Serge Gainsbourg est mort il y a 25 ans déjà. J'appartiens à une génération qui ne l'aura que brièvement côtoyé sur Terre mais du haut de mes huit ans d'alors, je me rappelle encore parfaitement ce 2 mars 1991. Celui qu'on pleurait en ce jour venait de tourner la dernière page d'une vie extraordinaire. Celle d'un artiste inclassable et iconoclaste dont l'œuvre autant que la vie fascinent toujours un quart de siècle après sa mort. Comment alors fêter dignement cet anniversaire à l'heure où pleuvent les hommages dans le médias nationaux ? Simplement en parlant de lui en évoquant sa musique, ses passions, son monde et ceux qui le peuplèrent, son héritage et sa personnalité hors du commun. C'est sa maîtrise de la langue française qui inspire modestement la forme du texte suivant, lui qui aimait tant partir d'un mot ou d'une rime pour dérouler le texte de ses chansons. Vous me pardonnerez alors le côté décousu de l'affaire. J'espère que vous y trouverez de quoi nourrir votre curiosité ou votre soif d'en savoir plus sur l'immense Serge Gainsbourg.

A comme ACTEUR.

Au début des années 1960, Serge Gainsbourg qui a alors déjà sorti son premier album se retrouve on ne sait trop comment propulsé acteur de péplums. Un certain Gianfranco Parolini, sans doute inspiré par sa gueule, lui confie en effet trois rôles de crapules. Gainsbourg cachetonne et c'est déjà pas mal. Par la suite, on retrouvera son nom aux génériques d'une trentaine de films souvent pour de courtes apparitions ou jouant son propre rôle comme dans Le Pacha. Parfois, il tient le haut de l'affiche comme dans Slogan, Cannabis ou Je Vous Aime de Claude Berri. Ce n'est pas lui faire offense mais s'il n'avait pas été ce compositeur génial, pas sûr qu'on se souvienne de lui comme acteur mais Gainsbourg continuera d'entretenir toute sa vie ce rapport avec le cinéma entre ses bandes originales et la réalisation de ses propres films et là, ça devient beaucoup plus intéressant. Mais on y reviendra.

B comme BARDOT, BIRKIN et BAMBOU.

La vie de Gainsbourg et son œuvre ont été marquées par les femmes. Son physique particulier ne l'aura d'ailleurs pas empêché d'en séduire de nombreuses et non des moindres. Au sommet de sa gloire et de sa beauté, Brigitte Bardot succombera aux charmes de l'homme à tête de chou. Courte fut leur relation mais Gainsbourg en restera marqué à jamais. Vient ensuite Jane Birkin, rencontrée sur le tournage de Slogan. Non content de la piquer à John Barry, Gainsbourg façonne sa nouvelle muse, la met en scène, l'exhibe comme un trophée. Mais il l'aime profondément comme il aimera follement le fruit de cet amour, sa fille Charlotte. La rupture sera pour lui un choc qui le poussera un peu plus dans ses excès morbides. À la fin de sa vie, il fréquentera le mannequin Bambou qui devra faire avec ce qu’il reste du beau Serge. À chaque fois, Gainsbourg écrira des chansons pour elles, les femmes l'inspirent et elles le lui rendent bien.

C comme CONFIDENTIEL.

Avec un titre pareil, pas étonnant que cet album ne soit pas le plus connu de Gainsbourg. Pourtant il est certainement l'un des plus aboutis de son auteur. Confidentiel sorti en 1964 est un album très intime, on y entend un Gainsbourg fragile et sincère autant dans son écriture que dans sa façon de poser sa voix singeant celles des crooners populaires de l'époque. Gainsbourg distille ses thèmes favoris et use de jeux de mots inspirés, il plane ainsi une dualité entre humour et mélancolie qui rend l'ensemble encore plus touchant. Musicalement, cet album est peut-être le plus classiquement jazz de son œuvre. Elek Bacsik, guitariste virtuose et Michel Gaudry à la contrebasse habillent magistralement les états d'âme de Gainsbourg. La même année sortira l'extraverti et badin Gainsbourg Percussions qui est tout l'inverse de Confidentiel. Comme si Gainsbourg avait voulu à sa manière témoigner de ses deux personnalités antinomiques.

D comme DALI et DELACROIX.

"J'ai abandonné la peinture par lâcheté" a dit un jour Serge Gainsbourg. Son père Joseph, pianiste de profession, l'initiera très jeune à la peinture. Dans le même temps évidemment, il lui apprend aussi le piano. Après la Libération le jeune Serge s'inscrit aux Beaux Arts, il est doué mais à la sortie de l'apprentissage, la vie est dure entre petit boulot et… petit boulot (il donnera alors quand même quelques cours de dessin). Il abandonne donc rapidement son rêve de devenir l'égal de son maître Fernand Léger à mesure qu'il est engagé régulièrement dans des piano-bars. La rencontre avec Boris Vian servira de déclic et mettra définitivement fin à ses prétentions de peintre, il choisit la musique (un peu par lâcheté donc, du moins par facilité). Néanmoins, il considèrera toujours la musique comme un art mineur en comparaison avec le dessin qu'il juge majeur et restera obnubilé jusqu'à la fin par la peinture. Dans son musée imaginaire trônent Delacroix et Dali donc mais aussi Jérôme Bosch, Nicolas De Staël, Francis Bacon, Paul Klee, Gustave Courbet ou Le Titien. C'est l'histoire d'une vocation ratée.

E comme EVGUENIE SOKOLOV.

Gainsbourg est un amoureux des mots et des livres. Gamin, il découvre le romancier et critique d'art Joris-Karl Huysmans dont il apprécie la froideur et lit Flaubert (il possède une édition originale de Madame Bovary). Il s'évade également en lisant les contes de Grimm, Perrault ou Kipling, admet une préférence pour la littérature du XIXème et voue une admiration sans faille à Rimbaud "encore et toujours", à Baudelaire, Verlaine ou Edgar Allan Poe. Enfin, ce n'est pas une surprise de l'entendre citer le sulfureux Lolita de Nabokov comme un livre l'ayant marqué durablement. On retrouve d'ailleurs cette même subversion dans ce qui reste l'unique roman signé Gainsbourg, Evguénie Sokolov. Certes le sujet peut porter à rire et à la vulgarité, l'histoire d'un artiste indiscipliné et pétomane qui peint des sismogrammes inspirés de ses flatulences. Mais le tragique n'est jamais loin avec cette relation très borderline qu'entretient Evguénie avec une fillette ou quand son succès met à trop rude épreuve son organisme, le fatigue pour finalement le mener à sa perte. Finalement, tous les thèmes chers à Gainsbourg sont évoqués dans son court roman et on peut y voir de nombreux clins d'œil autobiographiques, ce qui en fait une vraie curiosité tant il en dit long sur son auteur.

F comme FUIR LE BONHEUR DE PEUR QU’IL NE SE SAUVE.

Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Que le ciel azuré ne vire au mauve
Penser ou passer à autre chose
Vaudrait mieux fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve (...)
Se dire qu'il y a over the rainbow
Toujours plus haut le ciel above
Radieux
Croire aux cieux croire aux dieux
Même quand tout nous semble odieux
Que notre cœur est mis à sang et à feu (...)
Comme une petite souris dans un coin d'alcôve
Apercevoir le bout de sa queue rose
Ses yeux fiévreux fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve (...)
Avoir parfois envie de crier sauve
Qui peut savoir jusqu'au fond des choses
Est malheureux (...)
Dis moi encore que tu m'aimes si tu l'oses
J'aimerais que tu trouves autre chose
De mieux (...)

Serge Gainsbourg, 1983, pour Jane Birkin sur Baby Alone in Babylone.
No comment.

G comme GAINSBOURG évidemment.

Voir par ailleurs, un peu partout et passionnément.

H comme LA HORSE.

Jean Gabin armé d'un tracteur, de son fusil et de sa grande gueule cherche à faire régner un semblant d'ordre dans son domaine agricole malencontreusement sali par une mystérieuse affaire de chnouffe. Voilà le terrain de jeu idéal pour Gainsbourg et Jean Claude Vannier auxquels le réalisateur Pierre Granier-Deferre confie la bande originale de son film. Le résultat est le thème éponyme La Horse, 3 minutes 36 de pur délire. Un combo basse/batterie à faire pleurer tous les DJs du monde, du clavecin, du banjo, des breaks hallucinants de modernité... Gainsbourg signe la musique, Vannier les arrangements. On ne sait pas auquel des deux on doit vraiment la paternité de ce miracle mais quand on écoute aujourd'hui ces notes, on a du mal à croire que ce morceau a bientôt cinquante ans. Un must.

I comme INTERPRÈTES.

Serge Gainsbourg manie parfaitement la langue française, ses subtilités et les multiples possibilités qu'elle offre à un auteur. C'est un homme inspiré et qui inspire. Il sera ainsi toute sa vie sollicité par de nombreux artistes admiratifs ou simplement désireux de voir apparaître le nom de Gainsbourg au dos de leurs pochettes. Souvent pour le meilleur (Jacques Dutronc, Brigitte Bardot, Jane Birkin, Alain Bashung, France Gall, Alain Chamfort, Juliette Gréco, Nico, Françoise Hardy...), parfois pour le pire (Nana Mouskouri, Julien Clerc, Claude François...) ou simplement l'anecdotique (Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Bambou...), Gainsbourg écrit pour les autres et goûte au succès par procuration et par la même occasion, il assure son confort matériel car il faut rappeler que les albums personnels de Gainsbourg ne connurent un vrai succès commercial qu'à partir de 1979 avec Aux Armes et Cætera.

J comme JE T’AIME MOI NON PLUS.

Le 10 mars 1976, Gainsbourg ne le sait pas encore mais il vient d'ajouter une ligne dans les infos générales de sa bio Wikipedia. Il est désormais réalisateur. Son premier film Je t'aime moi non plus met en scène sa compagne Jane Birkin dans le rôle de Johnny, serveuse androgyne face à Joe Dallesandro, Krassky, camionneur homosexuel de son état. Tourné dans un décor de western, cette histoire d'amour qui joue sur l'ambiguïté des sexes et du désir sera interdite au moins de 16 ans et créera un certain malaise dans le petit monde des critiques de cinéma. Il faut dire que le film est très expérimental et ne trouvera qu'un maigre public à sa sortie. Malgré tout, il a le mérite d'exister, Gainsbourg y montre de vraies qualités quand il s'agit de filmer Jane et une fois de plus, lui sert d'exutoire pour donner vie à tous ses phantasmes, lubies et aspirations artistiques. La suite de sa carrière de réalisateur sera assez désastreuse. Descendus par la critique, boudés par le public, ni Equateur ni Charlotte For Ever et encore moins Stan The Flasher malgré leur originalité et leur liberté de ton n'arriveront malheureusement à convaincre.

K comme KATE.

Gainsbourg aura eu quatre enfants naturels. Les deux premiers sont nés de son union avec Françoise Antoinette Pancrazzi, Natacha en 1964 puis Paul en 1968. L'un comme l'autre n'auront jamais été dans la lumière et connaîtront finalement très peu leur père. En 1971, c'est Charlotte qui voit le jour. Jane et Serge peuvent se réjouir de lui avoir transmis la fibre artistique, elle est aujourd'hui une actrice reconnue internationalement et s'est essayé avec les honneurs à la chanson. Enfin, en 1986, Bambou donne naissance à Lucien. Avec sa gueule de Johnny Depp du pauvre et son talent moins tangible que celui de sa sœur Charlotte, Lulu profite tranquillement de la notoriété que lui offre son nom pour se faire... un prénom. Mais celle qui finalement aura le mieux connu papa Gainsbourg c'est peut-être la petite Kate Barry. Fille naturelle de l'immense compositeur John Barry et de Jane Birkin, la petite Kate débarque Rue de Verneuil dans les valises de sa maman en même temps que celle-ci tombe sous le charme de Serge. Gainsbourg l'élèvera comme sa propre fille. Photographe reconnue pour ses pochettes d'albums (pour sa mère, Raphaël ou Carla S notamment) et pour ses collaborations avec la presse nationale, la discrète Kate meurt brutalement en 2013 sans qu'on sache vraiment s'il s'agissait d'un suicide ou d'un accident. Triste.

L comme L’HOMME À TÊTE DE CHOU.

Tout a été dit et écrit sur Melody Nelson, l'album est presque unanimement salué comme le pinacle de la discographie de Gainsbourg et c'est difficile de le nier tant il est réussi d'un point de vue conceptuel et musical. Mais 5 ans plus tard, en 1976, Gainsbourg réitère l'exploit et sort un autre concept-album tout aussi grandiose. C'est l'histoire de cul tragique avec Marilou que le narrateur (Gainsbourg donc) rencontre d'abord Chez Max Coiffeur pour Hommes avant de sombrer doucement dans la folie et de finir par passer à l'irréparable Meurtre à l'extincteur. Musicalement, c'est un vertige. Accompagné de talentueux musiciens de studio anglais (Hawkshaw & Parker entre autres), Gainsbourg met sur la table tout ce qui a servi sa musique depuis ses débuts (poésie du langage, science des arrangements, maîtrise parfaite de la mélodie, modernité pop, énergie rock). Il enfonce le clou en y ajoutant ses premières notes de reggae et c'est aussi la première fois qu'apparait chez lui l'électronique, ici par petites touches synthétiques. Certains parleraient d'album de la maturité et pour une fois ils auraient sans doute raison.

M comme MARSEILLAISE.

Fils d'immigrés russes, Gainsbourg est né à Paris en 1928 et enfant, il sillonnera la France de Dinard à Limoges au gré des engagements de son père pianiste ou des événements tragiques de 39-45. De son attachement à son pays natal, on sait finalement peu de chose. Toujours est-il qu'il vécut ensuite toute sa vie à Paris en dehors d'un court séjour londonien. C'est qu'il devait bien s'y plaire. Au rayon des anecdotes sur le sujet, il achète aux enchères en 1981 l'un des manuscrits originaux de la Marseillaise de Rouget De Lisle. Faut-il y voir un attachement à la France ou une énième provocation après sa reprise sulfureuse de l'hymne tricolore ? Autre curiosité, alors qu'on l'imaginerait plutôt de gauche, il déclare son soutien à Valéry Giscard d'Estaing aux présidentielles de 1974 et conteste avec fracas son trop plein d'imposition quelques années plus tard. Fanfaron, râleur, provocateur, un peu chauvin, donneur de leçon et schizophrène, une chose est sûre, Gainsbourg est bien Français !

N comme NAZI ROCK.

De part sa judéité, Gainsbourg a naturellement une dent contre l'uniforme teuton. Et plutôt que de réécrire l'histoire et de s'épancher sur l'affreux traitement infligé à ses semblables, il choisit l'humour et le détournement de l'imagerie nazie pour en faire un album, Rock around the Bunker. Se remémorer de douloureux événements du passé, les revivre pour mieux les dépasser et les refouler, cet album sous ses airs de pochade caustique a tout d'une thérapie pour ce qu'il reste de l'enfant à l’étoile jaune que fut Gainsbourg. Pour cicatriser, il choisi le rock'n'roll et le second degré. À l'écoute, abstraction faite du sujet, le disque nous sert un rock assez classique pour l'époque mais les titres des chansons en disent plus long que les guitares, Yellow Star, Smoke gets in your Eyes, S.S. in Uruguay, on ne sait plus s'il faut en rire ou en pleurer. Plutôt en rire quand même. On se réjouit en tout cas des vertus que cet album a surement eu pour son auteur mais il est bien difficile d'en dire plus sur ce curieux objet de la discographie de Gainsbourg.

O comme OLATUNJI.

Le plus grand talent de Serge Gainsbourg était peut-être de savoir anticiper les modes et réussir à adapter sa musique aux genres émergents (jazz, musique latine, rock, reggae...). Ses influences sont donc nombreuses et il a toujours su s'entourer des meilleurs pour réussir à rester dans la lumière (voir par ailleurs). Mais parfois la frontière est mince entre influence et plagiat. Le meilleur exemple reste ce morceau de Babatunde Olatunji Akiwowo dont Gainsbourg a fait un copié-collé pour écrire New York U.S.A. sans mentionner nulle part le nom du percussionniste nigérian. Cela reste anecdotique et ne remet pas en cause le talent de Gainsbourg mais lève le voile sur le caractère parfois vaniteux et orgueilleux du beau Serge qui aura toujours du mal à partager les lauriers. N'est ce pas Monsieur Vannier ?

P comme PUB.

En créant malgré lui le personnage de Gainsbarre, Serge devient un people au sens où on l'entend aujourd'hui, à savoir un amuseur public, provocateur et bon client qu'on retrouve dans tous les médias. Il s'exhibe dans la presse et se montre régulièrement sur les plateaux de télévision où on l'invite d'abord pour ses frasques avec à chaque fois des cartons d'audience. Son image fait donc vendre et aiguise l'appétit des publicitaires. Il se met alors à réaliser des publicités pour Lee Cooper, Maggi ou Brandt (il faut voir son extraordinaire symphonie de casseroles) et donne même de sa personne en jouant son propre rôle dans des spots pour la RATP (où il brûle un ticket de métro comme auparavant un Pascal), Konica ou le correcteur Pentex. Il compose même pour Martini le très réussi Pleure moi un Verre ou pour Gini, l'Amour à trois. Eh oui, faut bien payer les impôts !

Q comme QUATRE VINGT ONZE.

C'est donc le 2 mars 1991 à 62 piges que Lucien Ginsburg quitte le monde des vivants chez lui au 5 Rue de Verneuil, emporté par ses trop nombreux excès. On n’entendra donc jamais ce nouveau disque de blues qu'il s'apprêtait à enregistrer à la Nouvelle Orléans. Il laisse derrière lui de nombreux fans éplorés et un héritage musical colossal dont peu d'artistes français peuvent se targuer. Par la suite, de nombreux musiciens revendiqueront respectueusement son héritage de Sonic Youth à Beck en passant par Mick Harvey. Viendra également le temps où son répertoire servira de puits aux petits génies du sampling comme Dan the Automator, MC Solaar, Herbaliser ou De La Soul. Des reprises en pagaille, des remixes, des albums hommages... Bref, 25 ans après sa mort, le petit Lulu a aujourd'hui tout d'un Grand et n'a jamais été aussi vivant.

R comme REGGAE.

Depuis Du Chant à la Une!... en 1958 à L'Homme à Tête de Chou en 1976, Gainsbourg multiplie les grands albums et les succès critiques. Côté public en revanche, c'est un peu léger et aucun de ses disques ne décolle vraiment dans les hit-parades. Le salut viendra en 1979 de Kingston. Gainsbourg a découvert le reggae et s'envole pour la Jamaïque pour y enregistrer Aux Armes et Cætera avec le gratin local, Sly and Robbie pour la rythmique et les I-Threes de Rita Marley pour les chœurs. Le disque incarne le talent, l'insolence et la drôlerie de son géniteur et sera le dernier vestige de sa vie pré-Gainsbarre. Il y fait une relecture de sa Javanaise, chante à nouveau Marilou et surtout détourne la Marseillaise dans une version qui fera couler beaucoup d'encre et attirera à Gainsbourg les foudres de certains (cons)patriotes zélés. En même temps, Gainsbourg qui a déjà plus de 50 ans gagne paradoxalement le cœur de la jeunesse et s'attire enfin le succès commercial qui ne le quittera plus désormais.

S comme SOUNDTRACK.

Acteur en carton, réalisateur incompris, Gainsbourg et le cinéma pourraient finalement être totalement antinomiques. Heureusement, c'est sans compter sur les extraordinaires bandes originales que Gainsbourg va composer pour le 7ème art. Dès son premier essai en 1959 pour illustrer l'Eau à la Bouche, il compose sous la direction d'Alain Goraguer le titre éponyme sur un air de cha-cha-cha et rencontre immédiatement le succès. Il signera brillamment durant la première moitié des sixties une dizaine de B.O. aux sonorités latines, jazz ou chanson. De sa rencontre avec l’arrangeur Michel Colombier vont naître deux chefs d'œuvre beaucoup plus pop pour l'un en 1967 (Anna) et carrément psychédélique pour l'autre en 1968 (l'extraordinaire Le Pacha avec en face A le classique Requiem pour un Con et en face B l'hallucinogène Psychastenie). La suite avec Jean Claude Vannier frôle le sans faute (voir par ailleurs). Quelques succès commerciaux plus tard (Goodbye Emmanuelle, Les Bronzés, Tenue de Soirée) et Gainsbourg conclue enfin son tour de force avec son Stan The Flasher en 1989. Il laisse une bonne cinquantaine de bandes originales derrière lui et le moins que l'on puisse dire, c'est que le cinéma l'a inspiré. Si vous chercher des trésors cachés de Gainsbourg, c'est par là qu'il faut fouiner. Un indice, c'est souvent en face B...

T comme TSAHAL.

Dans les biographies qui lui sont consacrées, Gainsbourg évoque souvent ses racines juives héritées de la Russie de ses parents et ses souvenirs de jeunesse quand l'occupant allemand le forçait à porter l'étoile jaune ou à se cacher dans les bois pour éviter la déportation. Ce qu'on sait moins en revanche, c'est qu'il restera toute sa vie marqué par son héritage judaïque au point de signer en 1967 en pleine Guerre des Six Jours une chanson en soutien à l'armée de défense d'Israël Tsahal, Le Sable et le Soldat. Même s'il ne sera jamais un soutien revendiqué du régime israélien, cet épisode montre une autre facette de la personnalité de Gainsbourg finalement beaucoup plus complexe que ce que laisse entrevoir les clichés autodestructeur de sa période Gainsbarre.

U comme UNIQUE.

Gainsbourg n'a pas d'équivalent dans le paysage musical français. Déjà, son physique détonne. Certes le succès l'a rendu beau mais avec ses oreilles en feuille de chou, ses yeux globuleux et son nez bossu, Gainsbourg ne partait pas en champion. Sa personnalité schizophrénique ensuite fascine, tantôt timide, réservé, érudit et raffiné Serge peut se transformer en ivrogne vulgaire et paranoïaque. Ou comment comparer le Gainsbourg au bras de la sublime BB à Gainsbarre incapable de se tenir droit chez Michel Drucker... Unique surtout car il est un des rares artistes de variété française à réussir à s'exporter déjà de son vivant et encore plus aujourd'hui. Contrairement à la plupart de ses collègues de la même génération, il n'est jamais rentrer dans le rang en réussissant à chaque fois à s'adapter aux tendances musicales avec talent. Il savait dessiner, jouer, réaliser, écrire, chanter, poser, bref un artiste au sens le plus noble du terme. Son héritage est inestimable et si entend régulièrement ici et là parler d'un nouveau Gainsbourg, c'est à chaque fois se leurrer car oui, Gainsbourg est unique.

V comme VANNIER.

Rendre hommage à Gainsbourg c'est aussi faire mention des immenses arrangeurs et musiciens qui ont jalonnés sa carrière et sa discographie. Alain Goraguer, Michel Colombier, Alan Parker & Alan Hawkshaw, Sly & Robbie... et surtout Jean Claude Vannier. De Melody Nelson à La Horse (voir au dessus) en passant par Cannabis, Slogan ou Sex Shop... l'auteur de l'incroyable L'Enfant Assassin des Mouches a permis à Gainsbourg de parfaitement négocier le virage des années 1970 en offrant par sa direction musicale un nouvel écrin plus pop et rock à sa musique. Longtemps dans l'ombre de Gainsbourg, ce n'est que tardivement que son mérite sera reconnu et que son talent sera salué. Vannier maîtrisait en effet parfaitement l'équilibre subtil entre énergie pop, raffinement des arrangements et de l'orchestration et l'utilisation d'instruments plus classiques comme son fidèle clavecin.

W comme WHAT TU DIS QU’EST CE QUE TU SAY.

Gainsbourg juge son écriture « graphique plus que littéraire ». Rien d'étonnant pour celui qui se rêvait avant tout peintre. Autrement dit et toujours de son propre aveu, « le mot véhicule l'idée » et non pas l'inverse : pas de mot, pas d'idée. Il joue avec les lettres (Elaeudanla Téïtéïa, En relisant ta lettre), use d'allitérations (La Javanaise, "le tac tac tac des mitraillettes qui reviennent à l'attaque"), de rimes (N'écoute pas les Idoles), d'onomatopées (Comic Strip) empreinte à l'anglais (No thank's No) cite des noms propres, des marques... À l'image des peintres qu'il affectionne, c'est un impressionniste. Décrire un sentiment à la manière d'un Brel, Aznavour ou Ferrat (qui le font très bien au demeurant), très peu pour lui, ses lettres sont résolument modernes. Pour mieux comprendre ce que j'essaye d'expliquer, le meilleur moyen est de se plonger dans le recueil en deux volumes Mon propre rôle qui reprend la majorité de ses textes et de ne plus se contenter d'écouter mais de lire Gainsbourg.

X comme X.

Il y a chez Gainsbourg une évidente perversité. Il évoque continuellement le cul et la baise. Cela paraît banal aujourd'hui mais à l'époque de Je t'aime moi non plus par exemple, il fallait oser tant d'obscénités et de gémissements langoureux dans une France à peine remise de Mai 68. Et encore la première version avec Bardot date de 1967... On pourrait aussi évoquer les paroles salaces que Gainsbourg fit chanter à la prude et naïve France Gall avec ses Sucettes. Toute sa discographie personnelle est de toute façon jalonnée de morceaux plus tendancieux les uns que les autres, Vu de l'extérieur, Sea, Sex and Sun, Lola Rastaquouère, Panpan Cucul... (cf. La compile Gainsbourg Classé X). Il aimait également beaucoup exhiber ses femmes et souvent dans des tenues légères voire sans tenue du tout, Jane B et Bambou peuvent en témoigner. Mais Gainsbourg flirte aussi avec la pédophilie, l'inceste, la scatophilie... Un peu pervers on vous dit...

Y comme YOU’RE UNDER ARREST.

À force de brosser dans le sens du poil et d'abuser de qualificatifs dithyrambiques, mon objectivité risque d'être remise en cause. À raison car je ne suis pas du tout objectif. Alors très rapidement, je vais dire du mal de la musique de Gainsbourg. C'est vrai, son ultime album You're Under Arrest est un album raté, pépé Gainsbourg étant sans doute trop vieux pour le proto hip hop. Plus généralement, l'inspiration l'a peut-être lâché après Aux Armes et Cætera malgré quelques fulgurances encore notamment sur Love on the Beat. Et voilà, même quand je veux être négatif, le naturel revient et je repars dans ma "gainsbourophilie". Je clos donc ce chapitre trop pénible pour moi.

Z comme ZENITH.

Gainsbourg a longtemps été mal à l'aise sur scène. À ses débuts au milieu des années 1950 pourtant, il réussira à surpasser sa timidité et ses complexes physiques pour chanter ses textes ou jouer quelques accords de piano dans les clubs parisiens. C'était de toute façon un passage obligé pour se faire un nom. Mais dès le milieu des années 1960, il s'obstine à ne plus vouloir jouer en public. Jusqu'en 1979 où il accepte de remonter sur scène avec le jeune groupe rock Bijou. Il y reprend goût rapidement d'autant qu'il découvre dans le même temps les joies du succès commercial et s'attache alors un public toujours plus jeune et plus nombreux. Il se lance donc à nouveaux dans des tournées et accouchera même de deux albums live, Gainsbourg Live en 1986 et Le Zénith de Gainsbourg en 1989. L'un comme l'autre ont certes un peu vieilli et sonnent très 80 mais ne sont pas totalement dénués de charme pour autant. À noter qu'en 2001 est sorti l'album public Théâtre des Capucines 1963 qui témoigne superbement des débuts jazzy de Gainsbourg.