on ne peut s’empêcher de faire tourner vu la qualité des productions et le talent incontestable des intervenants. 2 Chainz est là pour durer, alors autant en profiter.

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S.E.A.R. et Jacques Jupiter – Fantasia

Après l'EP Chroniques de la planète bleue, Fantasia est le deuxième projet commun de S.E.A.R. Mon Gars, rappeur de Dijon, et Jacques Jupiter, producteur de Lyon qui a déjà sorti un EP et une beat tape, et s’est chargé des instrus de la présente tape. Fantasia est un vrai projet abouti, avec une atmosphère, des interludes, une continuité, une cohérence. Déjà il y a une identité, que l’on perçoit notamment quand en entendant la voix de Jean-Pierre Marielle samplée. Il y a une marge de progression certaine, car tout ne fonctionne pas, et c'est parfois un peu laborieux, mais vu qu'en France (en dehors d'un certain emcee beaucoup trop loin et des bolosses qui se battent pour passer sur Skyrock) il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, dont un projet comme Fantasia crée forcément une alternative. Les prods, globalement très réussies, se situent entre El-P et tout ce qui se fait au croisement du rap et des musiques électroniques, comme Nosaj Thing par exemple. La seule qui n'est pas de Jacques Jupiter, celle de « Rap-Niqueur » concoctée par Ancery, tire plutôt bien son épingle du jeu avec son sample moyen-âgeux. C'est d’ailleurs sur ce morceau qu'on trouve la phase espiègle « la vie c'était mieux avant ». Parmi les points faibles, « TLM » ne réussit pas l'exercice difficile de la chanson « d'amour » dans le rap, malgré un refrain agrémenté d'une talkbox. Quant à « Feu Sur Eux » c'est un peu Alkpote qui aurait réécrit un texte de Keny Arkana : ça peut sembler bien sur le papier mais c'est mauvais. Mais globalement, Fantasia mérite largement qu'on se penche dessus, et donne envie que les deux acolytes multiplient les projets.

Fantasia
Hypnos