Pour un certain public rap, il s’agit là d’un des projets les plus attendus de cette rentrée 2020 : le rappeur Freeze Corleone a fait son grand retour le 11 septembre avec son album LMF, après avoir laissé planer le doute plusieurs mois quant à sa date de sortie exacte. Le choix de l’anniversaire des attentats du World Trade Center ne doit rien au hasard, et si vous n’êtes pas familiers avec le personnage, le ton est ainsi donné : LMF (pour "la menace fantôme"), c’est un album en forme de long tunnel sombre, exécuté par un rappeur qui n’a pas d’égal dans l’Hexagone. Et comme on ne change pas une équipe qui gagne, outre des shout out à n’en plus finir et des images footballistiques, le disque fourmille de références aux théories du complot. C’est une habitude chez Freeze Corleone, qui en a fait son fonds de commerce. 

Il n’a pas fallu plus de quatre jours pour que la Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme réagisse à la parution du clip "Hors ligne", et remonte alors jusqu’à d’autres morceaux faisant l’apologie du nazisme. Entre la LICRA et le rap, c’est une histoire d’amour tellement récurrente qu’on se demande comment elle a pu mettre quatre ans pour s’intéresser au cas de celui qui n’est plus vraiment un rookie. 

L’antisémitisme de Freeze Corleone n’est donc pas un sujet qui date de 2020, et le rappeur n’a jamais laissé planer le doute : son positionnement idéologique est plutôt suspect et, dans le cas qui nous intéresse, carrément déplacé. Issa Lorenzo Diakhate cultive volontiers l’ambiguïté autour de son personnage, mais son travail tranche assez clairement sur les sujets qui fâchent. Pour autant, si l’écoute ne vaut pas nécessairement l’adhésion, ses talents de kickeur à l’esthétique léchée l’ont amené à fédérer un public de plus en plus large, au point de l’extirper de l’underground, jusqu’à faire de LMF un succès d’estime remarquable.

Le dossier aurait pu rester entre les mains de la justice. Mais non, il a fallu que le nom de Gérald Darmanin vienne s’associer à la publication de la LICRA. Moins loquace lorsqu’il s’agit d’évoquer les accusations dont il fait lui-même l’objet, le premier flic de France a tout mis en œuvre pour faire tomber le rappeur. En s’attaquant directement aux conséquences du problème plutôt qu’en essayant de remonter à sa source, le ministre de l’Intérieur met un mouchoir de poche sur un sujet pourtant bouillant : l’obscurantisme et le complotisme ont gagné du terrain dans la tête des gens, et faire de Freeze Corleone le symbole de tous nos maux, c’est refuser un débat houleux, certes, mais nécessaire. 

Dans un enchaînement aussi diabolique que logique, le sujet change de main et les hyènes des chaînes d’infos en continu s’en sont emparé pour s’adonner à leur sport favori : déboulonner du rappeur alors même que le genre est totalement absent des lignes éditoriales le reste de l’année. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le sujet a déboulé sur la table de Cyril Hanouna, lui qui n’est pas vraiment habitué à relever le niveau lorsqu’il s’agit de parler musique à une heure de grande écoute. La preuve une semaine plus tôt, sur le plateau de TPMP, avec la présence de Kaaris dont personne n’a questionné, à aucun moment, le caractère régulièrement misogyne de sa plume. Et pour ne rien arranger à cette situation, les vrais experts du rap ont choisi de déserter les plateaux à force d’être toisés ou incompris par ces hordes de nouveaux sachants qui ont un avis sur tout, mais de l’expertise sur rien.

Tout cela doit nous amener à ce qui pose peut-être le plus problème, si on étudie la question par sa lorgnette artistique : les saillies antisémites qui infusent le rap de Freeze Corleone ne datent donc pas d’hier, c’est même un secret de polichinelle parmi ceux qui apprécient le plus sa musique. On a même de bonnes raisons de penser que cela fait quelques années que la LICRA tient le rappeur dans son viseur : certains extraits dans la vidéo montée par l’association remontent à la mixtape FDT, sortie gratuitement sur le site Haute Culture en 2016, à une époque où le rappeur ne profitait pas d’un contrat de distribution. Accepter ensuite de distribuer LMF est alors un choix d’autant plus bizarre qu’Universal aura mis une semaine à faire machine arrière, rompant toute relation commerciale avec le rappeur dans un communiqué daté du 18 septembre. Difficile par conséquent de savoir si les cols blancs de chez Universal écoutent réellement ce qu’ils distribuent. Disons plutôt qu’on n’en doute pas et que lorsqu’un artiste est suivi par un public susceptible de mettre la main à la poche, on signe sans trop savoir de quoi il retourne, pourvu qu’il y ait un beau retour sur investissement. Sinon ? Et bien on retourne alors sa veste, on coupe les ponts, et on passe à autre chose – soyons clairs, des rappeurs qui veulent profiter du réseau tentaculaire de la machine Universal, en 2020, ça ne manque pas. Et que dire d’une certaine radio "première sur le rap" qui se demande si elle doit retirer de ses programmes "Rap Catéchisme" sur lequel apparaît justement un rappeur beaucoup moins polémique, le grand Alpha Wann – réflexion plutôt paradoxale quand on constate qu’il s’agit là du seul titre ayant valeur de démonstration technique, loin des sujets sensibles qui s’empilent sur le reste du tracklisting de l’album. 

Du coup, on suggère à bien des majors de refaire le point sur leur catalogue rap, et à la radio de mettre le nez dans les interventions des têtes de gondole du genre sur son antenne – et particulièrement, sur Planète Rap. Loin d’être un cas isolé, Freeze Corleone s’inscrit dans la lignée d’artistes à succès qui ont fait de la polémique un outil promotionnel comme un autre, parfois au point de vider de sa substance un débat pourtant nécessaire sur des sujets compliqués. A l’heure où Twitter croule sous les hashtags de soutien au rappeur, la recevabilité parfois très discutable des arguments pro-Freeze Corleone se cimente autour d’un seul et même état de fait : dans un pays où "La Zoubida" de Lagaf et "Le temps béni des colonies" de Michel Sardou n’emmèneront jamais leurs auteurs devant les tribunaux, LMF fait l’objet d’une mise au pilori. Une liberté d’expression à deux vitesses qui soulève pas mal de merde, mais qui démontre également par l’absurde qu’en dépit de l’indépendance toute relative qu’il a gagnée face aux médias traditionnels, le rap français se promène lui aussi avec ses démons. 

Le principal intéressé a pour l’heure choisi ne pas de s’exprimer publiquement. Et sans aller jusqu’à dire que tout se passe comme il l’a prévu, le refrain de "Stretch 4" résonne comme une prophétie : "self made, on va le faire avec ou sans label". Certains voient dans cet épisode le début d’une escalade dont on risque encore de parler de longs mois durant. C’est pourtant peu probable : le grand cirque de l’actu impose ses cadences et pousse dans les égouts de l’indifférence des sujets qui semblaient prioritaires 48 heures plus tôt. Bref, alors même que le rap se retrouve dans les téléphones de toute une jeunesse, il devrait vite retrouver son brevet d’invisibilité dans le mainstream. Une existence sous certains radars dont profiteront bien sûr les majors et les plateformes, en bonne main invisible du marché. 

On ne sait pas qui sera la prochaine victime, parce que dans l’absolu un nouveau rappeur pourrait se faire canceller toutes les semaines. Mais une chose est sûre, il y en aura d’autres. Et on peut être certain que d’ici là, rien ou presque n’aura changé, dans la tête des rappeurs comme dans celle de ceux qui les écoutent, ou se sentent habilités à les juger, à commencer par ces politiques et ces polémistes dont l’exemplarité est trop souvent une option – ceux-là mêmes qui se mettent dans le rôle du donneur de leçons permanentes, toujours à critiquer les conséquences sans jamais en évoquer les causes, aux racines. Ces gens-là ne seront jamais des hommes bons : ils se voient en pompiers de la république, ils en sont juste les pires pyromanes.