#MusicToo, c’est un énième hashtag qui pète à la gueule du public dans le sillon de la vague #MeToo lancée il y a quelques années en réaction au scandale Harvey Weinstein. Sauf qu’en fait, ce n’est ni une vague, ni un mouvement, ni un effet de mode : c’est une réalité affligeante, devenue banale, contre laquelle des femmes ont osé prendre la parole quitte à risquer gros.

Rapidement, on comprend que les travers du patriarcat n’épargnent pas plus l’industrie musicale que celle du cinéma, de la littérature, ou du sport. C’est Emily Gonneau qui aura jeté la première pierre en novembre 2019, dans un post publié sur son blog, témoignant d’une agression qu’elle a subie douze ans plus tôt sur son lieu de travail. Grâce à elle, des initiatives sont lancées pour apporter du soutien aux victimes et à leurs dénonciations, permettant lentement aux langues de se délier et aux chiffres de se faire une place. Le danger est vissé dans le système, comme le dit si bien Suzanne Combo : « Quand on est artiste, notre production passe par leur prisme. C’est systémique. Il faut séduire, incarner le désir de l’autre, et l’autre, c’est un homme ».

En cherchant le problème à la source, le choc est frontal. Par où commencer ? Par les écoles, où se trouvent 60% de femmes, dont seulement 1% verront leur travail récompensé ? Par les QG des labels remplis de testostérone ? Par les cérémonies quelles qu’elles soient, qui entretiennent au fil des ans un quota minoritaire de victoires pour les femmes ? Par nos propres tops de fin d’année, qui reflètent tristement le manque de visibilité général qui leur est donné par l’industrie ? Et encore, en établissant la binarité hommes-femmes, on ne vise qu’une partie de l’iceberg.

On vous l’accorde, dans tout ce cirque, les médias sont en première ligne et ont également des comptes à rendre. Tournures douteuses, vocabulaire  dédramatisant, médiatisation continue d’artistes controversés ; où se situe la limite entre morale et devoir d’information ? La tradition veut qu’on sépare l’homme de l’artiste, n’est-ce pas ? Mais comment le pourrait-on encore ? Parole de concernée : « toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur ».

De toute évidence, la déconstruction est un travail d’ampleur qui demande de l’intérêt et du temps. Les femmes sont pourtant bien présentes dans tous les corps de métiers de l’industrie, mais le genre est un biais réel qui les défavorise. Et ce sont également les premières à faire les frais de harcèlement, qu’il soit moral ou sexuel. Le plafond de verre est une réalité pour nombre d’entre elles, et le manque de représentations ou de role models au sommet de la pyramide est sans conteste un frein inconscient qui empêche l’accès à des hauts postes.

Le déficit de crédibilité accordé aux femmes ne date pas d’hier, et le monde du journalisme musical traîne cette tare comme un boulet dont il n’arrive pas à se débarrasser malgré certaines bonnes volontés. La condescendance du disquaire, l’impossibilité du mosh pit, le mansplaining permanent : tous les schémas gorgés d’arrogance de la vie quotidienne transposés dans un univers où les femmes auraient pu penser avoir la paix. La consommation musicale devient alors plus solitaire, et à propos de pousser la critique, n’en parlons pas : la peur d’oser certains mots, qui engendre une autocensure constante ; le sentiment d’illégitimité ; et en fait, assez souvent, la flemme de se justifier en permanence.

Comme d’habitude, on oublie vite de regarder notre nombril. On se dit qu’on est épargné·es par ce système et, quand on regarde notre travail, on n’a pas l’impression d’être sous le joug sus-mentionné. Sauf qu’en fait on l’est un peu tou·te·s. Dans l’équipe de Goûte Mes Disques, on compte deux femmes pour une vingtaine de contributeurs. On compte trop peu de chroniques à propos d’artistEs. On compte trop peu de candidatures non-masculines qui souhaitent rejoindre la rédaction. Trop peu de lectrices qui s’expriment. On finit par faire les comptes et se demander si on ne contribue pas au problème. Alors on commence par écouter les concernées, par en faire un point essentiel à traiter pour changer les choses.

Mais comment faire d’une équipe masculine et dont l’agrégation ne s’est pas faite autour des questions de féminisme une équipe dans laquelle on peut sereinement réfléchir et parler de nos défauts ? Pour certains, la question est neuve, pour d’autres elle est en pleine mutation, si bien qu’on le sait bien : la marche vers l’inclusion ne se fera pas en une semaine. Sachez bien, cher·e·s lecteur·rice·s, que parmi les heures qui nous restent après nos (vrais) boulots et qu’on décide de mettre dans GMD, une partie non-négligeable tient dans des discussions sur l’avenir du site et ce qu’on veut en faire. 

Et la première vraie décision qui a été prise, c’est celle de ne pas se contenter de demander des candidatures féminines, mais de chercher à devenir un média pouvant amener à ces candidatures. Alors il y aura plus d’artistEs traitées, plus d’attention aux mots employés, plus de réflexion à long terme sur la façon dont on peut faire découvrir des choses à un public sans pour autant le faire sur le mode d’une leçon qu’on donnerait à des enfants. Parce que le vrai but de tout ça, c’est de mieux parler de ce qui nous rassemble.